jeudi 7 novembre 2013

Erreurs et vérités sur le tasawwuf. - Charles-André Gilis


 
 
21. Laqad kana lakum fee rasooli Allahi oswatun hasanatun liman kana yarjoo Allaha waalyawma al-akhira wathakara Allaha katheeran
« En vérité, il y a pour vous dans l’Envoyé d’Allâh un modèle excellent ; pour celui qui met son espoir en Allâh et dans le dernier jour et qui pratique intensément le dhikr » (Cor.33.21).
 
 
 
Extrait de l'ouvrage « L'intégrité islamique », de Charles-André Gilis
Editeur, Albouraq
 
Le terme tasawwuf revêt des significations très différentes et donne lieu à bien des idées fausses. Une première consiste à l’identifier avec les « confréries », c’est-à-dire avec les turuq organisées autour de la lignée spirituelle, et parfois familiale d’un Cheikh fondateur. Comme ces confréries ont vu le jour plusieurs siècles après la naissance de l’islâm, il est facile et commode de les considérer comme des innovations (bida’) et des corruptions de la pureté islamique originelle. Il faut donc préciser que les turuq ne sont qu’une des modalités historiques de l’ésotérisme islamique. Celui-ci est le coeur même de la révélation. Présent dès l’origine, il subsistera, sous une modalité ou sous une autre, jusqu’à la fin du monde.

D’autres critiques, aussi mal inspirées, accusent le tasawwuf de pratiquer le « culte des saints » d’ « associer » ceux-ci à Dieu et de porter atteinte au tawhîd, l’affirmation et l’adoration de l’unité divine. Cette manière de présenter les choses, typique de l’intégrisme religieux, est éminemment contestable car elle ignore une autre doctrine fondamentale de l’islâm, celle qui se rapporte à la fonction du Prophète – sur lui la Grâce unitive et la Paix d’Allâh ! – Celui-ci n’est pas associé à l’adoration que l’on doit à Dieu, puisqu’il est lui-même l’adorateur par excellence ; mais il est associé à l’expression suprême du tawhîd, car au premier témoignage de foi : Lâ ilâha illa Allâh fait suite la formule du second témoignage : Muhammadun rasûl Allâh (33). D’autre part l’Envoyé est la source et le modèle de toute spiritualité islamique : « En vérité, il y a pour vous dans l’Envoyé d’Allâh un modèle excellent ; pour celui qui met son espoir en Allâh et dans le dernier jour et qui pratique intensément le dhikr » (Cor.33.21). Ce verset est un des fondements du tasawwuf. La mention de l’ « invocation intense » montre que le Prophète est le maître suprême de la Voie. Les saints sont ceux qui, à un degré ou à un autre, ont effectivement réalisé le modèle prophétique. Celui-ci peut-être défini comme la Forme d’Allâh selon laquelle l’Homme parfait (al-insân al-kâmil) a été manifesté en ce monde (34). De là, les saints sont l’objet d’une vénération légitime, aussi bien de leur vivant – comme c’est le cas lorsqu’il s’agit de maîtres spirituels véritables – qu’après leur mort, ce qui amène les croyants à visiter leur tombeau.

La fonction muhammadienne comporte le privilège de l’intercession universelle, qui sera manifestée dans sa plénitude le Jour de la Résurrection. Selon l’enseignement traditionnel, la totalité de l’intercession reviendra en ce jour au Prophète, mais il ne sera pas le seul qui intercèdera ; d’autres le feront avec sa permission, notamment les prophètes fondateurs des formes traditionnelles qui ont précédé l’islâm. Leurs communautés ne connaissent la lumière muhammadienne que par leur intermédiaire, et c’est eux qui intercéderont tout d’abord pour elles. De même, les saints musulmans peuvent intercéder dans la mesure où ils ont réalisé initiatiquement le modèle prophétique, car leur fonction propre implique une participation à celle de l’Envoyé d’Allâh. Condamner cet aspect du tasawwuf, c’est s’opposer à la sagesse divine sur une question essentielle. Il ne faut pas oublier que l’intercession universelle du Prophète est une manifestation du Califat suprême qui fonde les privilèges cycliques de l’islâm (35). Ceux qui s’acharnent contre le « culte des saints » feraient bien d’y réfléchir, car leur souci de préserver la pureté du tawhîd s’accompagne d’une ignorance préjudiciable à l’excellence et à l’intégrité islamiques qu’ils sont censés défendre.

(33) Le Très-Haut a prescrit aux musulmans de se prosterner en direction d’une « maison » de pierre qui appartient, comme eux, au monde corporel. Si l’adoration s’adresse à Dieu seul, la prosternation s’effectue vers un lieu élu pour être le support de la présence divine. Sous ce rapport, il y a donc aussi une apparence d’ « association », liée à la question des « préférences divines » et des différenciations qualitatives de l’espace-temps.

(34) C’est une des significations ésotériques de la parole : « Allâh a créé Adam selon la Forme » qui fonde la doctrine du Califat ésotérique.

(35) Cf. Les sept Etendards du califat, chap.XXXV à XL.

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