mardi 3 décembre 2013

L’Islam face au monde moderne - Charles-André Gilis


Cor.3.110 Kuntum khayra ommatin okhrijat lilnnasi ta/muroona bialma’roofi watanhawna ‘ani almunkari watu/minoona biAllahi walaw amana ahlu alkitabi lakana khayran lahum minhumu almu/minoona waaktharuhumu alfasiqoona
« Vous êtes (ô musulmans) la meilleure communauté qui ait jamais été existenciée en faveur des hommes ; vous ordonnez ce qui convient, vous interdisez ce qui est répréhensible et vous croyez en Allâh. Si les Gens du Livre (c’est-à-dire tous ceux qui suivent les révélations antérieures) avaient cru (en Allâh), cela aurait été meilleur pour eux (car ils auraient participé à une excellence communautaire, alors que dans l’état actuel) des croyants sont parmi eux, mais la plupart d’entre eux sont corrompus »
 
 
 
 
L’INTÉGRITÉ ISLAMIQUE
NI INTÉGRISME, NI INTÉGRATION p. 2
 
 
I. L’Islam face au monde moderne.
 
Une religion comme les autres ?

La question du rôle de l’islâm dans le monde contemporain se pose avec une acuité croissante ; le monde contemporain, c’est-à-dire le monde de ce temps, non le monde moderne, car à l’égard de celui-ci la réponse est simple : il y a entre lui et la tradition islamique une incompatibilité radicale.

La notion de tradition est le critère décisif qui marque le fossé séparant ce monde de l’univers qui demeure fidèle aux alliances que Dieu a conclues avec les hommes depuis l’origine des temps. Ce qu’il est convenu d’appeler la « civilisation moderne » est fondé sur le rejet de tout principe transcendant et de toute alliance sacrée de nature à lui conférer une légitimité qui la rattacherait à l’ordre principiel. L’islâm n’est donc pas seul concerné par l’envahissement du monde moderne, que l’on peut appeler aussi le monde occidental car c’est en Occident qu’il a pris naissance, et à partir de lui qu’il s’est répandu avec une vigueur et une insolence sans cesse croissantes. Pourtant, c’est l’islâm qui est devenu, au fil des ans, la cible privilégiée de ce nouvel impérialisme. Il y a là une situation singulière, imprévisible il y a quelques années encore, et qui appelle une réflexion.

Les musulmans ont une conscience aiguë de l’excellence de leur religion. La révélation muhammadienne est pour eux d’une réelle évidence qu’ils comprennent mal que celle-ci ne s’impose pas à tous. Leur conviction est conforme à la réalité et au rôle cyclique que Dieu a assigné à l’islâm ; néanmoins, elle apparaît comme une croyance naïve à ceux qui ignorent le Droit sacré ainsi que la raison d’être des alliances et des formes traditionnelles ; qui s’imaginent qu’elles se valent toutes et que chacune a des motifs légitimes de se croire supérieure aux autres. Le scepticisme et le relativisme engendrent l’idéologie antitraditionnelle de la tolérance en matière de religion, application annexe des droits de l’homme. Fondée sur l’ignorance, elle est constamment contredite par la pratique actuelle :

l’islâm n’est pas traité comme les autres religions pour la raison simple qu’effectivement il n’est pas une religion comme les autres. Ce ne sont ni la naïveté ni la complaisance de l’âme qui dominent dans l’image que les Occidentaux se font des musulmans, mais bien le fanatisme et l’intolérance.

L’excellence de l’islâm ne découle pas seulement du Droit sacré ; elle n’est pas davantage une affirmation théorique ou passionnée ; elle est avant tout la manifestation visible d’une élection spirituelle que le Coran formule en ces termes : « Vous êtes (ô musulmans) la meilleure communauté qui ait jamais été existenciée en faveur des hommes ; vous ordonnez ce qui convient, vous interdisez ce qui est répréhensible et vous croyez en Allâh. Si les Gens du Livre (c’est-à-dire tous ceux qui suivent les révélations antérieures) avaient cru (en Allâh), cela aurait été meilleur pour eux (car ils auraient participé à une excellence communautaire, alors que dans l’état actuel) des croyants sont parmi eux, mais la plupart d’entre eux sont corrompus » (Cor.3.110). Il ne s’agit pas, dans ce verset, d’une excellence des croyants, puisqu’il subsiste encore des croyants dans les autres formes traditionnelles, mais de l’excellence d’une communauté spécifique de croyants, puisqu’il subsiste encore de croyants, excellence qui constitue pour eux un privilège auquel ceux qui appartiennent aux communautés antérieures n’ont pas accès. La faveur divine accordée à cette condition communautaire explique et justifie l’importance que revêt en islâm la pratique en commun des rites, aussi bien dans le domaine « exotérique » pour les prières quotidiennes, la prière du vendredi et le pèlerinage, que dans les voies initiatiques où il s’agit plutôt de l’invocation des noms divins, de la récitation coranique et des formules du wird.

L’accusation de fanatisme.

L’excellence et la vitalité de la communauté islamique, sujets d’inquiétude et d’envie pour ceux qui pratiquent les autres religions, sont alarmantes pour l’occident moderne qui ne comprend ni ne maîtrise un phénomène dont la signification lui échappe. L’accusation de fanatisme qu’il porte contre les musulmans vise un aspect plus spécial de cette excellence, qui est évoqué dans un autre verset : « Il est des hommes qui prennent à côté (littéralement en dessous) d’Allâh (ce qu’ils considèrent comme) des « égaux » ; ils les aiment comme s’il s’agissait d’Allâh, alors que ceux qui croient (en Lui et en Son Prophète) ont pour Allâh un amour plus intense (ashadd) » (Cor.2.165) ; ce qui signifie selon Ibn Arabî : « Les croyants ont une force de conviction (sidq) plus intense dans leur amour pour Allah que les associateurs dans leur amour pour ce qu’ils considèrent comme des associés (1) ». En doctrine akbarienne, l’ « association » est impossible car Allâh n’a pas d’ « égal » : « Il n’engendre pas et n’est pas engendré ; il n’y a pour Lui aucun égal (concevable) » (Cor. 112.4). Dans la perspective indiquée par ce commentaire akbarien, les termes « associateurs » et « associés » doivent être plutôt compris dans le sens d’une association formelle à la proclamation de la pure Unité divine qui est celle d’Allâh envisagé en tant que Nom Suprême. C’est pourquoi il a été ordonné au Prophète de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils disent : « Il n’est d’autre divinité qu’Allâh ». La communauté islamique est perçue comme « fanatique » parce que l’amour des musulmans pour Allâh, pour Son Prophète et pour leur religion est plus intense que l’amour envers Dieu ou l’Etre principiel tel qu’il se manifeste encore dans les communautés traditionnelles dont la fondation a précédé celle de l’islâm. Du moins en est-il ainsi aujourd’hui, car une telle comparaison n’était pas possible naguère. Dans le monde contemporain, les religions et autres formes traditionnelles sont confrontées pour la première fois les unes aux autres. Cette situation sans précédent est à l’origine du scepticisme et du relativisme qui prévalent en Occident, mais c’est elle aussi qui, par un effet providentiel et compensatoire, montre à tous l’excellence de l’islâm, demeurée cachée jusqu’alors.

Selon Ibn Arabî, l’intensité dans l’amour de Dieu et la pratique de la religion découle de la force inhérente à la sincérité de la foi et à la conviction inébranlable des croyants exprimée dans le tasawwuf par le terme sidq. Le sidq est défini traditionnellement comme étant l’ « épée d’Allâh » (sayf Allâh) sur la terre. Cette notion est liée à celle de « grande guerre sainte » (al-jihâd al-akbar), la guerre intérieure que l’homme doit mener « contre les ennemis qu’il porte en lui-même » (2). Cette épée invisible symbolise la force de l’Islâm. Elle est pour le monde moderne, l’ennemi le plus redoutable, car aucune force matérielle, aucune contrainte psychique ne peut prévaloir contre elle. Les musulmans sont dans une situation de guerre par le simple fait qu’ils existent. Ils sont considérés comme des fanatiques parce qu’ils sont musulmans et que leur foi en Allâh est plus forte que toutes les autres croyances, que celles-ci soient véridiques et traditionnelles ou bien mensongères et profanes. Ce qu’on leur reproche en réalité, c’est leur sincérité et leur fidélité à l’alliance divine contre laquelle le modernisme s’est érigé et insurgé.
L’accusation d’intolérance.

A l’accusation de fanatisme s’ajoute celle, peut-être plus grave encore, d’intolérance, qui s’explique également par des raisons traditionnelles. En effet, l’islâm est investi d’une mission spéciale, liée à sa qualité d’être la « Religion auprès d’Allâh » (Cor.3.19), celle qui a pour support « la meilleure communauté existenciée pour les hommes », celle dont les croyants ont la conviction la plus forte et l’amour de Dieu le plus intense. Cette mission l’oblige à porter un témoignage public en faveur de la Vérité une et immuable ainsi que du Droit sacré qui fonde les alliances que Dieu a conclues avec les hommes ; ce sont les versets : « C’est Lui qui a envoyé Son messager avec la guidance et la Religion de la Vérité pour la rendre manifeste à l’égard de la religion tout entière, n’en déplaise aux associateurs » (Cor.61.9) ; et surtout : « Dis : l’Orient et l’Occident appartiennent à Allâh ; Il guide qui Il veut vers une Voie droite. De la même manière, Nous avons fait de vous une communauté médiane (wasatan) afin que vous soyez témoins (de la Religion véritable) chargés de surveiller les hommes (3) et que l’Envoyé soit un témoin (de la Vérité métaphysique) en veillant sur vous (4)… Et tourne to visage en direction de la Mosquée sacrée (de La Mekke) » (Cor. 2.142-143). C’est parce qu’ils ont été investis par Dieu de cette charge que les musulmans sont considérés comme « intolérants » au sein du monde moderne.

Dans le passage coranique cité, le terme wasatan comporte plusieurs sens. Le plus extérieur est géographique : la communauté islamique est tournée vers La Mekke qui, selon les données traditionnelles, est le point d’origine et le centre de notre état d’existence. Par là, elle se situe en son milieu, entre l’est et l’ouest, le nord et le sud. Cette situation privilégiée la relie symboliquement au Centre initiatique du monde, ce qui correspond à un sens plus intérieur. A ce point de vue, l’islâm apparaît comme l’intermédiaire naturel, le « trait d’union » entre l’Orient et l’Occident, et entre les traditions venues du nord et celles qui, plus tardivement, se sont fixées au sud. La communauté islamique apparaît, quant à elle, comme le support et l’instrument de ce Centre durant la phase finale du cycle humain, ce qui est une autre façon d’expliquer son excellence. La fonction polaire conférée à cette communauté est attestée par une tradition prophétique selon laquelle le terme wast (milieu) a ici le sens de ‘adl ; il désigne la « justice » qui est un attribut fondamental du Roi du Monde (5).

La mission communautaire de porter témoignage est rendue possible parce que le Coran renferme la « preuve décisive » (al-hujjat al-bâligha) (6). Tous les Livres révélés sont la Parole d’Allâh, mais la révélation coranique contient seule les « trésors de la preuve » (khazâ’in al-hujja) (7) en vue d’un « saint combat » qui comporte une manifestation terrestre de la Sakîna : « C’est Lui qui a fait descendre la Sakîna dans les coeurs des croyants afin qu’ils ajoutent une foi à leur foi. Allâh possède les armées des Cieux de la Terre et Allâh est Savant, Sage » (Cor.48.4). Il ne s’agit plus seulement ici de la « foi intense » qui accompagne l’état contingent du sidq (8) dont il a été question plus haut, mais bien du « secours incomparable » (Cor.48.3) qui procède de la Station initiatique correspondante ; et celle-ci n’appartient qu’à Dieu seul. La Sakîna est la force qui impose la paix d’Allâh. La communauté islamique a la charge et la capacité d’imposer cette paix. Les croyants véritables sont ceux à qui le Très-haut a octroyé « une foi s’ajoutant à leur foi », qui est aussi « lumière sur lumière » (Cor.24.35). La mission que Dieu leur a confiée se rattache à la fonction de l’Envoyé d’Allâh : « Vous êtes des témoins chargés de surveiller les hommes et l’Envoyé est un témoin (qui veille) sur vous ». La Sakîna exprime ici un aspect de la « réalisation descendante ». L’investiture correspondante est conférée à la communauté islamique au moyen du rite de l’ifâda (9), accompli et renouvelé chaque année par les pèlerins après la « Station divine » qui les a rassemblés à Arafa. A ce point de vue, cette communauté apparaît, non seulement comme « intermédiaire », mais comme « médiatrice » entre Dieu et les hommes, car elle a vocation d’intercéder pour l’humanité tout entière ; et c’est là un troisième sens du terme wasatan.
Droits de Dieu et droits de l’homme.

Dans la perspective ésotérique évoquée par la notion de témoignage telle qu’elle a été envisagée plus haut (10), le terme nâs (hommes) retient, lui aussi, l’attention, car il montre que la fonction préservatrice de l’islâm s’étend à l’humanité tout entière. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas simplement ici d’agrandir le dâr al-islâm ; c’est-à-dire le « pays de l’islâm » qui inclut les pays effectivement régis par la sharî’a, au détriment du dâr al-harb, le « pays de la guerre », celui qu’il convient de combattre en vue de l’établissement de la religion. Ce témoignage n’est pas rendu au nom d’une religion particulière et à son seul bénéfice, mais bien en vue de préserver la Tradition universelle dans sa pureté et son intégrité. Le commentaire de Qâchânî est explicite sur ce point : « La raison d’être de ce témoignage et du témoignage porté par l’Envoyé est de montrer, à la lumière de la doctrine de l’Unité divine (tawhîd), les droits de toutes les religions » (11). Telle est la mission divine assignée à l’islâm et la raison profonde de son « intolérance ». C’est un combat mené contre le monde moderne, non au moyen d’armes de guerre, mais avec l’ « épée tranchante » de la parole, qui est invincible par nature.

Le terme nâs comporte aussi une signification restrictive, car il peut désigner l’état humain par opposition aux états supra-individuels ou angéliques, et surtout l’ordre principiel qui est celui de la réalisation métaphysique. Comme toute forme traditionnelle, l’islâm exerce une action bénéfique dans le domaine individuel, mais ce n’est pas de ce dernier qu’il tire son excellence. L’humanité en tant que telle est incapable d’assurer la fonction de préservation et d’union traditionnelles dévolues à l’islâm, du fait de la diversité formelle des dogmes et des croyances qui s’affrontent en son sein. L’impuissance de la Franc-Maçonnerie, organisation initiatique limitée au degré de l’homme, est à cet égard révélatrice (12). L’idéologie « humaniste » du monde moderne reflète cette incapacité sous une modalité hypocrite et profane prétendant intégrer la religion sous toutes ses formes dans la doctrine antitraditionnelle des « droits de l’homme ». le témoignage que le Très-Haut enjoint aux musulmans de porter parmi les hommes a pour but principal de veiller au respect du Droit sacré, mais il va de soi que, dans les diverses alliances qui fondent les législations traditionnelles, les deux « parties » ne sont pas égales. Allâh est la seule réalité véritable et rien n’existe en dehors de Lui. Comment pourrait-Il conclure un pacte ? Tout le Droit sacré est en Dieu et pour Dieu. Dieu détient par principe tout le droit, et n’a nul besoin des hommes pour le faire respecter. En revanche, l’homme n’a d’autres droits que ceux que Dieu lui accorde. Il n’y a pas, et il ne saurait y avoir de « droits de l’homme » en dehors du Droit de Dieu. Les Droits que Dieu accorde à l’homme sont une pure expression de Sa miséricorde. Un bon exemple est donné à partir du verset : « Allâh vous a créés, ainsi que ce que vous faites » (Cor.37.96). Selon l’interprétation métaphysique, ce passage signifie qu’il n’est nul agent véritable en dehors d’Allâh : c’est Lui qui accomplit en réalité ce qui apparaît comme l’acte de Son serviteur. Pourtant c’est aussi Lui-même qui, dans de nombreux passages coraniques, attribue l’acte à Sa créature et lui promet un « salaire » pour le récompenser du bien qu’il a accompli. Le Très-Haut s’engage à l’égard de Son serviteur et lui confère un droit sur Lui car « Sa promesse est droit » (Cor.4.122). Dans d’autres versets (13), « Allâh Se prescrit à Lui-même la miséricorde », ce qui est également une façon d’accorder un droit à Ses créatures. Tels sont les « droits de l’homme » véritables, les seuls que reconnaissent la tradition et le droit islamiques.

La conception moderne des droits de l’homme est un déni du Droit de Dieu et des pactes sacrés. Dans ces conditions, que peut bien signifier le droit reconnu à tout homme de pratiquer la religion de son choix, sinon que les hommes d’aujourd’hui ignorent ce qu’est véritablement une religion, et qu’ils ne peuvent envisager les formes traditionnelles autrement qu’en les réduisant au degré des préférences individuelles. De là vient l’illusion de ceux qui s’imaginent que la religion est une option d’adulte et qui veulent interdire toute forme d’enseignement traditionnel à l’enfant incapable de juger par lui-même, sous prétexte que ce serait abuser de sa faiblesse. Cette aberration découle de l’erreur fondamentale qui consiste à considérer la religion comme une affaire individuelle subordonnée à l’usage de la raison. Elle témoigne d’une méconnaissance totale de la nature divine des formes révélées. La science sacrée dépasse immensément les lignes étroites de la connaissance rationnelle et c’est en vérité abuser de la faiblesse de l’enfant que vouloir, dès son plus jeune âge, lui imposer ces limites. On retrouve, sur cette question particulière, l’hypocrisie habituelle du monde moderne. Pour autant, cette science n’est pas « irrationnelle », car ce vocable désigne aussi ce qui relève du psychisme inférieur et son emploi comporte une confusion dangereuse entre le domaine psychique et la spiritualité : cette science est « intuitive », au sens initiatique du terme, et supra-individuelle. Le nouveau-né est demeuré plus proche de son Seigneur que ne l’est l’adulte. L’enfance qui est de nature primordiale comme la pluie, comporte une bénédiction qui lui est propre. C’est ce qui justifie et explique le symbolisme de la « Sainte Enfance » (14) et la parole du Christ : « si vous n’êtes pas comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux ».

Les droits de l’homme en général, le droit de pratiquer la religion de son choix en particulier, sont des machines de guerre utilisées contre l’ordre traditionnel. C’est pour les combattre que la communauté islamique doit porter témoignage et mener la « grande guerre sainte », celle où l’homme sacrifie son âme pour dire la vérité, la justice et le droit. L’usage fait en France de la notion de laïcité illustre de manière typique l’agressivité et l’ignorance moderniste à l’égard de toute manifestation de piété et de foi. Le fait que cette intolérance vise avant tout l’islâm et la communauté islamique confirme encore le rôle spécial qui incombe à ce dernier de veiller au respect de la vérité et de l’ordre traditionnel, et de les défendre en toutes circonstances contre la rancoeur de ceux dont elle met à nu la mesquinerie et les contradictions.
Deus, Homo, Natura.

Dans La Grande Triade, René Guénon mentionne « un ternaire qui appartient originairement aux conceptions traditionnelles occidentales, telles qu’elles existaient au moyen âge, et qui est d’ailleurs connu même dans l’ordre exotérique ». Ce ternaire qui « s’énonce habituellement par la formule Deus, Homo, Natura » appelle, pour compléter ce qui précède, les considérations suivantes. Le Droit sacré qui régit les différentes formes traditionnelles est une affirmation du Droit éternel et principiel d’Allâh, et une application de celui-ci à l’état d’existence qui définit le monde de l’homme et des « esprits humains ». La proclamation des droits de l’homme apparaît comme une tentative de substituer l’homme à Dieu de manière à faire de lui l’unique détenteur du droit, le seul régisseur du monde qui est le sien. Selon un verset coranique, Dieu « a créé les hommes et les jinns uniquement pour qu’ils L’adorent » (Cor.51.56). L’adoration de Dieu est inhérente à la condition humaine. Si l’homme méconnaît sa raison d’être et manque à son devoir, il entraîne inévitablement sa déchéance. Séparé de Dieu, démuni de la force qu’il tirait de sa soumission au Droit sacré et de la légitimité que celui-ci lui conférait, il est désormais incapable d’ordonner dans la paix et la justice l’état d’existence qu’il est censé régir. Il ne peut accomplir la mission qu’il s’est assigné en vertu d’une prétention illusoire. N’ayant plus foi en Dieu, il cesse d’être crédible et doute de lui-même. Il se définit comme un animal raisonnable, mais, sans une inspiration divine, la raison est impuissante. La morale dont il se réclame n’a plus de garantie métaphysique ou spirituelle. L’homme « raisonnable » ne peut pas plus se gouverner qu’il ne peut gouverner le monde ; en vérité, c’est un homme dangereux. Ne croyant plus en Dieu ni en lui-même, il se tourne vers la nature qui est demeurée plus préservée que lui. En effet, tous les êtres de l’univers, à la seule exception des jinns et des hommes « célèbrent la transcendance de leur Seigneur par Sa propre louange » (Cor.17.44) en vertu du « pacte primordial » qui les relie à Dieu (15) ; ils demeurent dans l’adoration et l’obéissance, en dépit de la déchéance de l’homme. Le seul danger pour eux vient de lui, qui corrompt désormais tout ce qu’il touche. Ignorant complètement la métaphysique traditionnelle, L’homme ne peut plus contempler Dieu tel qu’Il est, et il a aussi cessé de Le voir en lui-même. La nature est la seule divinité qui lui soit encore accessible. Il se tourne donc vers elle, magnifie la beauté des montagnes et des mers, et cherche, principalement dans le monde animal, la vertu spirituelle qu’il ne trouve plus dans son âme, celle d’être l’adorateur de Dieu. Toutefois, son ignorance l’empêche de reconnaître cette vocation spirituelle de la nature, et de respecter sa qualité divine : tantôt, il l’exploite sans scrupule ; tantôt, il la souille par un « tourisme » profanateur. Après avoir nié le Droit sacré et s’être montré indigne des droits de l’homme, il s’efforce de proclamer aujourd’hui les « droits de la nature », dans une tentative désespérée de la protéger contre les effets de sa propre déchéance. C’est là le terme final d’une dégradation cyclique de la notion de droit, qui ne peut conduire qu’à l’anarchie et au chaos. Tel est le monde des hommes au sein duquel les musulmans doivent porter témoignage en vertu de la mission providentielle assignée par Dieu à l’islâm.

(1) Cf. Futûhât, chap. 136.

(2) Cf. René Guénon, Sayf al-Islâm, chap. XXVII des Symboles fondamentaux de la Science sacrée.
 
(3) L’expression shuhadâ’ ‘alâ-n-nâs n’a aucunement le sens d’un témoignage porté contre les hommes en vue de leur jugement.

(4) Dans l’expression ‘alaykum shahîdan, les termes sont inversés pour indiquer qu’il s’agit de la sollicitude du Prophète à l’égard d’une communauté élue par le Très-Haut. Initiatiquement, ces deux expressions se rapportent respectivement aux « petits » et aux « grands » mystères.

(5) Sur ce point, cf. Les sept Etendards du califat, p.254-258.

(6) Cf. Cor.6.149.

(7) Cf. Futûhât, chap.73, la Question 152 du Questionnaire de Tirmidhî.

(8) Ce terme a la même origine que l’hébreu Tsedek qui signifie : « justice ».

(9) Cf. La doctrine initiatique du pèlerinage, chap.XVI.
 
(10) Cf. p.19-20.

(11) Il ajoute : « La voie de la Vérité (ou du Droit sacré) est unique. Le droit des autres religions ne doit pas être méconnu, mais surtout (le droit de) la religion de l’islâm, qui contient la vérité la plus immense et la plus manifeste. L’Envoyé a connaissance, au moyen de la lumière divine, du degré de tous ceux qui sont guidés dans leur religion par leur religion, et sa communauté connaît les autres communautés traditionnelles au moyen de sa lumière à lui – sur lui la Grâce et la Paix ! –«

(12) Cf. notre étude sur La Franc-Maçonnerie dans la Lumière du Prophète.

(13) Cf. Cor.6, 12 et 54.

(14) Sur ce sujet, cf. L’esprit universel de l’Islam, p.111.
 
(15) Sur cette doctrine, voir L’Esprit universel de l’Islam, p.167-169.

2 commentaires:

  1. Soyez salué pour ces paroles fondamentalement justes dans lesquels les musulmans traditionnels reconnaitront leur identité profonde.
    Je citerai une autre étude particulièrement intéressante de Abd Ar Razzaq Yahya que j'apprécie pour la justesse de sa pensée : "la profanation d'Israël selon le Droit Sacré"
    acceptez de publier sur Al Simsimah ce texte , Min Fadzlik, Shokran !
    Allah Ikhallik
    Fazlullah

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    1. As-salamou alaikoum,
      Baraka Allâhu fik pour votre commentaire .
      C'est possible de le publier mais, c'est pour éviter des embarras de droits d'auteurs, ect
      Cordialement
      Yahya

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