samedi 21 décembre 2013

A propos de l’incarnation - Charles-André Gilis



                                  Niu-Koua tient le compas  et Fo-Hi l'équerre



Charles-André Gilis, Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon, chap. X : A propos de l’incarnation
 

Dans l’impossibilité où l’on se trouve de répondre l’une après l’autre aux multiples objections et critiques avancées ces dernières années à l'encontre de René Guénon et de son œuvre, mieux vaut se limiter, avons-nous dit, à l’examen plus approfondi et détaillé d’une question déterminée .  Si nous choisissons de traiter plus spécialement du Christianisme, c’est en raison de l’importance que revêt cette tradition aux yeux des Occidentaux, et de la place centrale qui semble être la sienne dans les préoccupations de beaucoup de ceux qui ont écrit sur Guénon, comme en témoignent les ouvrages de Sérant et de Méroz, celui de Mlle James, une bonne part de celui de Jean Tourniac ainsi que de nombreux textes parus dans le « Dossier H » . On ne pourrait davantage envisager cette seule question sous tous les aspects qu’elle comporte, et nous nous bornerons à l’étude de deux d’entre eux qui sont à la base d’un grand nombre d’incompréhensions et de malentendus .
Le premier concerne l’ « originalité » du Christianisme, que Guénon aurait méconnue, de telle sorte que son enseignement ne pourrait s’appliquer à ce qui concerne en propre cette forme traditionnelle .

Or, il faut bien constater que ceux qui partagent ce point de vue s’expriment le plus souvent d’une manière qui trahit, non seulement leur ignorance des doctrines dont il s’est fait l’interprète, mais aussi une méconnaissance apparente des données fondamentales de la religion chrétienne .Prenons, à titre d’exemple, le texte de Jacques-Albert Cuttat qui constitue la préface de l’ouvrage de Mlle James . Cuttat, après s’être étonné que Guénon ait « eu une véritable cécité à l’égard de la Personne divino-humaine du Christ », n’hésite pas à écrire que « pour le chrétien, Dieu est la personne absolue et, dès lors, identique à Son Fils incarné » . Il nous semble qu’en l’occurrence c’est plutôt Jacques-Albert Cuttat qui fait montre d’un certain aveuglement car il n’est précisément pas permis à un chrétien de s’exprimer de la sorte : en aucun cas, dans la perspective doctrinale du Christianisme, on ne peut considérer Dieu comme « la personne absolue » et l’identifier, à partir de là, à « Son Fils incarné » . En effet, Dieu y est considéré, ou bien dans l’unité de Son essence impersonnelle, ou bien, en tant que « personne », dans le mystère de la Sainte Trinité . Or, ce dernier exclut l’idée qu’il puisse y avoir une « personne divine absolue » puisque la considération d’une des trois Personnes divines implique nécessairement celle des deux autres . Autrement dit : ou bien Dieu est envisagé comme Un, et alors Il n’est pas personnel ; ou bien Il est envisagé comme personnel, et alors Il est Trois . L’identification de Dieu à l’une des trois Personnes divines, à l’exclusion des deux autres, est absolument contraire à l’enseignement de la doctrine chrétienne . Nous supposerons charitablement que Jacques-Albert Cuttat n’ignore pas cette vérité fondamentale, mais nous devons bien constater aussi que son souci de montrer la cécité de Guénon le conduit à s’aveugler lui-même et à s’exprimer d’une manière qui, d’un côté, est un véritable non-sens du point de vue de la métaphysique, car elle implique une identification de l’Essence divine à l’un de ses aspects particuliers ; de l’autre, elle constitue une erreur grave au regard des dogmes chrétiens .
Quant à Mlle James, le moins qu’on puisse dire est qu’elle a été singulièrement mal inspirée de placer son propre volume sur Guénon sous l’égide d’un aussi fumeux personnage . Elle qui se montre si soucieuse, tout au long de son ouvrage, de confronter l’enseignement de Guénon à celui des théologiens « orthodoxes », donne ici toute la mesure de son manque de discernement (1) !

Dans un registre semblable, on relèvera également une note de M. Borella (2), qui reproduit un texte de Palingénius sur « les néospiritualistes » où celui-ci répond à un de ses critiques : « Nous en dirons autant de sa conception du Christ, c’est-à-dire d’un Messie unique qui serait une « incarnation » de la Divinité ; nous reconnaissons, au contraire, une pluralité, (et même une indéfinité) de « manifestations » divines, mais qui ne sont en aucune façon des « incarnations » car il importe avant tout de maintenir la pureté du Monothéisme, qui ne saurait s’accorder d’une semblable théorie . »
M. Borella termine sa note en concluant, de façon quelque peu agressive : « On voit qu’à l’occasion, Guénon fait bon marché des Livres sacrés qui enseignent que « le Verbe s’est fait chair » . « On se trouve donc ici encore, et toujours à propos de l’Incarnation, en plein malentendu . Nous ferons observer tout d’abord à M. Borella qu’il serait faux de prétendre que les Livres sacrés et les Révélations traditionnelles s’expriment toujours dans un langage conforme à celui de la Vérité métaphysique suprême, car, en ce cas, la notion d’ésotérisme n’aurait aucun sens ; du reste, il est bien connu que le terme « révélation » implique précisément l’idée de « recouvrir d’un voile » . En l’occurrence, ce n’est pas Guénon qui fait « bon marché des Livres sacrés » mais plutôt M. Borella qui commet une confusion grossière entre le point de vue de la métaphysique et celui de la théologie . Dans le même article, Guénon précise d’ailleurs à propos du mot « Dieu » : « nous préférons en éviter l’emploi le plus possible, ne serait-ce que pour mieux marquer l’abîme qui sépare la Métaphysique des religions » ; on ne saurait être plus clair .

Revenons à présent au texte cité par M. Borella dans sa note : que pourrait-on lui reprocher du point de vue de la vérité doctrinale ?
Nous l’avons déjà dit : la seule question qui se pose pour cet écrit, comme pour ceux qui datent de la même période, est celle de l’opportunité du langage utilisé par Guénon dans le cadre de sa fonction : compte tenu des circonstances de l’époque, le recours à cette forme d’expression devait avoir d’excellentes raisons d’être .

(1) Ce dernier s’accompagne du souci, moins pardonnable encore, de traiter avec une désinvolture délibérée les détenteurs d’une autorité véritable dans le domaine ésotérique . Elle n’hésite pas à écrire de Michel Vâlsan qu’il « débarque à Paris » et de Frithjof Schuon qu’il fut « le premier à donner le coup d’envoi » dans la recherche d’un rattachement oriental . Pourquoi ces inconvenances ?

(2)CF. Le Dossier H sur Guénon, p. 110 .

Une fois de plus, il n’est pas possible dans le cadre du présent ouvrage d’examiner, même sommairement, tous les aspects doctrinaux liés à la notion d’ « incarnation », et nous devons nous borner à donner ou à rappeler quelques indications qui serviront de repères .
Du point de vue métaphysique suprême, il est évident qu’aucune « incarnation » n’est possible puisque l’Essence ne peut s’unir à une chose qui ne serait pas elle . L’Essence est nécessairement une, alors que l’Incarnation n’est concevable qu’à condition d’envisager au préalable une dualité de natures . L’Incarnation implique donc la présence d’une certaine relation au sein de l’Essence elle-même, et c’est pourquoi, en théologie chrétienne, elle est inséparable de la notion de Personne divine . En revanche, même dans cette perspective théologique spéciale, la notion de Personne, lorsqu’elle est considérée en tant que telle, demeure entièrement indépendante de toute idée d’incarnation, puisque cette dernière ne concerne en réalité qu’une seule des trois Personnes divines . Autrement dit, pour qu’il y ait incarnation, il faut nécessairement que Dieu soit envisagé comme une Personne, alors que l’inverse n’est pas vrai ; non seulement parce que le Père et le Saint-Esprit ne s’incarnent pas, mais aussi parce que la relation du Fils avec les deux autres Personnes n’est aucunement conditionnée par l’état passager où le Fils apparaît comme « incarné » . Celui-ci est « engendré » par le Père dans l’unité du Saint-Esprit « avant tous les siècles » ; et il ne cesse jamais d’être tel durant la courte phase de sa carrière terrestre : c’est ce mystère qui se  dévoile au moment du Baptême du Christ . Il faut bien voir en effet que la parole « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » est attribuée par la tradition chrétienne à la Personne du Père qui engendre « éternellement » le Fils, non à celle de l’Esprit Saint, en dépit du fait que c’est de ce dernier que Jésus a été conçu lorsqu’il a « pris chair de la Vierge Marie » . Ceci montre à l’évidence que, même si on la considère comme une « marque propre » du Christianisme, l’Incarnation est loin d’y occuper la place privilégiée que lui confèrent les critiques trop zélés de Guénon : d’une part, parce que le centre véritable de la spiritualité chrétienne se trouve en réalité dans le mystère trinitaire, comme l’indiquent abondamment les écrits de Maître Eckhart, par exemple ; d’autre part, parce que, lorsque la réalisation métaphysique proprement dite est menée à son terme (3), il n’y a plus de place pour une « incarnation » quelconque, et dans ce cas, peu importe que cette réalisation prenne pour support le Christianisme ou toute autre forme traditionnelle . Ce mystère initiatique suprême est illustré, dans le Christianisme, principalement par le cas de la Mère de Jésus : Dante y fait une allusion fort précise au dernier chant du Paradis, lorsqu’il recourt au symbolisme des relations d’ « engendrement » antithétiques : « O Vierge mère, et fille de ton fils… »

(3)Cette précision est indispensable, car il faut tenir compte de la modalité initiatique que les doctrines du Tasawwuf désignent par le mot ittihâd, c’est-à-dire l’union de deux substances envisagées initialement comme distinctes . CF. Ibn Arabî, Le Livre de l’Extinction dans la Contemplation, p. 11-16
Maintenant, , si la théologie de l’Incarnation apparaît comme étant « spéciale » au Christianisme, la doctrine des « deux natures » a, en revanche, une portée universelle dans la mesure où elle se réfère à la conception même du symbolisme et à ses principes fondamentaux . Le symbole implique en effet nécessairement une relation déterminée entre une manifestation d’ordre sensible et corporel et une signification transcendante . C’est pourquoi l’Essence, qui ne peut jamais « s’incarner » en quoi que ce soit, ne peut davantage être symbolisée par une représentation sensible quelconque . Le symbole se rapporte toujours à des fonctions ou à des aspects principiels déterminés, les plus élevés culminant dans la Fonction divine . Cette analogie entre la nature du symbole et le processus de l’incarnation permet de comprendre le sens profond de la remarque de Michel Vâlsan selon laquelle Le Symbolisme de la Croix et les autres ouvrages de Guénon « qui traitent du symbolisme procèdent de principes caractéristiques des hommes spirituels « aïssawîs » » ; et ceci est en relation directe avec l’aspect eschatologique de la fonction de Guénon en Occident . Dès lors il nous paraît utile d’attirer ici l’attention sur un autre malentendu, particulièrement grave .

Selon une récente livraison des Cahiers Villard de Honnecourt, M. Jean-Pierre Laurant a en effet déclaré publiquement, au cours d’une conférence : « Si l’on prend en exemple les rapprochements opérés dans le chapitre XV de La Grande Triade «le Maître maçon entre l’équerre et le compas »(4), on trouve ces instruments associés à Niu-Koua et à Fo-Hi dans des fonctions Yin et Yang de façon tout à fait arbitraire du point de vue de l’histoire des symboles comme de celui des rôles de Fo-Hi et de Niu-Koua ; aucune considération d’influence, d’emprunt, de source n’est à retenir, il s’agit bien d’un sens intérieur ou d’un non-sens . » Un tel jugement est inadmissible car l’examen des « rôles de Fo-Hi et de Niu-Koua » dans la tradition chinoise n’atteste en aucune façon le caractère « tout à fait arbitraire » du rapprochement établi par Guénon, rapprochement qu’il confirme au contraire pleinement . M. Laurant ignore-t-il que Fo-Hi est considéré dans cette tradition comme le « premier empereur » et comme le législateur primordial ? et que la réalisation du Saint-Empire correspond à l’achèvement suprême et intégral de la Maîtrise maçonnique ? Qu’il nous soit permis d’en douter . Nous pourrions mieux comprendre qu’il ne sache pas que, selon la tradition islamique, Abraham, envisagé en tant qu’il préside à la construction de la Kaaba de la Mekke, apparaît lui-même comme le réalisateur d’un Saint-Empire . A ce titre, il représente aussi la fonction du Grand Architecte, et est d’ailleurs aidé dans sa tâche par la Sakîna . Or, la figuration symbolique de cette dernière est un serpent à deux têtes, ce qui équivaut manifestement à celle où Fo-Hi et Niu-Koua sont unis par leurs queues de serpent .
(4) Dans toutes les éditions, le titre exact est « Entre l’équerre et le compas » .

On constate dès lors que l’on pourrait difficilement trouver, en réalité, des analogies précises : l’Empire chinois, la Kaaba, la Loge maçonnique sont tous trois des représentations évidentes de l’Invariable Milieu » ; Fo-Hi, Abraham, le Vénérable ont pour fonction de régir et de gouverner ; l’équerre, qui est l’emblême de l’Empereur primordial et l’instrument du Vénérable, sert, tout comme la Sakîna d’Abraham, à « mesurer la Terre », représentée par son « lieu central » . Le rapprochement établi par Guénon est donc parfaitement justifié, l’arbitraire se situant exclusivement dans les affirmations péremptoires de M. Laurant . Mais il y a plus grave : en effet, l’alternative proposée entre un « sens intérieur » et un « non-sens » méconnait le principe fondamental du symbolisme, qui est précisément d’établir une relation entre un sens intérieur et une forme sensible .
C’est parce que M. Laurant s’emploie à saper cette relation que les rapprochements les plus évidents établis par Guénon finissent par lui sembler « arbitraires » . Il peut se faire pourtant, comme le montre fort bien le cas auquel il se réfère, qu’une même signification transcendante se manifeste, à l’intérieur de traditions différentes, dans des symboles dont l’analogie demeure pleinement vérifiable sur le plan extérieur . Il y a donc, ici aussi, une union nécessaire entre deux « natures », l’une d’ordre extérieur et sensible, l’autre d’ordre intérieur et transcendant . Nous ne savons pas quelles sont les intentions réelles de M. Laurant, mais nous sommes bien forcé de constater qu’il s’exprime d’une manière qui constitue un jugement téméraire à l’égard de Guénon et qui surtout, sans qu’il s’en rende peut-être compte, traduit une incompréhension des principes du symbolisme et porte atteinte, par voie de conséquence, à un aspect tout à fait fondamental de la Science sacrée .

Telles sont les mises au point qui nous ont paru les plus importantes au sujet de la soi-disant méconnaissance du Christianisme attribuée à René Guénon par référence à la doctrine théologique de l’Incarnation (5) .

(5) Signalons qu’une critique analogue à celle formulée plus haut à l’égard de Jacques-Albert Cuttat a paru dans le Cahier de l’Herne sur Guénon, p. 258.

Charles-André Gilis, Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon, chap. X : A propos de l’incarnation

 

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