mardi 26 juillet 2011

Jeûne et prière rituelle d' Ibn 'Arabi - Charles-André Gilis



Futuhât, chap.47, vol.4, p. l34-135, 140-143 de l'éd. O. Yahya



L'Envoyé d'Allâh -qu'Allâh répande sur lui Sa Grâce unitive et Sa Paix !- a dit: "La prière rituelle est une lumière (nurun), l'aumône une preuve, la patience un éclat illumineux (diya'un) et le Coran un argument en ta faveur ou contre toi"...

Allâh -qu'Il soit glorifié et magnifié !- a dit qu'II "s'entretenait" avec celui qui accomplit la prière rituelle. Or, Il est Lumière. Allâh le Très-Haut s'entretient avec lui à partir de Son Nom "la Lumière", à l'exclusion de tout autre. De même que la lumière chasse l'obscurité, de même la prière met fin à toute préoccupation profane. En cela elle se différencie des autres oeuvres car aucune d'elles n'implique l'abandon de tout autre qu'elle-même comme le fait la prière; c'est pourquoi elle est une lumière. Allâh fait savoir a l'orant que lorsqu'Il s'entretient avec lui à partir de Son Nom "la Lumière", Il reste seul avec lui : toute créature disparaît dans la Présence qui accompagne cet Entretien...

Le soleil étant lui-même un "éclat lumineux", il permet à l'être doué de vue sensible de découvrir l'ensemble des choses sur lesquelles son éclat se répand: cette "découverte" (kashf) procède, non de la lumière, mais de son éclat. La lumière n'a d'autre effet que de classer l'obscurité alors que son éclat provoque la découverte et l'intuition. Tout comme l'obscurité, la lumière est un voile. L'Envoyé d'Allâh -sur lui la Grâce ei la Paix !- a dit au sujet de son Seigneur -qu'Il soit exalté !- : La lumière est Son Voile"; il a dit également: "Allâh possède soixante-dix -ou soixante-dix mille- voiles de lumière et de ténèbres" ; lorsqu'on lui demanda -sur lui la Grâce et la Paix !- : "As-tu vu ton Seigneur ?", il répondit : "Lumière ! Comment le verrais-je ?" En même temps, il a déclaré que la "patience", qui correspond au jeûne et au pèlerinage, était un "éclat lumineux". En effet elle éclaircit pour toi ce qui était confus, tout comme l'éclat de la lumière te permet de percevoir les choses.

L'Envoyé d'Allâh -qu'Allâh répande sur lui Sa Grâce unitive et Sa Paix !- a mentionné une parole de son Seigneur -qu'Il soit exalté !- disant : "Tout acte du flls d'Adam lui appartient à l'exception du jeûne car celui-ci est à Moi et c'est Moi qui en paie le Prix". Il a dit aussi à quelqu'un: "Adonne-toi au jeûne car il n'a pas de semblable". Le jeûne apparaît ainsi comme une qualification "samadânienne" exprimant la transcendance à l'égard de la nécessité de se nourrir propre à la créature. Dès lors que le serviteur désire -conformément à l'exigence de la Loi sacrée énoncée dans la Parole divine : "Le jeûne vous a été prescrit comme il a été prescrit à ceux qui étaient avant vous" (Cor.2, l83)- revêtir une qualification qui n'appartient pas à sa constitution véritable, Allâh lui dit: "Le Jeûne est à Moi" et non pas à toi, c'est-à-dire: "Je suis Moi Celui à qui il ne sied pas de manger et de boire. Puisque c'est en cela que le jeûne consiste et puisque tu t'y introduis du fait que Je te l'ai prescrit "c'est Moi qui en paie le Prix"". C'est donc comme s'Il avait dit: "Et c'est Moi qui en paie le Prix puisque la qualification de transcendance à l'égard de la nourriture et de la boisson M'implique nécessairement ; toi, au contraire, tu t'en revêts alors qu'elle ne correspond pas à ton être véritable et qu'elle ne t'appartient en aucune manière; tu t'en pares dans l'état de jeûne et elle t'introduit auprès de Moi. La "patience" consiste, en effet, à contenir son âme et tu l'as contenue sur Mon Ordre à l'égard de ce qu'implique ta réalité propre en matière de nourriture et de boisson". C'est pourquoi Il a dit encore : "Deux joies appartiennent au jeûneur: l'une, quand il rompt son jeûne...", cette joie concerne uniquement son esprit animal, "... l'autre, quand il rencontre son Seigneur" : cette joie là concerne son "âme parlante" (nafs nâtiqa) et son "noyau seigneurial" (latifa rabbaniyya) car le jeûne amène à la rencontre d'Allâh, c'est-à-dire à la contemplation (mushâhada).

Le jeûne est plus parfait que la prière rituelle car il entraîne la rencontre d'Allâh et Sa contemplation. La prière est un entretien (munâjat), non une contemplation. Elle implique nécessairement un voile; Allâh a dit en effet : "Il n'appartient pas à la créature humaine qu'Allâh lui parle si ce n'est par inspiration ou de derrière un voile" (Cor. 42, 5l). C'est ainsi qu'Allâh a parlé à Moïse et c'est pour cette raison que ce dernier Lui a demandé la Vision. "S'entretenir", c'est échanger des paroles. (C'est pourquoi) Allâh dit : "J'ai partagé la prière rituelle en deux moitiés entre Moi et Mon serviteur et ce qu'il demande est à Mon serviteur ; lorsque le serviteur dit : "Louange à Allâh, le Seigneur des mondes", Allah dit : "Mon serviteur M'a louangé", etc." Le jeûne, en revanche, ne se partage pas. Il appartient (tout entier) à Allâh et nullement au serviteur. Bien plus, le serviteur ne reçoit son "salaire" que par le fait même qu'il appartient à Allâh !

Il y a ici un secret sublime. Nous avons déjà dit que la "contemplation" et l'"entretien" ne sont pas compatibles. En effet, la contemplation provoque perplexité et stupeur (baht) alors que la parole vise à la compréhension : quand une parole se présente à toi, ton attention se porte sur ce qui est dit -peu importe ce dont il s'agit- non sur celui qui parle. Comprends donc le Coran et tu comprendras al-Furqan ! Telle est la différence entre la prière rituelle et le jeûne... Quant à ce que nous avons dit à propos du fait qu'Allâh "paie le Prix" du jeûne par la joie que le jeûneur éprouve au moment où il rencontre son Seigneur, le secret correspondant se trouve dans la Parole divine qui figure dans la Sourate Yusuf : "Celui dans le sac duquel Il sera trouvé servira Lui-même de Prix" (Cor. l2, 75).

Futuhat, chap.7 l, vol.9, p. 387-389 de l'éd. O. Yahya

"Et certes le dhikr d'Allâh est plus grand !" Quelle que soit l'oeuvre d'adoration pratiquée par le serviteur, lorsqu'elle comporte le dhikr d'Allâh celui-ci est nécessairement "plus grand" que les actes et les paroles que cette oeuvre comprend par ailleurs. Le Très-Haut a dit en effet: "La prière rituelle écarte la turpitude et ce qui est blâmable; cependant le dhikr d'Allâh est plus grand" (Cor.29, 45), c'est-à-dire: celui qui est pratiqué dans la prière est "plus grand" que les divers actes que celle-ci comporte. Si tu pratiques le dhikr d'Allâh quand tu accomplis la prière, Il est ton Compagnon (jalis) dans cette oeuvre, Lui qui a dit qu'Il était "le Compagnon de celui qui Le mentionne (dhakara-Hu)" ; or, s'Il est ton Compagnon, ou bien tu es doué de la Vue divine et tu Le contemples (directement), ou bien tu ne possèdes pas ce don et tu Le contemples par la Foi dans le fait qu'"II te voit".

De même qu'Allâh ne parle à Sa créature que "de derrière un voile" (Cor.42, 5l) -et le voile n'est autre que Sa Parole même !- de même, tu ne peux, toi, lui parler, te mentionner toi-même ou mentionner un autre, que de derrière un voile ; il ne peut en être autrement. En effet, la contemplation rend stupide et muet. Celui qui pratique le dhikr est nécessairement aveugle, même si Dieu est son Compagnon : ce qui le rend aveugle, c'est son dhikr ! Dieu, pour tout pratiquant du dhikr, est un "Compagnon invisible" (jalisu ghaybin) ! Seul réunit la contemplation (mushâhada) et la parole (kalam) celui qui est sous l'emprise d'une contemplation imaginaire de son Seigneur, indiquée par la parole "comme si tu Le voyais" car c'est là une présence qui se manifeste dans l'imagination : dans cet état, le "compagnon" est semblable à toi, ce n'est pas Celui "à qui rien n'est semblable". Tel était l'état de Shihâb b. Akhî al-Najîb -qu'Allâh lui fasse miséricorde !- d'après cette parole de lui qui m'a été communiquée de manière sûre : "l'homme peut réunir la contemplation et la parole". Qu'est donc un tel goût initiatique en comparaison de celui du "Réalisé Certificateur" (muhaqqiq) Abû-l-'Abbâs as-Sayyârî, qui fait partie des hommes mentionnés dans la Risala de Qushayrî ? Il a dit en effet: "l'être doué d'intellect n'a jamais tiré aucune jouissance de la contemplation car la contemplation de Dieu est une extinction ; elle ne comporte aucune jouissance". Qu'est donc un tel goût initiatique en comparaison de celui de Shihâb ! Comprends donc, car c'est un point où se trompent même les Gens d'Allâh qui ont obtenu les plus grands degrés de réalisation ; que dire de ceux qui leur sont inférieurs !



Extraits traduits par Abd ar-Razzâq Yahya (Charles-André Gilis). Ibn 'Arabi, Textes sur le jeûne, Éditions Maison des Livres, Alger, 1989.

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