samedi 10 novembre 2012

Ibn ‘Arabî : sur la valeur réelle du hadîth.

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                                           Recueil de hadîth : al-Jâmi’ al-Sahîh Maroc
                                                Date / période : XIIIe - XIVe siècles



Tu accomplis les rites pour Allâh en ce sens que tu considères ce qu’Il t’ordonne de faire pour Lui dans le monde comme Son Acte même : soit par « jalousie » (1) soit pour glorifier l’Immensité divine. Sa parole comporte ici deux mentions, celle d’Allâh et celle de Son Envoyé : « Celui qui obéit à l’Envoyé obéit en vérité à Allâh » (Cor.4.80). Tu œuvres alors conformément au Livre et la Sunna, et non par l’effet d’une passion de l’âme comme la jalousie « naturelle » [2] ou une glorification « naturelle » [3] et sélective qui concernerait uniquement Allâh ou uniquement Son Prophète. N’a-t-il pas dit – sur lui la Grâce et la Paix ! – : «  Je ne pense pas qu’aucun d’entre vous à qui l’on viendrait avec un hadîth provenant de moi alors qu’il se trouvait accoudé sur sa couche, puisse dire alors : « communique-le moi sous forme coranique ! » Car en vérité, par Allâh, (son degré) est comparable à celui de ce Coran ou est même plus élevé encore. » [4]
 
Sa parole  « ou même plus élevé encore » avait pour but de montrer le degré élevé du hadîth : dans le cas du Coran, l’Esprit Fidèle (ar-Rûh al-Amîn) s’interposait entre Allâh et lui, alors que le hadîth lui était communiqué directement par Allâh. Il est bien connu que dans une chaine de transmission (isnâd), la proximité a plus de valeur [5] que l’éloignement ; la simple présence d’une personne supplémentaire diminue d’autant la valeur et l’autorité de la transmission pour ce qui vient d’Allâh. Une information transmise revêt en effet, forcément une forme qui provient de celui qui la transmet ; elle ne demeure pas dans l’état originel qui était le sien et à partir duquel elle a été communiquée. La parole d’un informateur disant : « voici ce qu’a dit un tel » n’est pas comparable à celle qui est entendue directement ; l’expression et le langage utilisé opèrent une certaine transformation. L’interprète [6] ne transmet pas la parole même de celui dont il est le porte-parole ; en la communiquant, il transmet uniquement ce qu’il en a compris. Si c’est à partir de toi que la transmission s’opère, tu es au même degré que celui qui te parle : peut-être saisiras-tu des choses que n’aurait pas comprises un interprète entre lui et toi. C’est pourquoi le hadîth a une valeur « plus grande » que celle du Coran [7] : même si on le faisait descendre de son degré, on ne pourrait aller plus loin que de le déclarer semblable (au Coran). Si l’Envoyé d’Allâh – sur lui la Grâce et la Paix ! – a utilisé les termes « ou plus élevé encore », c’est que la valeur du hadîth est réellement plus grande, sans le moindre doute !
 
Si nous disions que la révélation du Coran s’est effectuée « avec un intermédiaire », c’est uniquement du fait de Sa Parole (8) : « L’Esprit Fidèle est descendu avec lui sur ton cœur » (Cor.26, 193) ; et de cette autre : « Dis : L’Esprit de Sainteté l’a révélé progressivement de la part de ton Seigneur » (Cor.16.102) ; et de cette autre encore : « Ne te hâte pas de proclamer ce Coran avant que son inspiration ait été décrétée pour toi, et dis : Seigneur, augmente-moi en Science ! » (Cor.20.114) (9) : au moyen de ce qui lui venait de la part d’Allâh sans intermédiaire, c’est-à-dire le hadîth, qui ne porte pas le nom de Coran.
 
(1) A l’égard de tout ce qui est « autre qu’Allâh » ; cette orientation intérieure a une portée « opérative » directe, alors que la « glorification de l’Immensité divine » mentionnée ensuite est une motivation d’ordre plus extérieur.
[2] ghayrah tabî’iyah.
[3] ta’dhîm kawnî.
[4] Lâ arâ ahadakum muttaki'an 'alâ arîkatihi ya'tîhi-l-hadîthu 'annî fa-yaqûlu tlu lahu 'alayya qur'ânan innahu wa-Llâh  la-mithlu-l-qur'âni aw aktharu.
[5] a’dham rutbah.
[6] at-turjmân.
[7] kâna-l-hadîth akthar mina-l-qur’ân.
(8) Cette restriction indique que le point de vue développé ici n’exprime pas la réalité véritable (haqîqa), mais ce qu’il convient d’en dire dans la perspective de la risâla, c’est-à-dire d’un message divin adressé à tous.
(9) La phrase qui suit est en réalité une glose de ce dernier verset, présentée sous une forme qui en prolonge et en explicite le sens.
 
[Ibn ‘Arabî, Futûhât chap.398. Extrait correspondant au début du premier paragraphe après l’introduction traduit et noté par Charles-André Gilis dans le chap.XIX de L’Esprit universel de l’Islam, p.175-177. Les notes numérotées entre crochets […] ne faisaient pas partie de la traduction originale.]
 
[Nous renvoyons au Livre précité au chap. XIX : Inspiration et révélation coranique, p. 173-185 notamment pour le commentaire de ce passage des Futûhât dont voici un extrait p.177-178 : « Soulignons d’emblée que ce texte ne pourrait en aucune manière être considéré comme hétérodoxe, ni – cela va de soi – au point de vue de la doctrine métaphysique, ni même au regard des données islamiques courantes puisqu’il prend appui sur une parole du Prophète. Il ne remet d’ailleurs pas en cause les différences statutaires généralement connues, notamment l’excellence du « Livre » en tant que source de droit (1) ou le fait que, à la différence du Coran, les hadîths peuvent être confirmés ou infirmés par ceux d’entre les saints qui sont entrés en contact direct avec la Source de la Tradition (2). La « valeur plus grande » du hadîth se comprend, elle aussi, avant tout comme une marque d’adab, c’est-à-dire de respect des convenances à l’égard du Prophète – sur lui la Grâce et la Paix ! Il ne faut pas perdre de vue que Muhammad est véritablement le seul organe de la Révélation islamique : c’est uniquement par sa bouche que celle-ci, sous toutes les modalités qu’elle comporte, Coran, hadîth ordinaire et hadîth qudsî, fut transmise à sa communauté… »]

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