vendredi 2 mars 2012

Khezr : du prophète au guide personnel vers la "Source de la vie"

Alexandre et Khidr entrent au royaume des Ombres - BNF
                                             Alexandre et Khidr entrent au royaume des Ombres


Amélie Neuve-Eglise
http://www.teheran.ir/
Figure énigmatique du Coran et de l’ensemble de la tradition musulmane, Khizr, appelé Khezr en persan et Khidhr en arabe, a été au centre de nombreuses légendes et récits mystiques et a parfois été assimilé au prophète Elie, à Saint Georges ou encore à Alexandre le Grand. Son nom est dérivé de la racine "Khdhr" (خضر) faisant référence à la couleur verte [1], étant donné qu’il est souvent associé à la nature et que, selon certains récits, la terre devenait verdoyante à son passage.


Khezr aurait bu à la "Source de la vie", symbolisant les hautes connaissances spirituelles acquises non pas au travers du raisonnement, mais grâce à un lien direct avec Dieu. Il est à ce titre considéré comme le détenteur d’un savoir mystique situé au-delà de tous les cadres référentiels de l’intellect humain. Parfois surnommé le prophète caché, l’homme vert, le roi de l’Hyberborea, ou encore le serviteur de Moïse, il compte parmi les quelques 124 000 prophètes (anbiyâ) évoqués dans la tradition musulmane, et est également l’un des quatre prophètes "éternels" ou "vivants" reconnus par l’Islam. [2] Son statut n’en demeure pas moins discuté, certains le considérant comme un saint, d’autres comme un prophète ou encore un "guide spirituel atemporel" dont l’esprit insufflerait les vérités divines aux âmes des croyants. Cité dans le Coran où il incarne l’initiateur de Moïse, il occupe une place centrale dans de nombreux courants mystiques de l’Islam et, de par sa ressemblance avec certaines figures des traditions judaïque et chrétienne peut, en soulignant l’existence de motifs communs eux-mêmes révélateurs d’aspirations profondes partagées, constituer le support d’une réflexion plus globale dans le domaine des religions comparées.

Biographie

Il apparaît difficile, voire impossible, de retracer avec précision la généalogie "terrestre" de Khezr : selon certains récits, il serait un descendant de la cinquième génération de Noé, ou aurait vécu à la même époque que Moïse. Selon d’autres versions, il ne se serait jamais incarné dans l’histoire et ne serait qu’un archétype spirituel et donc immortel au regard des réalités de ce monde. Il résiderait au sein du monde imaginal, "point de rencontre des océans célestes et terrestres" où, selon les versions, dans une île verte ou sur un tapis vert au cœur de l’océan…
Khezr aurait réussi à atteindre la "Source de la Vie" et se serait abreuvé de l’"Eau de l’Immortalité". Il échapperait donc à la vieillesse et à la mort et est à ce titre souvent décrit comme un jeune homme à la beauté inaltérable, d’où son titre de "prophète éternel" évoqué plus haut. Ce serait également suite à cela que son manteau se serait coloré de vert. Le vert symbolise également la fraîcheur de la connaissance, le cycle perpétuel de la vie, ainsi que la "renaissance" du pèlerin à lui-même à l’issue de sa rencontre avec Khezr. Plus généralement, le vert est, en islam, la couleur spirituelle par excellence symbolisant la sagesse divine que reçut également le prophète Mohammad. Elle revêt également des significations mystiques diverses. [3]

Khezr dans le Coran

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Khezr et Elie s’émerveillant à la vue d’un poisson ayant repris vie après avoir été immergé dans la Source de la vie, dynastie timouride, XVe siècle





Le personnage de Khezr [4] intervient dans la sourate 18 intitulée "La caverne" (al-Kahf) [5], où il apparaît comme l’initiateur de Moïse et le détenteur d’une science divine dépassant les lois de l’entendement humain. Le récit commence avec la déclaration de Moïse à Josué, alors qu’ils sont en mer : "Je n’arrêterai pas avant d’avoir atteint le confluent des deux mers, dussé-je marcher de longues années" [6]. Selon les commentateurs, ce "confluent" fait ici référence aux hautes connaissances divines, et plus précisément à la rencontre de deux types de connaissance : l’une d’ordre exotérique et l’autre ayant une dimension plus ésotérique et mystique. La mer en soi symbolise également l’immensité illimitée de la science divine, alors que son "confluent", point de rencontre des deux types de savoir, marque l’apparition de la connaissance au sens vrai et l’accès à la compréhension de la sagesse divine.
En outre, peu avant la rencontre de Moïse avec Khezr, le Coran fait mention d’un poisson, symbole de la connaissance et de la sagesse, que Josué laisse malencontreusement s’échapper.





La disparition du poisson-sagesse qui devait être leur repas signale la perte de ce qui aurait permis à Moïse la compréhension subtile des événements qu’il va vivre avec Khezr : "lorsque tous deux eurent atteint le confluent, ils oublièrent leur poisson qui prit alors librement son chemin dans la mer". [7] Le poisson, qui était mort, reprit vie lorsque Josué l’oublia, ce qui suggère également la nécessité de mourir à soi-même [8] pour atteindre la vraie connaissance, ainsi que la nécessité de s’y immerger de tout son être pour en saisir le sens profond. Le poisson incarne donc ici la voie par excellence de l’accès à la connaissance. L’étape suivante est celle de la rencontre avec Khezr, qui accomplit une série d’actions semblant contredire la Loi divine révélée, et qui choquent profondément Moïse (voir le récit ci-contre).
Selon certaines versions [9], cette rencontre aurait eu lieu après que Moïse ait affirmé être l’un des hommes les plus savants en matière de religion. Dieu aurait donc provoqué la rencontre avec Khezr pour lui montrer que les "sciences religieuses" ne se limitent pas à leur aspect purement légaliste. Khezr est donc l’initiateur de Moïse qui lui apprend, au-delà de l’apparence, à saisir le sens profond de certains événements de l’existence, au-delà de leur apparence néfaste ou illogique. Il suggère également l’existence d’une sagesse divine insondable transcendant la loi révélée (shari’a) et la religion littérale. Ces versets ont occupé l’esprit de nombreux commentateurs du Coran, de mystiques, de philosophes et de théologiens qui se sont efforcés d’en saisir le sens profond : qui fut réellement Khezr ? Un personnage historique ou un symbole ? Est-il un prophète, un messager, ou un "walî" (ami de Dieu) ?






Khezr et Moïse dans le Coran


Rappelle-toi quand Moïse dit à son valet [Josué] : "Je n’arrêterai pas avant d’avoir atteint le confluent des deux mers, dussé-je marcher de longues années". Puis, lorsque tous deux eurent atteint le confluent, ils oublièrent leur poisson qui prit alors librement son chemin dans la mer. Lorsque tous deux eurent dépassé cet endroit, il dit son valet : "Apporte-nous notre déjeuner : nous avons rencontré de la fatigue dans notre présent voyage".
Le valet lui dit : "Quand nous avons pris refuge près du rocher, vois-tu, j’ai oublié le poisson - le Diable seul m’a fait oublier de te le rappeler - et il a curieusement pris son chemin dans la mer".
Moïse dit : "Voilà ce que nous cherchions". Puis, ils retournèrent sur leurs pas, suivant leurs traces.
Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. Moïse lui dit : "Puis-je suivre, à la condition que tu m’apprennes de ce qu’on t’a appris concernant une bonne direction ?".
L’autre dit : "Vraiment, tu ne pourras jamais être patient avec moi. Comment endurerais-tu sur des choses que tu n’embrasses pas par ta connaissance ?".
Moïse lui dit : "Si Dieu le veut, tu me trouveras patient ; et je ne désobéirai à aucun de tes ordres".
"Si tu me suis, dit l’autre, ne m’interroge sur rien tant que je ne t’en aurai pas fait mention".
Alors les deux partirent. Et après qu’ils furent montés sur un bateau, l’homme y fit une brèche. Moïse lui dit : "Est-ce pour noyer ses occupants que tu l’as ébréché ? Tu as commis, certes, une chose monstrueuse ! ".
L’autre répondit : "N’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ?".
"Ne t’en prend pas à moi, dit Moïse, pour un oubli de ma part ; et ne m’impose pas de grande difficulté dans mon affaire".
Puis ils partirent tous deux ; et quand ils eurent rencontré un enfant, l’homme le tua. Alors Moïse lui dit : "As-tu tué un être innocent, qui n’a tué personne ? Tu as commis certes, une chose affreuse ! "
L’autre lui dit : "Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ?"
"Si, après cela, je t’interroge sur quoi que ce soit, dit Moïse, alors ne m’accompagne plus. Tu seras alors excusé de te séparer de moi".
Ils partirent donc tous deux ; et quand ils furent arrivés à un village habité, ils demandèrent à manger à ses habitants ; mais ceux-ci refusèrent de leur donner l’hospitalité. Ensuite, ils y trouvèrent un mur sur le point de s’écrouler. L’homme le redressa. Alors Moïse lui dit : "Si tu voulais, tu aurais bien pu réclamer pour cela un salaire".
"Ceci marque la séparation entre toi et moi, dit l’homme, Je vais t’apprendre l’interprétation de ce que tu n’as pu supporter avec patience.
Pour ce qui est du bateau, il appartenait à des pauvres gens qui travaillaient en mer. Je voulais donc le rendre défectueux, car il y avait derrière eux un roi qui saisissait de force tout bateau.
Quant au garçon, ses père et mère étaient des croyants ; nous avons craint qu’il ne leur imposât la rébellion et la mécréance.
Nous avons donc voulu que leur Seigneur leur accordât en échange un autre plus pur et plus affectueux.
Et quant au mur, il appartenait à deux garçons orphelins de la ville, et il y avait dessous un trésor à eux ; et leur père était un homme vertueux. Ton Seigneur a donc voulu que tous deux atteignent leur maturité et qu’ils extraient, eux-mêmes leur trésor, par une miséricorde de ton Seigneur. Je ne l’ai d’ailleurs pas fait de mon propre chef. Voilà l’interprétation de ce que tu n’as pas pu endurer avec patience".
Coran, Sourate al-Kahf (La caverne), versets 60-82

Le détenteur d’un savoir ésotérique situé au-delà de la Loi révélée

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Khezr et Elie à la fontaine de la vie, Amîr Khosrow, Khamseh, XVe siècle
Khezr n’occupe pas le même rang que Moïse étant donné qu’il ne fut pas chargé de révéler une Loi divine (nubûwwat al-tashrî’) ; il a donc une importance historique moindre - pour peu qu’il ait réellement existé. Cependant, au niveau spirituel, il occupe un rang éminent en ce qu’il représente l’aspect ésotérique de la prophétie (bâtin al-nubûwwa) et est chargé d’en dévoiler le sens vrai et caché. [10] Ainsi, dans l’épisode que nous venons d’évoquer, Khezr détient la connaissance profonde du sens des événements terrestres, contrairement à Moïse dont l’horizon est limité à celui de la Loi. Moïse incarne donc l’aspect littéral de cette dernière, alors que Khezr semble appartenir à un ordre de réalité supérieur, situé au-delà des critères de discernement usuels. Ces deux personnages incarnent la double dimension de tout message divin : un aspect exotérique et apparent, symbolisé par Moïse, et un sens profond et ésotérique à déchiffrer, incarné par Khezr. Loin de se contredire, le premier se présente sous une forme plus accessible à l’homme, et constitue une première étape essentielle lui permettant par la suite de s’élever à la compréhension du second.

Une figure centrale de la mystique musulmane : de l’investiture du "manteau" à la "Source de la Vie"



Le personnage de Khezr est très présent dans l’ensemble de la mystique musulmane, et y assume le plus souvent le rôle de guide et d’initiateur reliant les hommes au divin. Il est également évoqué dans les œuvres des plus grands mystiques dont Mowlânâ, Sohrawardî, Ibn ’Arabî, al-Hallâj, ’Attâr, ’Abd al-Karîm al-Jîlî…
La notion de "maître spirituel" n’est cependant pas à entendre ici dans son sens historique mais renvoie davantage, comme l’a évoqué Henry Corbin, à "une affiliation céleste personnelle, directe et immédiate" [11]- et donc fondamentalement transhistorique. Etre disciple de Khezr renvoie donc à un type particulier d’initiation : celle qui se réalise sans l’intermédiaire de maîtres "temporels" appartenant à telle ou telle confrérie concrète, mais au travers d’un guide spirituel invisible apparaissant à l’horizon de l’âme. Il est à ce titre la personnification même de la quête spirituelle, et aurait été lui-même l’initiateur d’Ibn ’Arabî, l’un des plus grands mystiques de l’Islam. Khezr fut ainsi très présent tout au long de sa quête mystique [12] qui atteint son sommet lorsque, dans un jardin de Mossoul, en 1204, à la suite d’un rituel dont le sens profond paraît devoir rester secret, il fut investit du manteau (khirqa, faisant référence au vêtement des soufis) de Khezr par un "ami" qui avait auparavant été revêtu du même vêtement par Khezr lui-même. [13] Cet événement prend le sens d’une véritable investiture mystique et sera évoqué dans son œuvre à plusieurs reprises : dans le lexique d’Ibn ’Arabî, l’investiture du "manteau" de Khezr fait référence à l’atteinte d’un certain état spirituel correspondant à celui qui opère cette investiture. Il implique donc non seulement une filiation spirituelle, mais également une identification avec l’état spirituel de Khezr lui-même ou de son intermédiaire. Cette filiation s’opère selon un ordre vertical relevant du divin et de l’invisible. Elle introduit donc une vision de la temporalité située au-delà du temps irréversible et quantitatif au sein duquel nous vivons ; le synchronisme et les rencontres de personnalités ayant vécues à des époques différentes étant rendues possibles au niveau de l’âme, temps qualitatif pur.
De nombreux récits, notamment certains contes initiatiques de Sohrawardî, font intervenir le personnage de Khezr qui représente l’initiateur suprême et le guide de l’âme dans son retour vers sa patrie originelle. Dans "L’archange empourpré" (’Aql-e Sorkh), un ange dévoile au pèlerin mystique la voie pour atteindre la Source de la Vie. Lorsque ce dernier craint les difficultés du chemin, son ange lui suggère de "chausser les sandales de Khezr" pour y parvenir. [14] La fin du récit évoque également que l’atteinte de cette Source équivaut à "trouver le sens de la Vraie réalité", c’est-à-dire à accéder à la vérité ésotérique de la religion au-delà de son aspect littéral. [15]
Au sein de la tradition soufie traditionnelle, Khezr figure souvent au sommet de la hiérarchie des "amis de Dieu" (awliyâ) dont la mission est notamment d’aider les pèlerins mystiques en détresse, de les guider dans leur initiation, et parfois de les revêtir de son "manteau". Il pourrait ainsi être qualifié de sorte de "saint patron des derviches" et de tous ceux recevant une illumination divine sans passer par une médiation humaine.
Cependant, dans Mantiq al-Tayr (Le Langage des oiseaux), ’Attâr nous montre que paradoxalement, le personnage de Khezr se trouve être à l’opposé de ce que le soufi désire. Ainsi, à l’issu d’un dialogue entre Khezr et un mystique, ce dernier conclut : "Toi et moi sommes incompatibles, car tu as bu l’Eau de l’immortalité qui te fera exister éternellement, alors que moi, je ne souhaite qu’abandonner ma vie [pour rejoindre Dieu]" [16].

 

 

La figure de Khezr dans le chiisme



La fonction de Khezr ressemble en de nombreux points à celle de l’Imâm (dans son sens spirituel) dans le chiisme. En effet, après la mission prophétique de Mohammad qui fut de révéler une loi divine aux hommes (shari’a ou exotérique de la prophétie, "zâhir al-nubûwwa"), la religion chiite considère que la tâche de l’Imâm est de guider tout croyant à la compréhension de son sens profond (bâtin al-nubûwwa). Khezr incarne en ce sens une des inspirations profondes du chiisme. En outre, le dernier imâm du chiisme duodécimain ou "l’imâm caché" résiderait dans l’Ile Verte, au centre de la mer de blancheur - référence explicite à la couleur et au lieu de résidence de Khezr évoqués précédemment. Les deux détiennent également les clés ultimes du savoir divin, mais seul l’ "imâm du temps" [17] est destiné à revenir au jour de la résurrection (qiyâma). Certains commentateurs chiites ont également interprété la rencontre de Moïse avec Khezr comme la rencontre de ce dernier avec l’ "Imâm de son être".

 

 

Une réflexion sur les dimensions infinies de la "connaissance"



Le personnage de Khezr souligne également la nature essentiellement limitée de nos connaissances, tout en suggérant que la sagesse divine se situe au-delà de tous les cadres de référence, raisonnements, et même parfois de la notion de "bien" définie par l’homme. [18]
La relation entre Moïse et Khezr fait référence à une autre invitation globale du Coran bien souvent bafouée : celle de ne pas se confiner à une imitation (taqlîd) aveugle et à une application littérale de la Loi sans chercher à en percevoir le sens, mais, au travers de sa propre réflexion et cheminement spirituel intérieur, s’élever au-delà des pratiques communément acceptées pour atteindre le sens profond de l’enseignement prophétique et de l’ensemble des révélations. Cependant, l’accès au sens véritable de la Loi ne signifie en aucun cas son abolition, mais l’accomplissement de sa raison d’être et de sa Vérité (haqîqa). Cette rencontre suggère également, à l’adresse de tout philosophe ou logicien, que l’on ne peut prétendre accéder au divin avec les seules armes de la dialectique et de la logique, étant donné que ces dernières sont fondées sur les lois dont l’application est restreinte à notre univers physique limité. La rencontre de Moïse avec Khezr ouvre également la voie à une réflexion plus vaste sur les relations entre raison, foi et patience, mais aussi sur le rôle de la négligence humaine dans le maintien d’un état d’ignorance ; responsabilité suggérée par l’ "oubli" du poisson qui lui aurait permis de saisir les mystères divins.

 

 

Khezr et ses multiples "frères spirituels"



Certains ont rapproché ou même parfois identifié Khezr aux prophètes Enoch [19] (Idrîs) Jérémie et Elie (Ilyâs), avec qui il aurait bu à la Source de la Vie, ou encore à Saint Georges. Il a également été comparé à la figure du "Pîr-e sabz" (Vieux sage vert) du zoroastrisme, à Hermès Trismégiste, Seth, Phinéas… [20]
La rencontre de Moïse et Khezr évoquée dans le Coran a également été rapprochée de deux histoires plus anciennes : l’épopée de Gilgamesh, l’un des plus anciens textes sumériens [21], et l’histoire de Zûl-Qarnayn ou Sikandar (qui correspond au personnage d’Alexandre le grand), dont Khezr aurait été le vizir et l’aurait guidé dans sa quête de la Fontaine de la Vie. Cette quête est notamment évoquée dans le Shâhnâmeh de Ferdowsî et dans le Eskandar nâmeh de Nezâmî. [22] Dans d’autres récits, tel que celui d’Amir Khosrow, Khezr et Elie recherchent ensemble la Source de la vie. S’arrêtant près d’une source pour manger leur repas - un poisson séché-, celui-ci tombe accidentellement dans l’eau et reprend vie. Ces derniers comprennent alors qu’ils ont découvert la Fontaine de la Vie, boivent de son eau et deviennent immortels. Dans la majorité de ces versions, la mystérieuse source se trouve également dans un endroit ténébreux, au confluent de deux mers. [23]
Dans la littérature européenne, il a souvent été rapproché du mystérieux "chevalier vert" du conte "Sir Gauvain [l’un des chevaliers de la table ronde du Roi Arthur] et le chevalier vert", où la foi de Gauvain est éprouvée à plusieurs reprises par ce dernier. Dans Zadig ou la destinée, Voltaire reprend dans sa quasi-intégralité l’histoire la rencontre de Moïse avec un "sage" telle qu’elle est présentée dans le Coran.

 

 

Une dévotion multiforme



De nombreux sanctuaires en Turquie, Syrie (notamment dans la ville de Mahis), Iraq ou encore en Asie Mineure, en Albanie, et en Lybie lui ont été consacrés, sans compter les innombrables mosquées et lieux ayant été baptisés de son nom, parmi lesquels figure notamment la "montagne de Khezr" à Qom.
Khezr est également une figure centrale de l’alévisme, où trois jours de jeûne doivent être effectués chaque année en l’honneur du "Prophète Hizir". Il fait l’objet de cultes particuliers en Syrie - où il tend souvent à être assimilé à Saint Georges-, ou encore en Iraq où, une fois par an, des fidèles musulmans se rassemblent autour du couvent chrétien des Carmes Déchaux à Bagdad en son honneur. En outre, Khezr est connu en Inde et au Pakistan sous le nom de Khwâdja Khidr, et incarne une sorte de divinité associée à l’eau profondément respectée des pêcheurs et marins. [24]
En Inde, Khezr fait l’objet d’un culte commun entre musulmans et indous, notamment au sein d’un sanctuaire près de Bakhar. Il est le plus souvent représenté entièrement vêtu de vert et se déplaçant sur l’eau, debout sur le dos d’un poisson le conduisant vers la Source de la Vie. Enfin, dans de nombreux pays moyen-orientaux, il est de facto devenu une sorte de "saint patron des marins" dont le nom est invoqué lors du départ d’un bateau.

 

 

Khezr et Elie



Dans la tradition musulmane, Khezr est souvent évoqué aux côtés du Prophète Elie et est même parfois, dans certains récits, totalement identifié à ce dernier. Elie, qui fait également partie des prophètes dits "éternels", est mentionné à deux reprises dans le Coran où il apparaît sous le nom d’ "Ilyâs" ou "Ilyasîn" [25]. Il y incarne notamment le redresseur de la religion face à ceux prétendant en dénaturer le message. Certains commentateurs ont affirmé qu’il était également le mystérieux initiateur de Moïse dans la sourate de la Caverne.
Dans la tradition juive, Elie est également considéré comme un prophète immortel, [26] et est évoqué en multiples occasions dans les livres de Kabbale dont le Zohar. Il y est souvent présenté comme le gardien de la foi, rôle qui n’est pas sans ressemblance avec la mission qui lui incombe dans la tradition musulmane. Le fondateur même de la Kabbale, Rabi Schiméon Bar Yochaï, ou encore ses grands maîtres comme Rabi Isaac Luria Ashkenazi, ont affirmé avoir été directement initiés par Elie. [27]
Il est aussi intéressant de constater que les écritures hébraïques établissent la même distinction que le Coran concernant les fonctions respectives de Moïse et Elie : le premier y est présenté avant tout comme le législateur, alors que le second appartient à un ordre plus mystique, s’opposant parfois au pur littéralisme et surtout à l’entrée de la religion dans la sphère politique. Son rôle de "redresseur de la religion" ainsi que le parcours initiatique suivi par Elie est également évoqué de manière symbolique dans le Premier livre des Rois, où le motif de la source est notamment présent. [28]
Enfin, le Second livre des Rois évoque le motif du "manteau d’Elie" qui n’est pas sans résonnance avec l’investiture du manteau de Khezr évoquée précédemment : avant qu’Elie ne monte aux cieux sur un char de feu, Elisée le supplie de lui laisser "une double portion de son esprit". Il prend alors le manteau qu’Elie a laissé à terre et est alors investi de l’esprit du prophète [29] .
La figure d’Elie occupe également une place centrale dans la tradition chrétienne. Il apparaît à plusieurs reprises dans les Evangiles, notamment lorsque l’ange annonce à Zacharie la venue de son fils Jean Baptiste et lui indique que ce dernier sera "revêtu de l’esprit d’Elie" [30]. Le comportement de Jean Baptiste sera également maintes fois rapproché de celui d’Elie : prêchant constamment dans le désert, et destiné, comme Elie l’a fait pour les rois d’Israël, à oindre Jésus. [31] L’onction en elle-même symbolise le début de l’initiation, motif inséparable de la personnalité de Khezr. En outre, Moïse et Elie apparurent à Jésus lors de sa transfiguration ; ceci ayant parfois été interprété comme un signe de la perfection de la connaissance du Christ étant parvenu à cumuler les deux aspects de la science divine. [32]
Elie est abondamment cité dans les écrits des pères de la tradition chrétienne, dont Saint Clément, Saint Irénée, ou encore Saint Jean Chrysostome. Il est également considéré comme le fondateur de l’Ordre religieux des Carmes [33], auxquels appartenaient notamment Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila. Enfin, le sacrifice ultime d’Elie au Mont Carmel est le symbole, pour de nombreux auteurs spirituels chrétiens des IVe et Ve siècles, de la venue de l’Esprit du pèlerin engagé dans la voie de l’ascèse spirituelle et de la foi.
Prophète et ange personnel, "maître de tous les sans-maîtres" et symbole d’une spiritualité dégagée des carcans littéralistes et sociaux, Khezr est l’initiateur par excellence permettant d’accéder au véritable "esprit" des révélations divines. Il n’en demeure pas moins un personnage peu connu, très complexe, que même les plus grands commentateurs et mystiques n’ont su cerner dans sa totalité. Dans la tradition mystique musulmane, Khezr n’en demeure pas moins une figure spirituelle vivante, susceptible de guider chaque croyant l’invoquant de manière sincère. Selon ’Alî Wafâ (XVIe siècle), Khezr serait pour chaque pèlerin ce que fut l’ange Gabriel pour les prophètes : l’Esprit de sa vocation et de sa foi, se révélant à lui selon ses propres dispositions et aspirations, et dont l’esprit est présent au sein des trois grands monothéismes et incarne le même appel fondamental : "Jusqu’à quand clocherez-vous des deux côtés ? Si l’Eternel est Dieu, allez après lui…" [34]

Références

Le Coran, traduction de Kasimirski, Flammarion, 1993.
La Sainte Bible, traduction de l’Ecole Biblique de Jérusalem, Desclé de Brouwer,
’Attâr, Farîd al-Dîn, Le langage des oiseaux, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1996.
Corbin, Henry, En islam iranien, aspects spirituels et philosophiques, Gallimard, Tel, 1991.
Corbin, Henry, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabî, Entrelacs, 2006.
Healy, Kilian, Bigorie, Monique, Elie, prophète de feu, Grands Carmes, Parole et Silence, 2006.
Masson, Michel, Elie ou l’appel du silence, Paris, Cerf, 1992.
Netton, Ian Richard, "Theophany as Paradox : Ibn ’Arabi’s Account of al-Khadir in his Fusus al-Hikam" in the Journal of the Muhiyiddin Ibn ’Arabi Society XI, 1992.
Nicholson, Reyno, Studies in Islamic Mysticism, Routledge, Curzon Press, 2001.
Poirot, Eliane, Elie et Elisée, prophètes du Carmel, Existenciel, 2007.
Shafi, Muhammad, Ma’arif al-Qur’ân, Karachi, Dar al-Ma’arif, 1978, vol. V.
Schimmel, Annemarie, Le soufisme, ou les dimensions mystiques de l’islam, Cerf, Patrimoines, 1996.
Schwarzbaum, Haim, Biblical and Extra-Biblical Legends in Islamic Folk-Literature, Verlag fur Orientkunde, 1982.
Sohravardî, ShihâboddînYahyâ, L’archange empourpré, Quinze traités et récits mystiques, traduits du persan et de l’arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Fayard, 1976.
Wensinck, A. J., "Khadir" in The encyclopedia of Islam, No. 29
Abd al-Haqq, "Elie dans la tradition judaïque" ; "Elie dans la tradition chrétienne"

 

Notes


[1] Louis Massignon avait quant à lui opté pour "al Khâdir", c’est-à-dire "celui qui verdit, qui prend une couleur verte". Selon les pays, il est appelé Khedr, Khadr, Khadar, Khadir, Hizir, Khizir, ou encore Khidroun.
[2] Les trois autres étant Idris (Enoch), Ilyâs (Elie) et ’Issâ (Jésus).
[3] Voir notamment les travaux du grand mystique iranien Semnânî et son étude consacrée aux "sept prophètes de ton être" évoquée par Henry Corbin dans le tome 3 de En islam iranien (Chap. 7, "Les sept organes subtils de l’homme selon ’Alâoddawleh Semnânî (736/1336)). Il y évoque notamment que chaque prophète est symbolisé par une couleur particulière ayant elle-même de multiples significations spirituelles ; celle du prophète Mohammad étant la couleur verte.
[4] Bien qu’un ne soit pas mentionné nommément dans le Coran, la grande majorité des commentateurs et des recueils de Hadîths se sont accordés pour reconnaître dans ce mystérieux initiateur la figure du "Khezr éternel".
[5] Qor’ân, sourate "al-Kahf", versets 65-82.
[6] Ibid, verset 60.
[7] Ibid, verset 61.
[8] C’est-à-dire de se dégager de tout ses préjugés et attaches matérielles, et de ne désirer la connaissance que pour elle-même, et non pour satisfaire des ambitions personnelles.
[9] Cette version est notamment citée par Sahîh al-Boukharî (dans son ouvrage rassemblant de nombreux hadîths) ainsi que par Ibnou Kouthayr (dans son commentaire du Coran). Elle est également évoquée dans les ouvrages de Muhammad Shafî, Ma’arif al-Qur’ân, Karachi, Dar al-Ma’ârif, 1978, ainsi que de J.M.S. Baljon, A mystical Interpretation of Prophetic Tales by an Indian Muslim : Shah Wali Alla’s Tawil al-Ahadith, Leiden, 1973.
[10] A ce titre, Nicholson a évoqué que sa prophétie se situait davantage au stade de "prophétie de sainteté (nubûwwat al-wilâya) et non, comme celle de Moïse, de "prophétie institutionnelle" (nubûwwat al-tashrî’), Nicholson, R. A., Studies in Islamic Mysticism, Cambridge University Press, 1921.
[11] Corbin, Henry, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabî, Entrelacs, 2006. Dans cet ouvrage, l’auteur aborde notamment la question centrale de la relation entre l’âme individuelle et l’intelligence agente. Il analyse également la fonction et la nature de Khezr en tant que guide spirituel, qui s’apparenterait sous de nombreux aspects à celles de l’Esprit Saint. Selon lui, Khezr incarne la dimension foncièrement personnelle et individualisante de l’initiation, soulignant qu’il n’y a pas de "voie" uniforme à suivre, mais un "soi propre" ou une "vérité de son être" à trouver et qui se manifestera sous autant de formes qu’il y a de disciples.
[12] Khezr lui serait également apparût une fois, à la suite d’un désaccord entre lui et son maître Abû-l-Hasan al-Oryanî, pour l’inviter à avoir confiance dans les opinions de ce dernier. Il revint chez son maître pour lui dire qu’il s’était repenti, mais avant qu’il ne prononce le moindre mot, al-Oryanî se serait exclamé "Sera-t-il encore nécessaire que t’apparaisse Khezr à chaque fois que tu devras écouter et te fier à la parole de ton maître ?"
[13] A propos de cet événement, Ibn ’Arabî relate lui-même : "Cette association avec Khezr fut expérimenté par un de nos Sheikhs, ’Alî ibn ’Abdollah ibn Jâmi’, lui-même disciple de ’Alî al-Motawakkil et de Abû ’Abdallah Qadîb Albân. Il vivait dans un verger lui appartenant, aux environs de Mossoul. C’est à cet endroit que Khezr l’avait investit du manteau, en présence de Qadîb Albân. Et ce fut également en ce même lieu que le Sheikh m’investit à son tour, en suivant le même cérémonial que Khezr avait observé avec lui. […] Ce manteau est pour nous, en effet, un symbole de fraternité ; le signe que nous partageons la même culture spirituelle, la pratique du même éthos… Il s’est ainsi étendu une coutume entre les maîtres mystiques : lorsqu’ils constatent une quelconque déficience chez l’un de leurs disciples, le Sheikh s’identifie mentalement avec l’état de perfection qu’il souhaite lui transmettre. Une fois cette identification opérée, il prend le manteau qu’il portait au moment où il a atteint cet état spirituel et en revêt le disciple dont il souhaite perfectionner le degré d’avancement spirituel. C’est ainsi que le Sheikh communique à son disciple l’état spirituel produit en lui, de sorte que sa propre perfection s’actualise dans son disciple. Ainsi en est-il du rituel de l’investiture, que nous connaissons bien, et qui nous a été transmis par les Sheikhs ayant atteint un degré spirituel supérieur à nous".
[14] "Si tu veux partir à la quête de cette Source, chausse les mêmes sandales que Khezr (Khadir) le prophète, et progresse sur la route de l’abandon confiant", "Le récit de l’archange empourpré" (’Aql-e Sorkh) in Sohravardî, Shihâboddîn Yahyâ, L’archange empourpré, Quinze traités et récits mystiques, traduits du persan et de l’arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Fayard, 1976.
[15] Ibid. Sohrawardî compare également le dépassement de la lettre de la révélation laissant place à l’apparition du sens caché "au baume dont tu distilles une goutte dans le creux de ta main en la tenant face au soleil, et qui alors transpasse au revers de ta main." Pour ensuite conclure : "Si tu es Khezr, à travers la montagne de Qâf, toi aussi, tu peux passer". L’invitation finale à "devenir" Khezr fait référence à une élévation au-delà de l’apparence de la lettre pour accéder au sens caché et profond du message divin. Khezr vient pour libérer l’homme des carcans légalitaires. Dans ce sens, il peut également être rapproché du personnage de Hayy ibn Yaqzân dans les récits visionnaires d’Avicenne. Cependant, certains ont vu dans la peur des conséquences liées à ce "magistère individuel" de Khezr une des raisons du rejet de l’avicennisme latin par les religieux orthodoxes en Occident, l’idée d’un ange individuel demeurant étrangère aux préceptes de bases de la scolastique orthodoxe.
[16] Attâr, Farîd al-Dîn, Le langage des oiseaux, Albin Michel, Spiritualités Vivantes, 1996.
[17] "Emâm-e zamân", autre nom donné au douzième imâm.
[18] Cependant, l’interprétation de cette rencontre a parfois fait le jeu de courants fondamentalistes, leur permettant de justifier des actes profondément iniques en alléguant avoir agi au travers d’une supposée "volonté divine" située au-delà de tout référent humain. Il faut donc ici rappeler que le but de ces versets n’est que de suggérer la dimension insaisissable de la sagesse divine au travers des actions de Khezr, qui est en quelque sorte exceptionnellement "mandaté par Dieu" pour en dévoiler le sens ; cela n’implique cependant aucunement que les êtres humains soient invités à l’imiter en commettant des actes à l’apparence injuste, étant donné qu’ils ne détiennent en aucun cas la "sagesse" de Khezr.
[19] "Enoch" vient de l’hébreu Hanoch signifiant "initiateur" ou encore "celui qui ouvre l’œil de l’intérieur".
[20] Selon certaines interprétations, Khezr ne serait en réalité qu’une âme unique qui serait passée, par métempsychose, au travers de l’ensemble des prophètes évoqués.
[21] Je remercie M. Jacques Laffitte de m’avoir signalé le fait que ce traité n’est pas d’origine talmudique contrairement à ce qui avait été indiqué dans la première version de l’article, mais l’un des plus anciens textes sumériens. Voici un extrait de son commentaire à propos des origines sumériennes de ce traité : "[…] c’est de cette culture, une, sinon la plus ancienne puisqu’ayant créé la première écriture qu’est tirée la Genèse biblique (provenant de l’Enuma Elish récit babylonien de la création). L’épopée de Gilgamesh étant un des textes les plus anciens, il convient donc de se demander si les textes et personnages tels ceux de Kehzr ne sont pas des reprises de personnages reformatés par chaque nouvelle religion quand elle se constitue (cf également les 7 dormants). Dans ces domaines religieux les emprunts sont courants ainsi que les amalgames de personnages ou les associations de traits les caractérisant. Ou regroupement de caractéristiques telle que la non-mort ou enlèvement direct aux cieux qui caractérisent respectivement Enoch, Moïse dont on ne connait pas la tombe, Elie. Ce thème de l’enlèvement a bien sûr à voir avec l’immortalité, rêve taraudant l’humanité et qui est comme tel le but de Gilgamesh en même temps que de sauver son ami. Voir le livre Quand les dieux faisaient l’homme de Kramer et Bottéro Gallimard. Sur Elie comme représentant le courant spiritualiste différant radicalement du courant mosaïste du dieu interventionniste, voir Elie ou l’appel du silence de Michel Masson au Cerf."
[22] L’origine de cette histoire se situe dans le texte grec ancien intitulé le Roman d’Alexandre du Pseudo-Callisthène.
[23] Des vieux textes suméro-babyloniens font également état de l’existence d’une source où pousse une plante rendant immortel celui qui la consommera, et située au-delà d’un océan de ténèbres, au lieu de "rencontre des fleuves".
[24] Friedlander, "Khidr", Encyclopedia of Religions and Ethics.
[25] Sourates "as-Sâffât", 37:123-132 et "al-An’âm", 6:85.
[26] Il aurait été enlevé aux cieux par un "char de feu", échappant ainsi à la mort terrestre.
[27] Il en est de même concernant les grands maîtres de l’Hassidisme, autre grand courant mystique judaïque.
[28] "Alors, au temps du roi d’Israël Achab, Dieu envoya un prophète qui s’appelait Élie. Achab pécha contre Dieu encore plus que les autres rois avant lui. […] Élie vint rencontrer Achab et lui dit : - Par le Dieu vivant d’Israël, voici ce que je te déclare : il n’y aura ces années-ci ni rosée, ni pluie, sauf si je le demande. Puis le Seigneur parla ainsi à Élie : - Pars te cacher vers l’orient. Cache-toi près du torrent de Kerit. Tu boiras l’eau du torrent et Je donnerai l’ordre aux corbeaux de t’apporter ta nourriture. Élie obéit. Les corbeaux lui apportèrent du pain et de la viande matin et soir, et il but l’eau du torrent.", Premier livre des Rois, (4/5), chap. 17.
[29] Second livre des Rois, 2:8-15. "Les fils des prophètes qui étaient à Jéricho, vis-à-vis, l’ayant vu, dirent : L’esprit d’Élie repose sur Élisée ! Et ils allèrent à sa rencontre, et se prosternèrent contre terre devant lui."
[30] "L’ange [Gabriel] lui dit : Ne crains point, Zacharie ; car ta prière a été exaucée. Ta femme Elisabeth t’enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. Il sera pour toi un sujet de joie et d’allégresse, et plusieurs se réjouiront de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira ni vin, ni liqueur enivrante, et il sera rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère ; il ramènera plusieurs des fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu ; il marchera devant Dieu avec l’esprit et la puissance d’Elie, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les rebelles à la sagesse des justes, afin de préparer au Seigneur un peuple bien disposé." Evangile selon Saint Luc, 1:13-17
[31] Evangile selon Saint Matthieu, 11:7-10 et 11:13-15 : "C’est lui qui est l’Elie qui devait venir."
[32] "Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; ses vêtements devinrent resplendissants, et d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi. Élie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus. Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : "Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie." Car ils ne savaient que dire, l’effroi les ayant saisis." (Évangile selon Saint Marc, 9:2-6).
[33] Avant le début des premières croisades, les membres de cet Ordre revêtaient le même manteau que les soufis et reçurent jusqu’au XIIIe siècle des subsides des califes de l’époque.
[34] "Alors Élie s’approcha de tout le peuple, et dit : Jusqu’à quand clocherez-vous des deux côtés ? Si l’Éternel est Dieu, allez après lui ; si c’est Baal, allez après lui ! Le peuple ne lui répondit rien." Bible, Premier Livre des Rois, 18:21.

jeudi 1 mars 2012

L’ijtihâd spirituel : fondements méthodologie et actualité

 

Eric GEOFFROY

Pour la plupart des musulmans et des observateurs concernés par la réforme de l’islam, celle-ci n’est envisageable que dans un questionnement préalable sur la place démesurée qu’a pris le droit dans le champ de la culture islamique. Si le ‘‘génie’’ du fiqh et son originalité dans la production humaine ne sont plus à démontrer – j’ai moi-même été formé à Damas dans le fiqh hanafite - force est de reconnaître que dès le IIe siècle de l’Hégire cette discipline a connu une hypertrophie qui a relégué ses consoeurs (la théologie, et surtout l’éthique, la spiritualité, la philosophie) dans des marges plus ou moins fréquentables. L’on a pu ainsi caractériser la Grèce par la philosophie, l’Occident moderne par la technique, et la civilisation islamique par le droit religieux et la raison analogique qu’il met en oeuvre 1. De plus en plus s’est imposée l’identification de la sphère ‘‘islam’’ à la norme juridique. Avec la modernité, dès la fin du XVIIIe siècle, le besoin s’est fait plus pressant de traiter le juridisme musulman par une médication puissante. On a alors sollicité l’ijtihâd. De nos jours, il est appréhendé comme un outil d’émancipation permettant de faire évoluer les normes juridiques, afin d’adapter la religion aux contextes de la modernité. Une des questions fondamentales pour notre époque peut donc être formulée ainsi : face à l’« impérialisme 2 » du fiqh, où se trouve l’essence spirituelle du message muhammadien ?

Les fondements scripturaires de l’ijtihâd spirituel

Parmi les assises scripturaires de ce type d’ijtihâd s’impose la séquence coranique dans laquelle Khadir, initiateur énigmatique des prophètes et des saints, met à l'épreuve le prophète Moïse par trois fois, en accomplissant des actes qui contreviennent en apparence à la Loi 3. Moïse, qui s'en tient aux normes extérieures de la Loi, se montre impatient et révolté. Khadir, quant à lui, perçoit la réalité profonde des choses et juge selon la Réalité, la Haqîqa : il explique à Moïse le bien-fondé ésotérique de ses actes, puis le laisse là. A l’intérieur de ce passage, le verset 18 : 65 spécifie la science qui convient au mode de perception ésotérique : « Nous [Dieu] lui [Khadir] avons octroyé une science émanant de chez Nous », science mystique au sens où elle provient du monde du Mystère, le ‘âlam al-ghayb coranique. Elle est définie par les soufis comme une science octroyée par la grâce (‘ilm wahbî), en contraste avec la science acquise (‘ilm kasbî) ou science spéculative (‘ilm nazarî). C’est Khadir qui initie le ‘âlim soufi égyptien Sha‘rânî (XVIe siècle), par exemple, à la méthode contemplative qui lui permet de parvenir à la « source de la Loi primordiale » d’où sont issues les opinions des oulémas. Sha‘rânî réalise alors que l’imitation en matière religieuse ou juridique (taqlîd) est un voile opaque qui barre l’accès à l’essence de la Sharî‘a.


Autre source scripturaire incontestée, le célèbre « hadîth de l’ange Gabriel » a doté la religion islamique d’un principe d’harmonie entre ses différentes composantes ; il a établi une hiérarchie des valeurs qui s’est vite inversée. Il présente cette religion dans un déploiement de sens, en procédant du domaine formel vers le domaine intérieur. Le premier degré, l'islâm correspond à la pratique extérieure, physique de la religion, incluant les oeuvres d'adoration (‘ibâdât) et les relations humaines (mu‘âmalât) : il est régulé par le droit ou la législation (fiqh). Puis vient l'îmân, la foi, qui a son siège dans le coeur, mais à ce stade le fidèle se réfère encore à des convictions puisées dans le dogme : la foi est orientée et structurée par la théologie dogmatique. Enfin, l'ihsân énonce l'exigence « d'adorer Dieu comme si tu Le voyais ».

Les soufis ont identifié leur discipline à cette quête de la perfection qu’est l'ihsân, quête de la perception directe des réalités spirituelles par le dévoilement et la contemplation. Ils tendent ainsi à parvenir à la « vision certaine » (yaqîn), dépassement ou plutôt accomplissement de la foi. Le fidèle qui s’en tient au stade de l’islâm, voire de l’îmân, n’a donc pas parachevé son parcours au sein de sa religion. Or, disent les soufis et les oulémas soufis, la quête de la Réalité spirituelle s’impose autant aux musulmans que celle de la science exotérique. Ibn Khaldûn abonde en ce sens lorsqu’il avance que le soufisme fait partie intégrante des sciences de la Sharî‘a 4. C’est pourquoi les traités de « profession de foi » des anciens intégraient cette « balance » (mîzân) indispensable à l’équilibre personnel comme collectif : la spiritualité y représentait une des trois parties de la religion, avec le dogme (‘aqîda) et la Loi (Sharî‘a). Les penseurs réformistes contemporains, pour leur part, ne disent pas autre chose. Pour le Frère Musulman Sa‘îd Hawwâ (m. 1989), le soufisme est une discipline qui s’impose à tout fidèle pour compléter les approches théologique et juridique. Quant au penseur iranien Abdul Karim Soroush, il fonde pareillement sa théorie de la contraction et de l’expansion de la connaissance religieuse sur le kalâm (la théologie dogmatique), les usûl (les fondements du droit) et l’‘irfân (la gnose, la connaissance ésotérique) 5.


Les méthodes cognitives de l’ijtihâd spirituel : un peu d’histoire

Une évidence d’ordre méthodologique s’est vite imposée aux spirituels musulmans : le mental humain, l’esprit discursif qui utilisent la déduction et l’argumentation ont leur place dans l’élaboration de la connaissance, mais leur nature limitée empêche l’homme d’accéder à la Réalité profonde et ultime des choses (Haqîqa), qui est donc voilée à ses yeux. La science spirituelle est intuitive, mais non empirique. Elle se caractérise par sa dimension expérientielle et sa fulgurance. Elle se veut plus ouverte, plus plénière que celle engagée par le seul ‘‘mental’’, puisqu’elle embrasse à la fois le rationnel et le supra-rationnel. Si elle est authentique en effet, elle ne saurait être qualifiée d’irrationnelle mais de supra-rationnelle. La raison « n’est qu’un moyen de fortune, nécessaire mais pas suffisant », affirme Tareq Oubrou, ce théologien-juriste ‘‘éclairé’’ qui évoque « les raccourcis royaux de la mystique musulmane 6 ».

L’épistémologie soufie a employé dans l’histoire de l’islam deux méthodes cognitives, deux moyens d’investigation du monde suprasensible : l’inspiration (ilhâm) et le « dévoilement spirituel » (kashf ou mukâshafa). Ces paradigmes ne sont pas propres à l’islam : Kant définissait l’intuition comme le dévoilement de ce qui est en nous. Aux yeux des soufis, seules ces deux méthodes cognitives sont à même d’aboutir à la « vision directe » (‘iyân) des réalités spirituelles, de mener à la « certitude », le yaqîn coranique, et ainsi de dissiper le doute associé aux sciences spéculatives. Le grand savant polygraphe Bîrûnî (m. 1048) en montra bien l’exigence : « Entre Dieu et Sa créature, il y a mille couches de lumière et de ténèbres. Traverser celles-ci vers celles-là, voilà en quoi consiste l’ijtihâd des mystiques, qui une fois atteint son but n’admet ni reculade ni régression 7 ». L’ijtihâd formel des juristes-théologiens n’est, selon ce que eux-mêmes en disent, qu’une opinion, une conjecture, un zann, terme qui revêt dans le Coran un sens hypothétique, voire péjoratif. La raison humaine, en effet, « n’est jamais sans incertitudes, parce que l’homme n’est jamais sans passions 8 ». L’épistémologie soufie a ainsi donné naissance à un ijtihâd spirituel qui s’est affirmé de plus en plus au cours des siècles, se posant tantôt en rival de l’ijtihâd juridico-théologique, tantôt en complément harmonieux de ce dernier. Traçons-en à grands pas l’évolution.

Selon Hakîm Tirmidhî (m. 930), la science exotérique (la théologie, le droit…) est tributaire des penchants de l’ego (nafs) et des facultés mentales de l’homme. Or, ni les uns ni les autres ne peuvent aboutir à la véritable connaissance du monde, de la Loi, de Dieu. Seule l’inspiration, fruit de la discipline spirituelle et de la grâce, permet de dépasser le champ cognitif formel, aux horizons limités. Sous cet angle, elle est indispensable pour comprendre et appliquer la Loi de façon pertinente… Cependant, elle ne saurait, d’évidence, contredire la Révélation. Si tel était le cas, le mystique serait sous l’influence de son ego ou du diable. L’inspiration et le dévoilement spirituel – et c’est là un leitmotiv dans la bouche et les textes des soufis – doivent donc être jugés à l’aune du Coran et de l’exemple prophétique (Sunna) 9. Hallâj (m. 922), souvent perçu comme un extatique peu concerné par la matière islamique normative, pratiquait pourtant l’ijtihâd pour réfuter divers points de droit et de théologie 10.

Rompu aux sciences rationnelles de son temps, Ghazâlî vécut un véritable drame intellectuel qu’il ne put résoudre que dans la mystique, comme il s’en confesse dans son ‘‘autobiographie’’ al-Munqidh min al-dalâl (« Erreur et délivrance »). Il s’ouvrit donc à la méthodologie soufie, qu’il appelait la « science des coeurs » : il inscrivit le « dévoilement » dans le cadre d’une exigeante discipline spirituelle (mujâhadat al-kashf) et lui assigna un statut scientifique. Il dénonça dès lors les arguties des juristes-théologiens, et adopta une « balance » (mîzân) de plus en plus spirituelle dans ses jugements, au point de privilégier l’intuition sur la raison et les sens. Pour lui, en effet, « l’intellect ne devait servir qu’à détruire la confiance qu’on a en lui, et la seule connaissance certaine est celle qui est acquise par l’expérience [fondée sur l’inspiration et le dévoilement spirituel]. Un système philosophique n’a aucune base solide 11 ». Par son aura scientifique, Ghazâlî a contribué à sortir la pratique de l’ijtihâd de sa gangue juridique.

Héritier dans ce domaine à la fois de Tirmidhî et de Ghazâlî, Ibn ‘Arabî n’accorde aucun crédit au ‘‘scientifique’’ qui n’a pas de dévoilement spirituel. Pour lui, la métaphysique ne peut que l’emporter sur la physique : « Il y a deux voies menant à la connaissance de Dieu, écrit-il. La première est celle du dévoilement : c’est une science irréfutable que l’homme trouve en lui-même et qui ne s’accompagne d’aucun doute […]. La seconde voie est celle de la réflexion et de la démonstration rationnelle. Cette voie est inférieure à la première, car le doute ou le soupçon peut affecter l’argumentation de celui qui
la pratique 12 ». « La science authentique n’est pas donnée par la réflexion ni par les pensées émanant des rationalistes, écrit ailleurs Ibn ‘Arabî. Elle n’est que ce que Dieu jette dans le coeur du connaissant : une lumière divine qu’Il envoie à ceux de Ses serviteurs qu’Il choisit, ange, prophète, saint, simple croyant. Et celui qui n’a pas de dévoilement n’a aucune science 13 ». Dans le même sens, il affirme plus loin que « toute science qui ne provient pas d’une « gustation spirituelle » (dhawq) [celle-là même qu’évoquait Ghazâlî] n’est pas la science des gens de Dieu 14 ».


Ibn ‘Arabî affirme ailleurs que la science ésotérique de la « Réalité spirituelle » (Haqîqa) est illimitée car elle correspond à l’aspect non normatif de la Révélation, tandis que la science exotérique liée à la Sharî‘a est par nature normative et donc limitée 15. Cette distinction renvoie, mutatis mutandis, à celle opérée par Henri Bergson entre la « religion dynamique », soit la mystique, et la « religion statique », celle du dogme et de la morale. Sur ces bases-là, on peut aisément déduire qu’Ibn ‘Arabî a pourfendu la conformité aveugle à l’opinion d’autrui (taqlîd) et ouvert la porte de l’ijtihâd non seulement aux applications (furû‘) de la Sharî‘a mais aussi à ses principes fondamentaux (usûl). La logique est la suivante : il s’agit de ne « pas rétrécir ce que Dieu a élargi ». Retenons cependant que pour Ibn ‘Arabî le message divin se trouve en complétude dans le Coran et la Sunna, et que « l’effort » de l’ijtihâd consiste uniquement mais pleinement à explorer ces deux sources 16.

Voici des propos que n’aurait pas démentis Ibn Taymiyya (m. 1328), que les islamistes modernes ont abusivement adopté comme mentor. Non seulement ouvre-t-il, comme Ibn ‘Arabî, l’ijtihâd aux principes fondamentaux de l’islam et pas uniquement aux questions secondaires (furû‘) 17, mais encore va-t-il plus loin que Ghazâlî dans l’aval qu’il accorde à l’ijtihâd spirituel. Ce cheikh syrien qui, ne l’oublions pas, était soufi 18, fait de la quête du dévoilement (mukâshafa) « une sorte de science déchirant le voile des habitudes » 19. Il va jusqu’à reconnaître à l’inspiration une autorité en matière juridique, lorsque les sources scripturaires font défaut 20. Il affirme encore que, à l’instar des exotéristes maniant l’argumentation rationnelle, les soufis enclins au dévoilement et à l’inspiration tantôt disent vrai et tantôt se fourvoient 21. Or,en vertu d’un hadîth célèbre, toute personne pratiquant l’ijtihâd (le mujtahid) reçoit deux rétributions s’il s’avère qu’il a raison, et une tout de même dans le cas où il s’est trompé…

Une conquête de la pensée mystique

La voie était préparée pour ce que j’ai pu appeler « une conquête de la pensée mystique 22 ». Celle-ci s’est concrétisée aux XVe et XVIe siècles et s’est prolongée bien au-delà, si l’on pense qu’un des supérieurs d’al-Azhar, au XIXe siècle, validait la perception du Hadîth davantage par le dévoilement soufi que par les chaînes de transmission formelles. Il vaut la peine de s’arrêter sur le personnage et l’oeuvre de l’Egyptien Suyûtî (m. 1505), auteur prolixe dont l’envergure encyclopédique et les prétentions à l’ijtihâd ont agacé ses pairs. Ce savant et mufti renommé accorde en effet un statut quasiment infaillible à la science spirituelle des soufis, héritière de la Révélation. Il affirme même que cette science est plus fiable que les présomptions des juristes. La personne ayant atteint un certain degré de réalisation spirituelle peut ainsi contredire ceux qui lui ont transmis la science exotérique… Si Suyûtî maintient des conditions drastiques à l’exercice classique de l’ijtihâd juridique, il innove en ouvrant le champ de la fatwa à des disciplines autres que le droit. Ses fatwas sur le soufisme, en particulier, ont fait éclater le carcan de la pratique de la fatwa, identifiée jusqu’alors – et à nouveau de nos jours – à la normativité légale 23. Dans son recueil de fatwas, al-Hâwî lil-fatâwî, il valide : le don d’ubiquité dont sont gratifiés certains soufis, la hiérarchie ésotérique des saints dont il fournit les assises scripturaires (paroles du Prophète, de ‘Umar, de ‘Alî…), la vision du Prophète à l’état de veille qu’il dit ailleurs avoir expérimentée plus de soixante-dix fois, etc. Dans son sillage, des oulémas muftis du XVIe siècle accentuent encore l’imprégnation de la fatwa par le soufisme.
Sha‘rânî, quant à lui, qui a été évoqué plus haut, présente plutôt le profil d’un cheikh soufi très bien formé en sciences exotériques, ce qui lui permet de boire aux deux sources de l’ijtihâd. Son initiateur en ce domaine est un ummî, c’est-à-dire un saint ‘‘illettré’’ dans le monde des formes mais ‘‘sur-lettré’’ d’un point de vue spirituel : simple artisan de son métier, ‘Alî al-Khawwâs (m. 1532) enseigne à Sha‘rânî des sciences inspirées que celui-ci met à profit pour formuler une solide méthode de l’ijtihâd spirituel. En voici les principaux supports. Ainsi que l’affirmait déjà Ibn ‘Arabî, l’ijtihâd a valeur d’obligation pour chaque croyant, car il entre dans la conception soufie d’une Loi vivante se révélant à chaque instant à l’intimité du croyant. Les quatre imams ‘‘fondateurs’’ des rites juridiques (Abû Hanîfa, Shâfi‘î, Mâlik, Ibn Hanbal) étaient avant tout des saints doués de « dévoilements », et ils tiraient leur science de leurs contacts spirituels avec le Prophète. La démarche cognitive soufie (inspiration, dévoilement) est donc en parfaite adéquation avec l’ijtihâd formel des juristes. Cependant, les spirituels sont plus proches des réalités divines que les exotéristes (juristes et théologiens), car ils reçoivent leur science directement du monde invisible, du prophète Muhammad ou encore de Khadir… Celui-ci initie Sha‘rânî à la méthode contemplative qui lui permet de parvenir à la « source de la Loi primordiale » d’où sont issues les opinions des oulémas. Sha‘rânî réalise alors que l’imitation en matière religieuse ou juridique (taqlîd) est un voile opaque qui barre l’accès à l’essence de la Sharî‘a24.
Les conséquences que tirent Sha‘rânî et bien d’autres après lui de ces expériences représentent un enjeu majeur en ce qui concerne la question de l’autorité religieuse en islam : munis de la « certitude (yaqîn) », les êtres réalisés sur le plan spirituel n’ont plus à suivre les oulémas exotéristes en matière légale ; en quelque sorte, ils ont atteint le degré de « l’ijtihâd absolu ». Ils respectent les quatre imams-juristes, mais leur seul maître est le Prophète. Certes, ils ne sont pas infaillibles comme le sont les prophètes, mais ils jouissent de la protection divine (hifz). Suyûtî lui-même, éminent représentant du milieu des oulémas, tenait ces propos. Ce n'est donc pas aux prophètes que les soufis et les oulémas soufis font de l'ombre, mais bien à ceux qui se considèrent comme les gardiens patentés de la Loi : les juristes (fuqahâ'). L'autorité grandissante des cheikhs soufis à partir du XIIe siècle ne va pas, en effet, sans susciter des craintes chez les clercs qui se voient ainsi disputer leurs prérogatives. En définitive, l'inspiration et le dévoilement des soufis ne concurrencent pas la Révélation ou la Sharî‘a, mais l'interprétation littéraliste et légaliste qu'en font les « oulémas attachés à la forme » (‘ulamâ’ al-rusûm), selon l’expression consacrée.


Le soufisme réformé de la « Voie muhammadienne »

La formulation de l’ijtihâd spirituel au XVIe siècle, par Sha‘rânî en particulier, a irrigué en profondeur le ‘‘soufisme réformé’’ de la seconde moitié du XVIIIe siècle et de tout le XIXe siècle. Condamnant les déviations du confrérisme populaire tout autant que la sclérose du milieu des oulémas, les tenants de ce soufisme appellent à suivre la « Voie muhammadienne (al-tarîqa al-muhammadiyya) ». A leurs yeux, seule celle-ci permet de dépasser à la fois les appartenances confrériques exclusivistes et le suivisme juridique, pour enfin restaurer le lien direct avec la Sharî‘a, qu’ils perçoivent au sens le plus noble de ‘‘norme divine’’. Par des raccourcis parfois abrupts, ils prescrivent de se référer au maître des maîtres, le Prophète, en cherchant à vivre intérieurement son modèle (Sunna) et à entrer en contact subtil avec lui. La vision du Prophète, en rêve ou plus rarement à l’état de veille, devient la méthode cognitive qui permet de faire l’économie des médiations religieuses traditionnelles. Tous ces cheikhs ou ‘‘initiés’’ se voient confortés par une parole connue du Prophète : « Celui qui m’a vu en rêve me verra à l’état de veille, et Satan ne peut prendre mon apparence ». L’affiliation à une ou plusieurs tarîqa reste de mise, car ce sont autant de « voies » menant au Prophète, mais leur importance est minimisée.

Certains saints de cette époque, tel al-Dabbâgh, al-Tîjânî et Ibn Idrîs, reçoivent ainsi directement du Prophète l’indication de fonder leur propre tarîqa. Ce mode de transmission concurrence pour le moins les chaînes initiatiques (silsila) habituelles du soufisme, dans lesquelles un maître vivant investit son futur successeur. Ce fondamentisme spirituel puise schématiquement chez Ibn ‘Arabî la doctrine intérieure et chez Ibn Taymiyya la rigueur extérieure.
Il s’agit bien d’un mouvement de réforme, mais qui se distingue sur bien des points du réformisme d’Afghânî, de ‘Abduh et de leurs pairs indiens : il n’émerge pas en réaction à l’influence européenne ; radicalement spiritualiste, il n’est pas concerné par les débats que soulève cette influence à propos de la ‘‘raison’’ ; connaissant une diffusion supra-locale, il ne sera pas récupéré politiquement par les mouvements nationalistes séculiers. Enfin, il s’éloignera toujours plus du wahhabisme, qui naît à la même époque (seconde moitié du XVIIIe siècle), tandis que le mouvement salafî va se rapprocher de celui-ci sous la houlette de Rachîd Ridâ, accouchant ainsi de la nébuleuse salafiste contemporaine. Le mouvement de la « Voie muhammadienne » est expérimenté sur une grande échelle du monde musulman, avec des variantes, par Shah Walî Allâh (m. 1763), Ahmad Ibn Idrîs (m. 1837) et l’un de ses disciples majeurs, Muhammad Sanûsî (m. 1859), al-Hajj ‘Umar (m. 1864), le ‘‘Mahdi soudanais’’ (m. 1885), etc.
Ibn Idrîs en particulier, crédité de fréquents contacts subtils avec le Prophète, rejette tout intermédiaire entre le fidèle inspiré et les sources scripturaires. Revendiquant un exercice absolu de l’ijtihâd, il a pour devise – laquelle est ancienne : « Connais les hommes par Dieu, et non Dieu par les hommes ». Ses positions lui valent l’ire des juristes mecquois ; exilé au Yémen, il est alors en butte au fanatisme littéraliste des wahhabites… Le lien initiatique entre Ibn Idrîs et le ‘‘Mahdi soudanais’’ 25 apparaît dans leur affirmation commune de rencontres avec le Prophète par le biais de la vision (hadra). Lorsqu’il émet des avis juridiques, le Mahdi ignore superbement les écoles existantes ; il ne reconnaît que le Coran, le corpus du Hadîth et l’inspiration venant du Prophète (ilhâm), qui supplée les déficiences du raisonnement humain (qiyâs). Son ijtihâd très personnel intronise l’ilhâm comme source majeure de la Loi, directement après le Coran, puisque les hadîth transmis par les hommes ne bénéficient pas des mêmes garanties d’authenticité que la réception directe de l’enseignement muhammadien qui lui échoit 26.

Un illustre contemporain du Mahdi, l’émir Abd El Kader, considère depuis Damas les milieux religieux et de la transmission des sciences islamiques comme sclérosés, et décalés par rapport à la modernité européenne. Il appuie également sa réforme sur l’inspiration et le dévoilement soufis, mais en les convoquant dans le tissu même de son époque. Pourfendant l'imitation en matière juridique (taqlîd), il prône et pratique une théologie illuministe, toujours nourrie des sources scripturaires, dans laquelle il redéfinit les rapports entre raison et supra-raison en islam. Il exerce une grande influence chez les oulémas réformistes de Damas, mais il s'adresse avant tout à des élites futures, capables de restaurer l'islam dans sa dimension universaliste.

Le processus de « rénovation de la religion » (tajdîd)

La ‘‘conquête’’, évoquée plus haut, du soufisme au sein du champ islamique se manifeste également dans l’implication de cette discipline dans le processus général, en islam, du tajdîd, ou « rénovation de la religion ». « Dieu envoie à cette Communauté [celle de l'islam], au tournant de chaque siècle, un homme chargé de rénover la religion » : à la lumière de cette parole du Prophète, les oulémas ont proposé différents noms pour identifier les rénovateurs de chaque siècle. Or, il se trouve que nombre de personnalités pressenties, de Ghazâlî (pour le Ve siècle de l’Hégire) à Suyûtî (IXe siècle de l’Hégire), étaient des oulémas engagés dans le soufisme. Ajoutons qu’ils étaient de rite chaféite, école juridique traditionnellement ouverte à la dimension intérieure de l’islam. Par la suite, le cheikh indien Ahmad Sirhindî (m. 1624) fut considéré comme « le rénovateur de l’islam pour le deuxième millénaire de l'Hégire » : l’an mille de l’Hégire tombait en 1591. Puis Shah Walî Allâh (m. 1763), toujours en Inde, concrétisa son allégation d’être le rénovateur de son siècle, en adoptant des positions très modernistes dans les domaines économique et social. Plus près de nous, le cheikh algérien Ahmad al-‘Alâwî (m. 1934) laissa entendre, lui aussi, que la fonction de rénovateur de la religion lui était dévolue. Ce cheikh était à la fois ancré dans la tradition soufie multiséculaire, et ouvert à la modernité, dont il s’employait à séparer le bon grain de l’ivraie. On oublie souvent qu’il fut l’un des fondateurs de  l’Association des oulémas réformistes d’Algérie. Il s’intéressa à la pensée occidentale et côtoya les chrétiens européens, tout en dénonçant l’entreprise des missionnaires en Algérie. Sa voie spirituelle, de fait, se propagea très vite en Europe. Il fut l’un des rares soufis à vivifier l’ijtihâd spirituel en ces temps amers - la première moitié du XXe siècle – où les sociétés arabo-musulmanes affrontaient le colonialisme, les nationalismes émergents et la sécularisation accélérée qui s’ensuivait. Prenons ici à témoin le théoricien politique italien Gramsci (m. 1937), qui fut l’une des références des théologiens chrétiens de la libération : il notait que « le mouvement de renouvellement dans l’islam, c’est le soufisme 27 ».
Quelle actualité pour l’ijtihâd spirituel ?


Par nature, l’ijtihâd ne peut se prévaloir d’aucun consensus (ijmâ‘) car il émane de la réflexion d’un individu. A priori, l’ijtihâd spirituel est encore plus entaché de cette part de subjectivité, car à quelle aune mesurer l’authenticité de l’inspiration ou du dévoilement ? Celle du Coran et de la Sunna, bien sûr, comme l’ont toujours affirmé les soufis. Il n’empêche que cette perspective ouverte de l’ijtihâd se joue de la régulation et du contrôle exercés traditionnellement par les milieux des oulémas sur la matière islamique, et des acceptions limitées que ceux-ci reconnaissent à l’ijtihâd. Mais après tout, l’ijtihâd des réformistes ‘‘rationalistes’’ contemporains, lorsqu’il ne s’est pas volatilisé dans un post-ijtihâd, ne répond pas davantage aux normes anciennes, et assurément obsolètes, de la pratique de l’ijtihâd.

Je n’ai pas exposé les cheminements historiques de l’ijtihâd spirituel au sein de la culture islamique pour en conclure qu’il est applicable ici et maintenant, ou que tout un chacun peut prétendre aux états spirituels de ceux qui, de toute manière, constituaient à leurs époques respectives des élites. Il va de soi en effet que peu, parmi les affiliés au soufisme, ont eu accès aux moyens cognitifs que réclame l’ijtihâd spirituel, et étaient conscients de l’audace qu’il suppose. Certaines mouvances au sein du soufisme relèvent plus du piétisme que de la gnose, et elles n’ont jamais remis en cause les présupposés de l’ijtihâd légal ancien.
A l’heure où le monde extérieur scande la nécessité, pour les musulmans, de pratiquer l’ijtihâd, en tant qu’intelligence de la Révélation et de sa volonté, le soufisme n’échappe pas à cette exigence ; double exigence à vrai dire, puisqu’il lui revient de féconder à la fois le champ islamique exotérique, général, et son propre terrain d’investigation, plus subtil et délicat à manier a priori, celui des choses de l’Esprit.
Un autre questionnement peut encore se faire jour : quel ancrage peut avoir l’ijtihâd spirituel dans la réalité sociale, dans les chantiers immenses qui attendent le musulman contemporain : la promotion de l’esprit critique dans les sociétés musulmanes, l’évolution indispensable d’une pression sociale sur les comportements religieux vers un rapport individuel assumé au divin, l’éveil d’une conscience éthique et écologique, etc. ? Quelle place les musulmans accorderont-ils à la spiritualité dans les années à venir ? Sera-t-elle marginale ou reconnaîtra-t-on en elle l’essence du message muhammadien, le « coeur de l’islam » ? Les formes religieuses dépourvues de souffle inspirateur sont mortifères, l’histoire ancienne et récente le montre, et tout porte à croire qu’elles mourront elles-mêmes dans le contexte mondial à venir.


Conclusion

L’ijtihâd spirituel peut contribuer à ce que les musulmans redécouvrent la complétude de la raison islamique, qui est, selon l’expression d’Edgar Morin, une « raison ouverte », ou encore, selon celle d’Edmund Husserl, une « raison transcendantale ». Une raison ‘‘pluridimensionnelle’’, quoi qu’il en soit, qui rend compte de la polysémie du monde, et nous empêche de céder à une pensée linéaire, réifiée. La raison coranique, en effet, conjugue en permanence intériorité et extériorité ; elle s’adresse autant au coeur qu’au cerveau, et associe en maintes occurrences la méditation/invocation (dhikr) et la réflexion (fikr). Ainsi des versets 3 : 190-191 : « Certes, il y a dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance des nuits et des jours, des signes pour ceux qui sont doués d’intelligence, ceux qui invoquent Dieu debout, assis ou couchés sur le côté, et qui méditent sur la création des cieux et de la terre ».

Le regard que l’homme contemporain porte sur le monde est borgne : sa perception s’arrête au monde manifesté et ne suppose même pas l’existence d’une autre dimension. C’est précisément pour cette raison que ce « dernier homme », comme disait Nietzsche, détruit son environnement. Partant du verset 41 : 53, il nous faut élargir notre conscience non seulement « aux horizons », dans l’horizontalité de la matière et du monde phénoménal, mais aussi à la verticalité de l’expérience intérieure (« en eux-mêmes »). Tel était le plaidoyer de Mohammed Iqbal. Les spirituels musulmans illustrent cette quête d’un équilibre entre raison et supra-raison par l’expression « l’homme aux deux yeux », qui a pour référence coranique les versets 90 : 8, 10. Avec son oeil ‘‘droit’’, ou oeil intérieur, l’être éveillé voit l’Unicité ; avec son oeil ‘‘gauche’’, ou oeil extérieur, il voit le monde phénoménal dans sa multiplicité. Ainsi ancré à la fois dans l’Unicité et la multiplicité, il a une vision unifiante de la réalité, car la vision d’un oeil ne cache pas celle de l’autre. La culture islamique traditionnelle exprimait cela également en termes de « balance » (mîzân), c’est-à-dire d’équilibre entre les différents aspects de la réalité 28. Cette démarche, à 28 Cf. E. Geoffroy, L’islam sera spirituel ou ne sera plus, Seuil, Paris, 2009, p. 73, 95.
n’en pas douter, s’inscrit fondamentalement dans le principe islamique de l’Unicité (Tawhîd), axe central de l’islam.




1 M. A. al-Jabri, Introduction à la critique de la raison arabe, trad. par A. Mahfoud et M. Geoffroy, La Découverte, Paris, 1994.
2 J. Berque, Relire le Coran, Paris, 1993, p. 92.
3 Coran 18 : 65-82.
4 Muqaddima : traduction française par V. Monteil, Discours sur l’Histoire universelle, Commission internationale pour la traduction des chefs-d'oeuvre, Beyrouth, 1968, p. 1004.
5 R. Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Paris, 2004, p. 73.
6 T. Oubrou, « La sharî‘a de minorité : réflexions pour une intégration légale de l’islam », Lectures contemporaines du droit islamique (dir. F. Frégosi), P.U.S., Strasbourg, 2004, p. 212.
7 B. Himmich, Ijtihâd, La face voilée de l’Islam, Marsam, Rabat, 2006, p. 53. C’est moi qui souligne.
8 L. G. de Bonald, cité par C. Saint-Prot, Islam – L’avenir de la Tradition entre révolution et occidentalisation, Rocher, Monaco, 2008, p. 541.
9 B. Radtke, « Ijtihâd and Neo-Sufism », Asiatische Studien / Etudes Asiatiques XLVIII, Berne, 1994, p. 912-913.

10 L. Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, Paris, 1975, III, p. 16-17.
11 Macdonald, Encyclopédie de l’Islam 1ère éd., II, Brill, Leiden, p. 154-155.
12 Ibn ‘Arabî, al-Futûhât al-makkiyya, éd. de Beyrouth, I, 319.
13 Ibid., I, 218. C’est moi qui souligne.
14 Ibid., II, 574.
15 Ibid., III, p. 151.
16 C. Chodkiewicz, Les Illuminations de La Mecque, Sindbad, Paris, 1988, p. 192.
17 H. Laoust, Contribution à une étude de la méthodologie canonique d’Ibn Taymiyya, IFAO, Le Caire, 1939.
18 E. Geoffroy, Le soufisme, voie intérieure de l’islam, Seuil, Paris, 2009, p. 187-188.
19 Majmû‘ al-fatâwâ, Riadh, 1977, X, p. 548.
20 G. Makdisi, « Ibn Taymîya : a Sûfî of the Qâdiriyya Order”, American Journal of Arabic Studies, Leiden, 1973, p. 128.
21 Majmû‘ al-fatâwâ, XI, Riadh, p. 65.
22 Le Soufisme en Egypte en en Syrie sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans : orientations spirituelles et enjeux culturels, IFEAD, Damas-Paris, 1995, chap. XXII.
23 Un contemporain de Suyûtî, al-Wansharisî (m. 1508), mufti malékite de Fès, a également effectué un travail pionnier en traitant de la mystique dans son recueil de fatwas intitulé al-Mi‘yar al mughrib fi fatâwâ Ifriqiyya wa l-Andalus wa l-Maghrib. Cependant, cet auteur n’a pas eu l’aura et la reconnaissance dont a bénéficié Suyûtî.
24 E. Geoffroy, Le Soufisme en Egypte en en Syrie sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans : orientations spirituelles et enjeux culturels, op. cit., p. 492.
25 Sur lui, voir E. Geoffroy, Initiation au soufisme, Fayard, Paris, 2003, p. 199 (en poche au Seuil : Le soufisme – Voie intérieure de l’islam, 2009.
26 A. Layish, « The Legal Methodology of the Mahdi in the Sudan », Sudanic Africa 8, 1997, p. 37-66.
27 Cité par H. Djaït, La crise de la culture islamique, Fayard, Paris, 2004, p. 241.

Les hommes de religion dans le Moyen-Orient ayyoubide et mamelouk (XIIe - XVIe siècles)

 Saladin (1137-1193) (en arabe صلاح الديي Salāh al Dīn Yūsuf al-Ayyūbī) fonda la dynastie ayyoubide, en Égypte et en Syrie.

 

 

Eric Geoffroy




Précisons tout d’abord le cadre spatio-temporel dans lequel nous allons évoluer. A la suite de Nûr al-Dîn de Damas, prince d’origine kurde, Saladin, kurde lui aussi, parvient à unifier les musulmans de Syrie pour lutter contre les Croisés. Champion de l’islam sunnite, il met fin en 1171 au califat chiite des Fatimides, établis en Egypte, et fonde la dynastie ayyoubide. En 1250, les troupes d’élite de l’armée ayyoubide renversent le sultan : ce sont les Mamelouks, à l’origine "esclaves" recrutés en pays turc et dans le Caucase. Cette oligarchie militaire asseoit un pouvoir très fort sur l’Egypte, la grande Syrie et une partie de l’Arabie, ceci jusqu’à la conquête ottomane de 1517.

Le régime mamelouk garde les mêmes options que le sultanat ayyoubide : il stimule et protège l’islam sunnite, en boutant définitivement les Francs hors de Syrie, en écrasant les poches de résistance chiites, en arrêtant, enfin, la vague mongole. Par ailleurs, Ayyoubides et Mamelouks bénéficient du malheur des autres : à l’ouest, la Reconquista catholique espagnole, et à l’est, la poussée mongole amènent de nombreux musulmans à se réfugier en Egypte ou en Syrie, et parmi eux divers hommes de religion.
Procédons maintenant à une rapide radiographie de la société. On peut rapidement esquisser un parallèle avec les trois ordres de l’Occident chrétien médiéval [1]. Il y a d’abord la caste mamelouke étrangère, détentrice de la puissance militaire et politique ; elle est désignée par l’expression arbâb al-suyûf (ceux qui portent l’épée). Il y a ensuite les lettrés, c’est-à-dire "ceux qui portent la plume" (arbâb al-aqlâm), qui représentent l’élite civile ; ils occupent les hauts postes administratifs, ou forment le vaste corps des ‘ulamâ’ , des "savants" détenant les charges religieuses ; ces deux types de fonctions ne sont pas toujours bien délimités. Enfin, le gros de la population constitue la masse laborieuse des paysans, artisans et petits commerçants.
D’évidence, les "hommes de religion" se situent institutionnellement dans le milieu des ‘ulamâ’ ; mais il existe un autre milieu, beaucoup plus fluide et diffus, qui traverse les trois classes évoquées, et prend une importance croissante à l’époque concernée : celui du soufisme. Toutefois, malgré la liberté qu’accorde la mystique, les soufis appartiennent de façon privilégiée au vaste milieu des ‘ulamâ’.


1. Les ‘ulamâ’

Le terme ‘ulamâ’ qualifie tous ceux qui ont suivi un cursus en sciences islamiques, et dont la compétence est reconnue dans une ou plusieurs de ces disciplines. Ils sont nommés et rétribués par le pouvoir sultanien comme les autres fonctionnaires. Ils ne constituent pas un "clergé", ni même un corps homogène car les tâches qu’ils assument sont d’importance variable. Ainsi ceux qui ont les charges les moins prestigieuses, donc les moins rémunérées, se livrent-ils à d’autres travaux. Les disparités existant au sein de ce milieu sont renforcées par son caractère cosmopolite. Le Caire est devenue, surtout à partir des Mamelouks, une capitale d’empire jouissant d’un formidable pouvoir d’attraction aux yeux des savants musulmans de tous horizons. De façon générale, l’homo islamicus se définit comme un voyageur, un éternel pérégrin en quête de la science. Dans ce monde islamique encore ouvert, dont la koinè est l’arabe, on n’hésite pas à parcourir des milliers de kilomètres pour étudier auprès de grands savants.
Les disparités sont également fonction de la situation géographique. Il y a loin des petits juristes de campagne aux prestigieux savants de Damas ou du Caire, dont la réputation gagne dès leur vivant les frontières du monde musulman. Suyûtî (m. 1505), par exemple, est sollicité pour ses avis scientifiques (fatwâ) de l’Inde à l’Afrique sahélienne (le Takr‚r). De toute évidence, Damas n’offre pas des horizons aussi larges que Le Caire. Dans la métropole égyptienne, un inconnu d’origine rurale ou provenant d’un milieu défavorisé peut faire carrière. Par sa valeur personnelle, ou par les appuis dont il bénéficie auprès des émirs, il peut gravir l’échelle du cursus honorum propre aux sciences islamiques [2]. Cela lui sera plus aisé si son profil de ‘âlim ("savant") se double du charisme propre aux soufis. Au Caire, il y a peu de coupure entre les différents milieux religieux. Damas, quant à elle, et à l’exception de la première moitié du XIIIe siècle, est une ville provinciale où quelques familles détiennent les postes importants transmis souvent de génération en génération. De nos jours encore, les savants en titre sont parfois issus de ces familles. Par ailleurs, on n’y a pas oublié Saladin, qui repose près de la Mosquée des Omeyyades, car le grand mufti de la République est d’origine kurde.


Fonctions des ‘ulamâ’

Les charges principales des ‘ulamâ’ sont la judicature et l’enseignement des sciences religieuses. La société islamique traditionnelle a pour idéal de vivre suivant les normes de la Loi révélée, ce qui, par voie de conséquence, instaure une primauté certaine du domaine juridique au sein des sciences islmaiques. Au grand cadi, ou juge suprême (qâdî al-qudât), est donc dévolu un rôle d’arbitre absolu dans les affaires tant privées que publiques de la cité. Ce personnage est au sommet de la hiérarchie religieuse et jouit d’une autorité morale considérable. La charge de grand cadi, qui reste souvent le privilège des familles notoires de ‘ulamâ’, constitue le couronnement d’une carrière. La solennité marquant l’entrée en charge d’un grand cadi, nommé par le sultan, reflète bien l’importance du poste. A Damas, par exemple, le nouveau promu était reçu à la Citadelle par le gouverneur et l’armée au grand complet. « Les poètes lui adressaient leurs félicitations en vers et, si c’était le vendredi, tous se rendaient en cortège à la grande mosquée [3] ».
Bien qu’exerçant un véritable pouvoir (les textes emploient le terme hukm [4]), le titulaire de cette fonction est soumis aux aléas de la politique. Son influence lui est souvent disputée par le sultan, qui se considère lui aussi comme le garant de l’application de la Sharî‘a. Ainsi voit-on à plusieurs reprises le sultan reprocher aux cadis un laxisme en la matière, et prononcer lui-même les peines légales. Mettant à son profit la devise "diviser pour régner", le sultan mamelouk Baybars retira en 1264 le monopole de la charge de grand cadi au rite chafiite, en créant cette fonction pour les trois autres rites hanafite, malékite et hanbalite.
Chaque métropole du territoire mamelouk a ses quatre qâdî al-qudât, et chacun d’entre eux choisit plusieurs suppléants (nâ’ib al-qâdî). Le plus souvent, le jeune nâ’ib commence à exercer en milieu rural avant d’être nommé dans une ville et de gravir les échelons de la hiérarchie. Les appuis facilitent évidemment l’ascension des magistrats.
L’autre tâche essentielle qui incombe aux ‘ulamâ’ - c’est-à-dire à « ceux qui savent » - consiste à transmettre le savoir. Là aussi, il y a loin du répétiteur (mu‘îd) qui apprend le Coran aux enfants, ou du mu‘allim qui enseigne dans une mosquée de quartier, au grand savant, sommité dans telle ou telle discipline, qui donne ses cours dans une madrasa, ou "institut d’études supérieures". Pour un futur enseignant, les chances d’avenir sont beaucoup plus grandes s’il sort d’une université du Caire - notamment d’al-Azhar - plutôt que d’un établissement de province. De même cherchera-t-il à étudier auprès de professeurs renommés et ayant un vaste réseau de relations. Les postes d’enseignants sont plus stables que ceux des cadis, car plus techniques et sans interférence avec le pouvoir.
L’éventail des sciences enseignées est immense, et concerne de près ou de loin la religion, si l’on excepte la médecine et les mathématiques. La science du fiqh, ou jurisprudence islamique, occupe une place prédominante. De par ses innombrables ramifications (furû‘), elle régit quasiment la vie quotidienne des gens, et fait du faqîh ou "juriste" la figure la plus commune du savant. Mentionnons toutefois, parmi les autres sciences, celles qui touchent la langue arabe, le dogme islamique (usûl al-dîn), la théologie (al-kalâm, al-tawhîd), la lecture du Coran (al-iqrâ’), l’interprétation du Coran (al-tafsîr), la tradition prophétique (al-hadîth) ou encore l’histoire...
Le prestige dont jouissent les enseignants est en grande partie lié à l’essor de la madrasa. Implantée en Iran puis à Bagdad au XIe siècle, et réservée à priori à l’enseignement du droit, elle connaît une grande extension dans les domaines ayyoubide et mamelouk, où elle doit contribuer à renforcer un islam sunnite menacé par la propagande ismaélienne, le pouvoir fatimide et les Croisés. Elle prend alors son indépendance par rapport à la mosquée, et concentre en son sein l’enseignement de la plupart des sciences.
Dans cette culture coranique dont la rhétorique représente un élément majeur, la science religieuse est indissociable de la parole publique. Le prédicateur du vendredi (khatîb), dans les grandes mosquées au moins, est donc un personnage très en vue, qui appartient toujours à l’élite des juristes-professeurs. Sa charge vient directement après celle de grand cadi dans la hiérarchie religieuse et, comme lui, le khatîb est directement investi par le pouvoir [5]. Il peut avoir un impact considérable au niveau politique, lorsqu’il admoneste par exemple le sultan qui assiste à son prône.
La pratique du sermon (wa‘z), quant à elle, présente un caractère beaucoup plus spontané ; elle est liée au don d’élocution et à la faculté de séduction d’un auditoire, non à une fonction officielle. C’est le charisme qui fait le sermonnaire (wâ‘iz), non la charge. Il faut ici encore distinguer entre les sermonnaires ambulants, hauts en couleurs, sortes de bouffons populaires qui abusent de la crédulité publique, et les savants reconnus, appartenant souvent aux milieux du soufisme, qui tentent de distiller à leur public un enseignement religieux attrayant mais aussi de bonne tenue [6].

Appartient également au monde des ‘ulamâ’ le muhtasib. En charge de la hisba, il a pour mission de « commander le bien et d’interdire le mal », selon un précepte coranique bien connu. Lui incombe le contrôle de la moralité publique - dans des lieux tels que les marchés, les bains ou les cimetières -, la surveillance de la pratique religieuse extérieure (l’assistance à la prière du vendredi, par exemple) ou encore l’application des prescriptions relatives aux "gens du Livre", juifs et chrétiens. Mais la fonction perd à cette époque son caractère proprement religieux, pour se concentrer sur la police des marchés : le muhtasib veille à la régularité des transactions commerciales, à la qualité des produits, à la valeur des monnaies, etc [7].
Enfin, il ne faut pas oublier la masse des fonctionnaires religieux "de base", attachée au culte rendu dans les mosquées et les autres établissements religieux : l’imâm des cinq prières - qui peut être d’ailleurs un savant réputé -, le lecteur de Coran (qâri’), les prédicateurs des petites mosquées...


Polyvalence des ‘ulamâ’ et cumul des charges

La formation éclectique que reçoivent les étudiants explique la polyvalence des ‘ulamâ’. Un savant musulman peut maîtriser plus particulièrement une discipline, mais il en connaît généralement d’autres qu’il met à contribution dans l’enseignement ou dans l’écriture. L’ "honnête homme" doit pouvoir écrire dans les domaines les plus divers du savoir ; c’est l’anti-spécialisation. En découle assez directement la pratique du cumul des charges. Un même savant peut dispenser des cours dans plusieurs madrasa, être prédicateur, muhtasib ou encore supérieur d’une khânqâh ou "couvent" pour soufis, tout en occupant la charge de grand cadi. En outre, au cours de l’époque mamelouke, l’imbrication des charges administratives et religieuses se précise. Beaucoup de ‘ulamâ’ occupent des fonctions d’intendance ou de contrôle (nazâra) des divers services de l’Etat. Le grand cadi Ibn Bint al-A‘azz (m. 1267) exerça ainsi conjointement jusqu’à quatorze fonctions [8]. Les revenus de tels savants étaient évidemment très substantiels.


2. Les soufis.


En islam, la polarité exotérique (zâhir) - ésotérique (bâtin) est très marquée. Il n’y a jamais eu de rupture complète entre ces deux aspects, mais des tensions prononcées. Les ‘ulamâ’ - et plus particulièrement parmi eux les "juristes" ou fuqahâ’ - régissent la dimension exotérique, tandis que les soufis, ou spirituels musulmans, vivifient la dimension ésotérique. Bien que, selon Ibn Khaldûn par exemple, le Prophète et ses Compagnons aient vécu dans une parfaite osmose le zâhir et le bâtin, la scission entre les "hommes de la lettre" et les "hommes de l’esprit" fut assez marquée jusqu’au XIe siècle grosso modo. La période qui nous occupe voit précisément l’exotérique et l’ésotérique converger, concorder chez les hommes de religion, du moins les plus exigeants avec eux-mêmes. Beaucoup de ‘ulamâ’ portent l’idéal vers lequel a tendu Ghazâlî (m. 1111) notamment, celui de réaliser en soi l’unité de la Loi et de la Voie, de l’exotérique et de l’ésotérique. Soyons clair : cette osmose ne s’est pas effectuée à l’échelle collective ; globalement, le milieu des fuqahâ’reste imperméable à l’aventure spirituelle que proposent les fuqarâ’, ou "pauvres en Dieu". Il n’empêche que se dégage de plus en plus le profil du savant soufi, simple affilié au soufisme ou lui-même maître spirituel. Il s’agit parfois de quelqu’un qui s’est adonné aux sciences exotériques jusqu’à l’âge de quarante ans - âge qui marque le début de la Révélation chez le prophète Muhammad - puis qui se retire pour se consacrer à la vie spirituelle.

L’appui du pouvoir

La politique initiée par Saladin, suivie par les Mamelouks et plus tard par les Ottomans, favorise l’ancrage et le rayonnement du soufisme dans la culture islamique. Dans son oeuvre de promotion du sunnisme, Saladin s’appuie sur une mystique bien tempérée, orthodoxe, "officielle" car financée en partie par l’Etat, qui doit contrebalancer les influences spirituelles étrangères, ismaélienne, mazdéenne [9] ou autres. Au siècle suivant, la dislocation de l’Empire abbasside sous les coups des Mongols ruine le sentiment de sécurité qu’éprouvaient jusqu’alors les musulmans, et entraîne l’effondrement des structures religieuses traditionnelles. L’enseignement des sciences exotériques montre d’ailleurs des signes de sclérose. L’autorité des cheikhs soufis en sort renforcée, car ceux-ci proposent de nouveaux réseaux de solidarité, ainsi qu’une vision du monde cohérente car elle transcende les aléas de l’histoire. C’est à cette époque que se développent les "voies initiatiques particulières" ou confréries (tarîqa ; pl. turuq). Les émirs sollicitent désormais le charisme des cheikhs, plus rassembleurs que la plupart des ‘ulamâ’.


La hiérarchie ésotérique des saints

La croyance en un Etat ésotérique des saints (dawla bâtiniyya), qui double et fait ombrage, en quelque sorte, au pouvoir des émirs, semble partagée par les différentes couches de la société. En témoigne l’attribution aux saints de titres d’ordinaire réservés aux puissants de ce monde. Muhammad al-Hanafî, par exemple, cheikh cairote du XVe siècle, est communément appelé « le sultan Hanafî ». Il faut rappeler ici que, aux yeux de la population et surtout des ‘ulamâ’, les Mamelouks, Turcs mal arabisés et mal islamisés, exercent un pouvoir usurpé ; certains ‘ulamâ’ leur reconnaissent toutefois d’être le bras armé efficace de l’islam.

La tâche essentielle qu’attribuent à la communauté des saints certaines paroles du prophète Muhammad est d’assister et de protéger les créatures, de prendre sur eux les calamités venant du ciel. « Si le Pôle spirituel - qui se trouve à la tête de la hiérarchie - et son entourage ne supportaient pas les épreuves du monde, dit un maître, celui-ci serait anéanti en un instant » [10]. Comme c’est le cas pour les institutions mondaines, cet Etat ésotérique comporte des juridictions de tailles restreintes, régies par des assemblées régionales de saints (dîwân al-awliyâ’). Le rôle cosmique du walî (saint) s’applique en effet à un domaine plus ou moins large, en fonction de son degré spirituel : chaque walî connaît l’étendue du territoire sur lequel il a autorité. Quelque interprétation que l’on fasse de ces données, il est indéniable qu’elles correspondent à un rôle social très tangible. Tel cheikh ne mange ni ne dort lorsqu’un malheur frappe les musulmans, tel autre prend sur lui les maladies des personnes « utiles à la société » ; un troisième encore, à l’instar du joueur de flûte de la légende allemande, délivre un village des rats qui l’infestaient [11].

Ce n’est pas seulement la masse anonyme qui revêt les cheikhs soufis des attributs du pouvoir, mais aussi les sultans. Il ne fait pas de doute que les dirigeants temporels donnent dans leur ensemble du crédit à cette souveraineté qui se superpose à la leur ; du moins ont-ils conscience du pouvoir surnaturel des cheikhs (khâtir), et, à lire maintes anecdotes, ils craignent que celui-ci se retourne contre eux ! Ils éprouvent plus que tout autre groupe social le fameux i‘tiqâd, « croyance en la sainteté » des cheikhs. Avancer qu’ils cherchent par là à justifier leur pouvoir, face à des populations fascinées par la sainteté, est trop réducteur. Le prince quête chez le saint le madad, l’assistance spirituelle. Lorsque, en 1516, le sultan al-Ghawrî demande aux cheikhs soufis de l’accompagner dans la bataille qu’il va livrer aux Ottomans, il ne s’agit pas pour lui d’une tactique politique mais du désir de s’assurer leur secours dans cette opération fatale. Les relations entre autorité spirituelle et pouvoir temporel ne sont certes pas toujours aussi idylliques, et évoluent parfois en confrontation directe.


Les détenteurs du charisme

D’évidence, les soufis, tour à tour saints vengeurs ou généreux dispensateurs de la baraka muhammadienne, ont plus d’impact dans la société que ceux, parmi les "juristes", qui se bornent à gérer les rites. On peut respecter un "docteur de la Loi", mais on vénère un saint. Par ailleurs, rappelons que, à l’exception de quelques cas, les cheikhs ne vivent pas en reclus. Ils ont le plus souvent femme et enfants, auxquels il faut ajouter leurs enfants spirituels, les disciples. Très souvent sollicités par la population, ils ne sauraient être parçus comme des "quiétistes" se préoccupant uniquement du salut de leur âme. Au demeurant, dans les rapports parfois tendus que nourrissent "juristes" et soufis, les émirs jouent un rôle d’observateur ou d’arbitre qui tourne généralement à l’avantage des seconds. A maintes reprises, ils fustigent la corruption des notables religieux, alors qu’ils louent le désintéressement et la sincérité des cheikhs [12].

Tout homme de religion un peu en vue est à même d’intercéder auprès des dirigeants, mais en vertu de la charisma, la faveur divine dont sont investis les cheikhs, ceux-ci semblent plus promptement exaucés qu’autrui. Si le saint représente l’intermédiaire privilégié entre Dieu et les hommes, si une femme vient demander à tel cheikh l’entrée au Paradis en échange de trente dinars [13], le saint a également pour mission d’élever vers les puissants de ce monde les requêtes du peuple anonyme. Le terme arabe shafâ‘a recouvre les deux niveaux d’intercession, de même que le "jâh" du cheikh qui lui permet d’intercéder désigne un prestige spirituel d’abord, puis temporel. L’intercession demande une implication directe du cheikh dans l’arène sociale, qui le place du côté des pauvres et des opprimés. Elle suppose une humilité qui n’est pas toujours l’apanage des notables religieux. Zakariyyâ al-Ansârî, célèbre savant et soufi de la fin de l’époque mamelouke, évoqué plus haut, se présentait, dans ses requêtes adressées aux dirigeants, comme « le cheikh Zakariyyâ » ; après que Khadir (ou Khidr), le mystérieux initiateur des saints, l’ait repris sur cette titulature pourtant modeste, il se présente comme « Zakariyyâ, le serviteur des pauvres (khâdim al-fuqarâ’) » [14].

La soif de sainteté, patente dans la société, est étanchée en partie par les miracles, qui échoient en priorité aux soufis ; ceux-ci en font parfois un objet de surenchères et de compétition entre eux mais, plus généralement, ils les mettent au service de la communauté. La karâma, le miracle réservé aux saints par opposition à la mu‘jiza réservée aux prophètes, ne signifie-t-elle pas la « générosité » ? Générosité divine envers le saint, afin que ce dernier puisse être également généreux avec les créatures. Cette grâce prend la forme de la multiplication du pain et de la nourriture, mais le plus souvent le cheikh puise des ressources du monde invisible, qu’il verse immédiatement à ceux qui l’ont sollicité.


Le cheikh de zâwiya

Dans quel contexte, dans quel lieu le rayonnement des soufis agit-il ? Partout, est-on tenté de répondre, car les sermonnaires soufis emplissent l’université al-Azhar de leur auditoire, les confréries tiennent séance dans les plus grandes mosquées, les textes doctrinaux du soufisme sont étudiés dans les madrasa ... et les extatiques règnent dans la rue. Mais c’est la zâwiya, animée par son cheikh, qui représente, de plus en plus, le coeur vivant du soufisme. Saladin avait promu la khânqâh, établissement d’origine persane, qui abrite des soufis rétribués pour se consacrer presque entièrement à la dévotion. Les Mamelouks, à leur tour, subventionnent ce "soufisme d’Etat", sur lequel ils ont droit de regard. Le personnel d’encadrement y est composé d’enseignants des quatre rites juridiques, comme c’est le cas pour les madrasa. La khânqâh propose donc des emplois stables aux ‘ulamâ’, ce qui contribue à intégrer le soufisme dans la vie islamique. Mais généralement le supérieur de la khânqâh est un savant, nommé et destitué par le pouvoir, qui a peu de liens avec le soufisme et occupe ce poste parmi d’autres ; c’est le cas d’Ibn Khaldûn, par exemple [15].
Il en va tout autrement du cheikh de zâwiya, soucieux de son indépendance vis-à-vis des autorités politiques comme religieuses : il est le maître de son univers, et tous ceux qui y entrent doivent se plier à sa règle, sultan y compris. Le financement de sa zâwiya provient toujours de sources privées, même s’il est le fait de gens du pouvoir ; ceux-ci font bâtir pour un cheikh à titre personnel, en vertu du lien les unissant à ce dernier. A l’époque mamelouke, ce sont très clairement les cheikhs de zâwiya qui donnent l’impulsion spirituelle. L’attraction qu’exerce leur personnalité prend l’aspect d’ondes concentriques se déplaçant vers le point focal que ces cheikhs représentent. Chaque maître est à cet égard un pôle et le centre de sa sphère (nuqtat al-dâ’ira) ; ses disciples, qu’ils soient de grands savants, des émirs ou de petites gens, répercutent sur l’ensemble de la société son rayonnement. En outre, la vertu d’hospitalité que toutes les sources reconnaissent au cheikh de zâwiya depuis le XIIIe siècle explique le brassage qui a lieu à l’intérieur de ses murs : s’y côtoient les disciples, bien sûr, souvent résidents, des personnes issues d’une sphère plus large et rattachées au cheikh pour la bénédiction (tabarruk), des étudiants et des ‘ulamâ’ attirés par la personnalité du maître ou venant l’éprouver, des voyageurs cherchant un abri, etc. C’est également dans sa zâwiya que le cheikh parvient à intégrer des marginaux, exclus par le légalisme ou par le conformisme du système religieux.


Par sa grande plasticité, avons-nous dit, le monde du soufisme traverse les classes sociales. Le public des khânqâh est sans doute moins mélangé - car il est moins dynamique -, mais nous voyons d’éminents "docteurs de le Loi" consulter des extatiques dépenaillés, des grands savants se mettre à l’école de cheikhs illettrés, petits artisans de leur état, et corroborer leurs intuitions spirituelles. La large imprégnation du soufisme dans la société vient aussi du fait que les cheikhs savent donner à la vie religieuse une dimension festive. Soutenus par les pouvoirs ayyoubide puis mamelouk, les soufis ont consacré la cérémonie du mawlid, commémorant l’anniversaire du Prophète, ainsi que d’autres assemblées dévotionnelles. Par extension, le mawlid est devenu en Egypte le terme générique pour toute célébration de l’anniversaire d’un saint. Cette véritable culture populaire qui apparaît alors, s’accompagne inévitablement de débordements, d’aspects extravagants - dont sont friands les émirs -, et deviendra la cible facile des futurs réformistes musulmans. Elle perdure pourtant jusqu’à nos jours.
Je ne saurais conclure ce sommaire exposé sans évoquer - last but not least - les "femmes de religion". En dépit de certaines idées reçues, elles sont bien présentes dans la vie scientifique et spirituelle de l’époque. La plupart des ‘ulamâ’, en effet, ont étudié auprès de "femmes savantes". Les plus notoires parmi eux, tel Ibn Hajar, Sakhâwî et Suyûtî, ne s’en cachent point, et reconnaissent même que certaines de leurs congénères féminines surpassent les hommes [16]. Sakhâwî consacre un volume entier de son Daw’ lâmi‘ - soit un millier de biographies - aux femmes qui ont joué un rôle social et intellectuel au cours du XVe siècle [17]. Lui-même déclare avoir reçu une formation théologique auprès de vingt d’entre elles [18].
Les "femmes savantes" se distinguent surtout, à Damas comme au Caire, dans la discipline du hadîth, ou science de la Tradition prophétique. Dès le début de la période ayyoubide, elles tiennent des séances d’enseignement chez elles ou dans les lieux publics de la vie religieuse, et accordent des autorisations (ijâza) à certains de leurs étudiants [19]. « Lorsqu’elle mourut, la compétence des Egyptiens dans la transmission du hadîth faiblit considérablement », reconnaît Sakhâwî à propos de Sârra Bint Jamâ‘a [20]. De son côté, Suyûtî confesse avoir étudié le hadîth sous la direction de douze femmes.

Dans des circonstances exceptionnelles, une femme peut prononcer la khutba du vendredi ; c’est ce qui advint à al-‘Alîma ("la savante"), qui fit le prêche à Damas à l’occasion du décès du sultan ayyoubide al-‘Âdil, en 1218. Chose plus étonnante encore, les "femmes savantes" portent parfois, semble-t-il, un grand turban, signe de distinction majeur - et usuellement masculin - dans la société islamique traditionnelle [21]. Des personnalités se dégagent, telle ‘Â’isha al-Ba‘ûniyya (m. 1516), à la fois poétesse, enseignante, mufti et soufie [22]. Car les femmes participent à la vie spirituelle ; elles s’associent aux séances de dhikr des confréries, ou organisent leurs propres réunions. Certaines reçoivent le titre de shaykhât. Les maîtres soufis qui se sont exprimés sur ce point attestent que la femme peut atteindre les degrés supérieurs de la sainteté. Voici cette « gnostique » d’Alexandrie, à qui l’on attribue la virilité spirituelle, celle qui fait appeler les soufis réalisés « les Hommes » (al-rijâl) : alors qu’elle expérimente un état d’union mystique, elle dit à son mari : « Qui, d’entre nous, est l’homme, et qui est la femme ? [23] ».


Notes

[1] Cf. l’article de J. Cl. Garcin, « Le sultan et Pharaon », p.270.

[2] Prenons, par exemple, le cas de Zakariyyâ al-Ansârî, pauvre orphelin issu du monde rural, que sa mère confie encore enfant au Caire, à un cheikh qui veillera sur son éducation religieuse : il deviendra un des plus grands savants de son époque et, grâce à sa longue vie, formera trois générations de savants de rite chaféite ; cf. E. Geoffroy, Le soufisme en Egypte et en Syrie sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans : orientations spirituelles et enjeux culturels, Damas, 1995, p. 145 notamment.

[3] L. Pouzet, Damas au VIIe / XIIIe siècle, Vie et structures religieuses dans une métropole islamique, Beyrouth, 1988, p.112.

[4] Ibid., p.107.

[5] Ibid., p.131-132.

[6] Ibid., p.136-141 ; E. Geoffroy, op. cit., p.156-163.

[7] On trouvera une description assez complète des taches du muhtasib chez L. Pouzet, op. cit., p.141-148.

[8] Ibn Kathîr, Al-Bidâya wa l-nihâya, Le Caire, 1932-1939, XIII, p.250.

[9] Rappelons que Saladin fait exécuter le mystique iranien "Suhrawardî al-Maqtûl" à Alep en 1191.

[10] Sha‘rânî, Durar al-ghawwâs fî fatâwî al-Khawwâs, Le Caire, 1985, p.38.

[11] Pour ces exemples, voir notre Soufisme en Egypte et en Syrie, p.112-113.

[12] Pour les relations entre « Le prince et le saint », nous renvoyons à notre Soufisme en Egypte et en Syrie, p.119 et sq.

[13] Al-Sha‘rânî, al-Tabaqât al-kubrâ, Le Caire, 1954, II, 102.

[14] N. al-Ghazzî, al-Kawâkib al-sâ’ira, Beyrouth, 1945, I, 201.

[15] Cf. C. Petry, The Civilian Elite of Cairo in the Later Middle Ages, Princeton, 1981, p.221. Voir également L. Fernandes, The Evolution of a Sufi Institution in Mamluk Egypt : the Khanqah, Berlin, 1988.

[16] Cf. Ibn Hajar al-‘Asqalânî, Al-Durar al-kâmina f¬ a‘yân al-mi’a al-thâmina, Beyrouth, s.d., VI, 399, ainsi que A. ‘Abd al-Râziq, La femme au temps des Mamlouks en Egypte, IFAO, Le Caire, 1973, p.70-71.

[17] Il s’agit du douzième et dernier volume de ce recueil.

[18] Al-Daw’ al-lâmi‘, vol. XII, en de nombreuses occurrences.

[19] L. Pouzet, op. cit., p.191, 398-400.

[20] Al-Daw’ al-lâmi‘, XII, 52.

[21] L. Pouzet, op. cit., p.398.

[22] N. al-Ghazzî, al-Kawâkib al-sâ’ira, I, 287-292.

[23] Ibn ‘Atâ’ Allâh, La sagesse des maîtres soufis, présenté et traduit par E. Geoffroy, Paris, 1998, p.235-236, 294.


 

Eric Geoffroy