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vendredi 29 janvier 2016

Grillot de Givry - Lourdes

                                








                                       Source  : La Tour Saint Jacques num. 13-14    jan-apr_1958




























mardi 18 février 2014

John Dee et les Propædeumata Aphoristica - Les fondements rationnels de l’astrologie





John Dee et les Propædeumata Aphoristica - Les fondements rationnels de l’astrologie



Article paru dans Le Miroir d'Isis n°16 (2010).




A. A.

Introduction

Remarques préliminaires

La figure de John Dee reste encore très largement méconnue du public de langue française. A l’exception de la Monade Hiéroglyphique, aucune de ses oeuvres n’a été traduite en français, et aucune biographie digne de ce nom n’est disponible dans notre langue. Alors que le lecteur anglophone a aujourd’hui la possibilité d’étudier la vie et l’oeuvre de ce « mage élisabéthain »10 en se référant tout au moins à un nombre sans cesse croissant d’ouvrages d’érudition, le lecteur francophone n’a à sa disposition que de bien maigres ressources parmi lesquelles prédominent largement quelques récits plus ou moins romancés où l’équipée en Europe centrale avec Kelly et les « conversations avec les esprits » jouent un rôle prépondérant. Il nous a paru intéressant, par conséquent, de contribuer un tant soit peu à mieux faire connaître cet homme hors du commun. Nous avons choisi de donner ci-dessous un aperçu du premier de ses ouvrages qui nous a été conservé, les Propædeumata Aphoristica. Cet ouvrage a connu deux éditions, la première en 1558, la seconde – qui comporte de nombreuses corrections – en 1568. Ces deux dates ne sont pas indifférentes, parce qu’elles encadrent la date de publication de la Monas Hieroglyphica (Anvers, 1564). Or si la Monas a pour objet premier l’alchimie et les Propædeumata l’astrologie, les deux traités ne sont pas sans présenter quelques liens entre eux, à commencer par le fait que le symbole de la Monade figure dès 1558 en frontispice des Propædeumata.


10 Peter J. French : John Dee. The World of an Elizabethan Magus (Routledge, 1972) constitue une bonne introduction.





Voir aussi : John Dee - La Monade Hiéroglyphique (Traduit et annoté par Grillot de Givry)






mercredi 4 décembre 2013

« Grillot de Givry » - Témoin de l’Esotérisme Chrétien





Aucun livre, si ce n’est celui de Grillot de Givry réédité aujourd’hui, ne rappelle autant l’adage latin : « habent sua fata libelli » (les livres ont leur destin). Remarquons qu’il ne s’agit là que d’un simple constat. Comment expliquer, en ce qui nous concerne, qu’un ouvrage aussi important que « Lourdes » (paru en 1902) ait attendu plus d’un demi siècle pour n’être réédité par son éditeur initial seulement en 1959 ? Il se trouve que les deux dates encadrent remarquablement la période de la publication des œuvres de René Guénon, que « Lourdes » annonçait d’une certaine façon. L’explication de cette insigne mauvaise fortune de Grillot de Givry tient vraisemblablement au caractère prématuré ou, mieux encore, intemporel de ces considérations.

Le rapprochement des deux noms de Grillot de Givry et de René Guénon n’est ni insignifiant ni fortuit. Dès 1930, suite à la réorganisation du « Voile d’Isis », René Guénon, devenu entre autre l’inspirateur de cette revue, y fait reparaître[1] une étude ancienne de Grillot de Givry : « Les foyers de mysticisme populaire », initialement publiée dix années plus tôt dans la même revue (février 1920). Le texte y est, cette fois, précédé d’un avant-propos de Marcel Clavelle (connu sous le pseudonyme de « Jean Reyor »), avant-propos probablement conseillé par René Guénon lui-même. Dans le numéro de juin 1930[2], en publiant une étude : « A propos des pèlerinages » René Guénon rend d’entrée un hommage « au remarquable article de Grillot de Givry » qu’il venait de republier.

Les Editions Chacornac rééditent « Lourdes » en 1959. La revue des « Etudes traditionnelles » (qui avait pris la suite du « Voile d’Isis) publie, dans son numéro 352[3], un compte rendu substantiel dû à Jean Reyor. Celui-ci pose plusieurs questions importantes : la signification de l’ouvrage (sans doute oublié depuis 1902), la « biographie spirituelle » de l’auteur et la disproportion entre les deux périodes de ses travaux. En effet, durant quelques années d’une étonnante fertilité (à la sortie de l’adolescence), il accomplit une œuvre considérable, à la fois personnelle et en tant que traducteur du latin des anciens hermétistes… suivies de deux décennies d’apparente stérilité. Curieusement, Jean.Reyor évoque l’hypothèse d’une possible rupture avec le Centre initiatique, qui avait initialement alimenté et soutenu son inspiration d’hermétiste.

Autre remarque significative : le peu d’intérêt manifesté pour les traditions orientales, ce qui n’avait pas dissuadé René Guénon de souhaiter la collaboration active de Grillot de Givry au « Voile d’Isis »[4]. Collaboration rendue, hélas, impossible du fait de son décès prématuré en 1929, à l’âge de 55 ans. René Guénon suggère que ce décès aurait vraisemblablement infléchi l’orientation future de la revue[5], bien plus marquée dorénavant par les traditions orientales que par celles de l’Occident. La Providence en avait décidé ainsi !

Voici donc la réédition d’une œuvre, qui ne se manifeste qu’une fois chaque demi-siècle environ, mais qui, tout de même, suscite l’enthousiasme du nombre modeste de lecteurs à l’attention desquels elle avait été écrite. Après ma réaction de scepticisme, je me demande aujourd’hui ce qu’il faut admirer le plus : le courage de l’éditeur ou la qualité intrinsèque et irremplaçable de cette œuvre importante ?

Nous sommes assez bien renseignés sur le personnage de Grillot de Givry, grâce à deux notices de Jean Reyor : la première, publiée quelques semaines après son décès sous la forme d’un hommage[6] et, la seconde, en 1959[7]. Elles nous présentent un homme en tous points exceptionnel. Musicien accompli, tant dans la composition que dans l’exécution, il s’était aussi révélé précocement érudit dans le domaine de l’ésotérisme : remarquable latiniste et étonnant détenteur d’une profonde tradition hermétiste, deux qualifications dont la réunion est assez rare chez un même individu. Ces qualités lui avaient permis de réaliser les traductions de difficiles traités des hermétistes du Moyen-Âge et de la Renaissance, de Saint-Thomas d’Aquin à Postel, John Dee et surtout les œuvres de Paracelse... Jean Reyor met l’accent sur le caractère ardu de ce genre de travaux, qui exigent une égale connaissance de ce latin fort particulier et, pour comble, des arcanes de l’Hermétisme.

Durant la décennie du XIXème siècle, Grillot de Givry s’est trouvé en relation intime avec les plus érudits et les plus sérieux des occultistes de l’époque. Certains appartenaient au rite de Memphis-Misraïm, qu’ils entendaient ressourcer par l’étude des textes anciens de l’ésotérisme occidental. L’un d’entre eux, René Philipon (Tabris)[8], disposait d’une fortune personnelle lui permettant de financer la publication de la célèbre « Bibliothèque Rosicrucienne », publication passablement confidentielle. De plus, les textes publiés ainsi n’avaient jamais été traduits dans les langues modernes : c’est au tout jeune traducteur de Grillot de Givry qu’on les devait.

Parmi les titres, on remarque un traité de cabbale chrétienne, provenant de l’immense « Kabbala denudata »[9] de Knorr de Rosenroth. Rappelons qu’une future équipe des « Etudes Traditionnelles », vraisemblablement sous l’impulsion de Jean Reyor, publiera une longue série d’autres extraits traduits de Knorr de Rosenroth de 1950 à 1960[10].

Il faut maintenant rappeler le rôle de quelques libraires-éditeurs spécialisés, entre les dernières années du XIXème siècle et la guerre de 1914, dans le genre assez nouveau de la littérature occultiste. Citons les éditeurs Chamuel et Chacornac, nous devrions plutôt dire : la dynastie des Chacornac. Rappelons aussi la présence de la célèbre Librairie du Merveilleux de Pierre Dujols.

C’est en 1890, que la librairie Chacornac inaugure la publication de la revue « Voile d’Isis », devenue au début des années 1930 « Etudes Traditionnelles ». Durant presque un siècle, elle jouera un rôle providentiel dans la connaissance de la pensée traditionnelle. Elle subira, toutefois, de longues mutations, puisqu’elle se présentait initialement comme la « Revue mensuelle de Haute Science », ayant pour but « l’étude de la Tradition et des divers mouvements du spiritualisme ancien et moderne » (à l’adresse des frères Chacornac, animant une « librairie générale des sciences occultes » !). Le « Voile d’Isis » ne verra sa publication interrompue que pendant la « grande guerre », après laquelle elle reparaîtra. Il n’y aura pas de changement notable, jusqu’à la visite timide d’un certain Monsieur René Guénon à la boutique du quai Saint-Michel, un jour de janvier 1922 : souvenir évoqué par Paul Chacornac dans un numéro spécial d’hommages des « Etudes Traditionnelles »[11].

C’était manifestement avec réserve, que René Guénon avait commencé à apporter sa collaboration au « Voile d’Isis » et donné quelques études, jusqu’aux années 1928- 1929. C’est donc au lendemain du décès de Grillot de Givry, que René Guénon prend la direction effective et renouvelle l’esprit du « Voile d’Isis », bientôt transformé en « Etudes Traditionnelles ». De l’ancienne équipe des occultistes du « Voile d’Isis », seuls deux collaborateurs avaient assez de qualités et de rectitude pour en émerger : nous pensons à Tamos (Georges-Auguste Thomas) et Grillot de Givry, détenteurs d’un dépôt initiatique réel.

Il est remarquable que René Guénon, dans ses premiers comptes-rendus d’ouvrages antérieurs à 1930, n’avait distingué que ceux de Grillot de Givry et O.V. de L. Milosz. De ce dernier, il avait surtout remarqué la publication, en 1928, de son poème « Les Arcanes », suivi de longs et riches commentaires. Dans le « Voile d’Isis », entre octobre 1928 et octobre 1930, le Dr Delobel, René Guénon lui-même et finalement Jean Reyor s’y réfèrent. En juin 1930, dans son étude « A propos des Pèlerinages », René Guénon cite un long fragment de O.V. de L. Milosz sur la notion des « Nobles Voyageurs » : c’est la plus longue citation empruntée par René Guénon à un auteur contemporain. Ajoutons, que nous avons le témoignage de la relation personnelle entre les deux auteurs, à cette époque de leur vie[12]. Quant à Grillot de Givry, si son décès met fin à sa collaboration, son souvenir et sa présence se perpétueront au sein de la Maison Chacornac et des « Etudes Traditionnelles ».

Après ce bref contexte de « fin de siècle » de l’occultisme, nous pouvons mieux comprendre l’importance de la première publication de « Lourdes » en 1902, au creux de cette période assez terne.

Plusieurs remarques s’imposent à la lecture de ce texte. Premièrement, à l’encontre de l’ensemble des publications catholiques relatives à l’histoire de Lourdes et des apparitions mariales, l’étude de Grillot de Givry ne se situe pas sur le plan religieux : d’emblée, elle le transcende et se place sur celui du « Sacré » et de l’ésotérisme. Le domaine simplement chrétien est toujours replacé dans une perspective de « l’unité transcendante des Traditions ». Mais, notons-le bien, sans que le contenu théologique chrétien ne soit jamais ni contredit ni nié. Deuxièmement, l’éclairage de ce texte de 1902 résulte manifestement de la reconnaissance implicite d’un « ésotérisme chrétien », dont Louis Charbonneau-Lassay sera le premier à en faire état dans ses études de la revue « Regnabit », environ vingt-cinq ans plus tard.

Ainsi, cette publication de « Lourdes » en 1902 ouvrait la série des manifestations d’un « ésotérisme chrétien » depuis longtemps mis en hibernation, semble-t-il, et comme oublié sous une gangue d’apologétique catholique. On comprend mieux l’occasion et la signification de la deuxième publication de « Lourdes » en 1959, dont nous rappelons les faits. Après la disparition de René Guénon, en 1951, la revue des « Etudes Traditionnelles » avait été manifestement dirigée par une équipe de collaborateurs appartenant majoritairement à des courants de l’ « ésotérisme chrétien »… jusqu’en fin 1959, début 1960, où une nouvelle équipe dirigée par Michel Valsan prendra le relais et maintiendra la revue dans le domaine de l’ésotérisme islamique. Orientation, certes légitime, mais exercée de manière plutôt exclusive.

Remarquons que, dès le début de l’année 1951, les « Etudes Traditionnelles » publient, sur trois fascicules consécutifs, le texte du « Traité des sept causes secondes » de l’Abbé Trithème : un des très rares textes chrétiens du début du XVIème siècle traitant d’eschatologie et de cyclologie. A l’évidence, cette publication avait été décidée avec l’aval de René Guénon dès 1950. Elle reprend celle qui en avait été donnée dans la célèbre « Bibliothèque Rosicrucienne » de René Philipon[13], enrichie d’une vie de l’Abbé Trithème, d’une préface et de notes, le tout non signé mais dû manifestement à Grillot de Givry. On sait que Paul Chacornac a publié lui aussi un ouvrage sur l’Abbé Trithème.

Les rééditions de « Lourdes » en 1959, précédée du « Traité des Sept Causes Secondes » en 1951 et suivie de celle du « Grand Œuvre » en 1960, peuvent raisonnablement être considérées comme une manifestation délibérée du courant ésotérique chrétien, qui avait pris la direction des « Etudes Traditionnelles » après le décès de René Guénon. Durant presque dix années, la revue avait publié un ensemble important de textes appartenant au domaine de la cabbale chrétienne. Citons : la réédition des textes de Mgr Devoucoux, les traductions de nombreux fragments des « Loci communes qabbalistici » de la « Kabbala denudata » de Knorr de Rosenroth, annonçant les travaux de l’Abbé Nicolas Boon, dont l’édition posthume du volume « Au cœur de l’Ecriture – Méditations d’un prêtre catholique »[14] constitue la dernière manifestation publique d’un véritable cabaliste chrétien.

Il est temps de présenter le texte réédité de « Lourdes ».

Commençons par rappeler que l’ouvrage, dans l’esprit de son auteur, devait constituer le premier volet d’une longue série centrée sur l’étude d’une « géographie sacrée ». Les volumes suivants devaient traiter de sept autres « villes initiatiques » : Paray-le-Monial[15], Saint-Jacques de Compostelle, Sienne, Jérusalem, La Mecque, Bénarès et Lhassa. Ce projet ambitieux avait été confié à Jean Reyor, qui nous l’a rapporté dans son important compte-rendu sur « Lourdes » de 1959[16]. De plus, Grillot de Givry lui-même en avait exposé les linéaments dans son article[17] publié sous le titre « Les foyers de mysticisme populaire ». La nouvelle équipe de la revue, sous la direction de René Guénon, prend l’initiative de le rééditer dans le numéro de mars 1930[18], enrichi cette fois d’une longue introduction de Jean Reyor[19], qui expose les points de convergence d’une « géographie sacrée » avec certains évènements d’une histoire cryptique. Il est évident qu’une réédition de « Lourdes » devait être complétée par ce texte d’introduction au projet initial. C’est à ce titre, qu’il est repris ici. Curieusement, Grillot de Givry n’utilise jamais l’expression de « géographie sacrée », que nous attendrions aujourd’hui dans ce genre d’études. On constate, à ce propos, à quel point nous sommes redevables du vocabulaire rigoureux, que nous avons reçu de la lecture de René Guénon.

On doit remarquer enfin, que la principale qualité de son étude sur « Lourdes » tient au fait qu’il replace et considère le contexte religieux des « apparitions mariales » dans une dimension métaphysique. On ne peut pas ne pas évoquer ici la « Shakti » de la tradition hindoue, l’aspect féminin issu du Principe divin transcendant, la « part féminine de Dieu »… non plus que la notion qabbalistique de la « Shekhinah », « Demeure » et « Présence » du transcendant dans l’immanent.

Une dernière remarque, parmi bien d’autres qui se présentent à l’esprit d’un lecteur moderne de « Lourdes » : la constatation d’une « crise du monde moderne », sensible en Occident depuis la fin de notre moyen âge, exactement vingt-cinq années avant la publication de l’ouvrage de René Guénon sur ce thème (1902-1927). Un seul « bémol » in fine : reconnaissons que le style, dans lequel l’œuvre a été composée, « date » curieusement avec son parfum d’ « écriture artiste » inaugurée par Huysmans. Il est probable que Grillot de Givry aurait donné une facture tout autre à une réédition de son texte initial, durant les dernières années de son existence.

Un témoignage tardif de son propre fils[20] nous éclaire sur l’évolution du style (de vie et d’écriture) de son père. De manière amusante, il donne une idée de la transformation profonde de la personnalité de son père après 1920. On lit : « Il changea alors son propre aspect et abandonna les modes anciennes de façon radicale ; il supprima non seulement le port de la barbe, à l’instar de la foule d’alors, mais aussi les vêtements de style artiste ou esthète… ».

Francis Laget
Pour en savoir plus sur les travaux de Grillot de Givry :
John Dee - La Monade Hiéroglyphique (Traduit et annoté par Grillot de Givry)


Le Christ et la patrie



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Voir  aussi À propos des pèlerinages de René Guénon
[1] Mars 1930 : pp. 182-199.

[2] Pp. 413-421.

[3] Mars-avril : pp. 93-99.

[4] Voir le compte rendu de Jean Reyor en annexe.

[5]  « Voile d’Isis » et « Etudes Traditionnelles ».

[6]   « Voile d’Isis » de mars 1929 : N° 111, pp. 166-168.

[7]  Op. cit.

[8] J.P. Laurant « René Philipon… », in « Les Marges du Christianisme » sous la direction de J.P. Chantin, pp. 196, 197, éditions Beauchesne 2001.

[9] Dans l’édition de Sulzbach, 1677, le mot « Kabbala » est écrit avec un K initial. On écrit aussi maintenant le plus souvent « Cabbale » avec un C. En réalité, la transcription la plus fidèle d’après la langue hébraïque commanderait « Qabbala » avec un Q (lettre hébraïque « Qoph »).

[10] « Le symbolisme des lettres hébraïques » et « Le symbolisme des Noms divins hébraïques ».

[11]  Numéro spécial consacré à René Guénon, juillet / novembre 1951 : N° 293, 294 et 295, pp. 193-354.

[12] « Milosz entre ésotérisme et poésie » : cahier N° 31 / 32 de l’Association des amis de Milosz, 1993.

[13] Première série, N° 1.

[14] Editions Dervy, 1987.

[15] On relève dans le « Voile d’Isis » de septembre 1911, p. 213, un compte-rendu signé des seules initiales « E.B. » ( probablement Ernest Bosc) du volume de Grillot de Givry : « Le Christ et la Patrie », la note suivante : « … Il se propose de donner dans « Paray-le-Monial » la synthèse complète de ce que fut la personnalité de Jésus et, dans l’« Introduction à l’étude de la Kabbale », la révélation intégrale du mystère du Verbe apocalyptique… » (sic) S’agit-il d’une confidence de Grillot de Givry à Ernest Bosc ? Nous l’ignorons.

[16] E.T. : mars / avril 1959, N° 352, p. 95.

[17] « Voile d’Isis » d’avril 1920, pp. 273-286.

[18] Pp. 182-199.

[19] Pp. 182-186.

[20] Texte donné à la revue « La Tour Saint-Jacques », de janvier/avril 1958.





samedi 19 octobre 2013

À propos des pèlerinages - René Guénon

                                                

 
 
Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 1, René Guénon, éd. Éditions Traditionnelles, 1971

        

                              À PROPOS DES PÈLERINAGES*

 

[*] Publié dans « Voile d’Isis », juin 1930.

 

La récente reproduction, dans le Voile d’Isis, du remarquable article de M. Grillot de Givry sur les lieux de pèlerinages nous amène à revenir sur cette question à laquelle nous avons déjà fait ici quelques allusions, ainsi que M. Clavelle le rappelait dans sa présentation de cet article.

Notons tout d’abord que le mot latin peregrinus, d’où vient « pèlerin », signifie à la fois « voyageur » et « étranger ». Cette simple remarque donne lieu déjà à des rapprochements assez curieux : en effet, d’une part, parmi les Compagnons, il en est qui se qualifient de « passants » et d’autres d’« étrangers », ce qui correspond précisément aux deux sens de peregrinus (lesquels se trouvent d’ailleurs aussi dans l’hébreu gershôn) ; d’autre part, dans la Maçonnerie, même moderne et « spéculative », les épreuves symboliques de l’initiation sont appelées « voyages ». D’ailleurs, dans beaucoup de traditions diverses, les différents stades initiatiques sont souvent décrits comme les étapes d’un voyage ; parfois, c’est d’un voyage ordinaire qu’il s’agit, parfois aussi d’une navigation, ainsi que nous l’avons signalé en d’autres occasions. Ce symbolisme du voyage est peut-être d’un usage plus répandu encore que celui de la guerre, dont nous parlions dans notre dernier article ; l’un et l’autre, du reste, ne sont pas sans présenter entre eux un certain rapport, qui s’est même traduit parfois extérieurement dans les faits historiques ; nous pensons notamment ici au lien étroit qui exista, au moyen âge, entre les pèlerinages en Terre Sainte et les Croisades. Ajoutons encore que, même dans le langage religieux le plus ordinaire, la vie terrestre, considérée comme une période d’épreuves, est souvent assimilée à un voyage, et même qualifiée plus expressément de pèlerinage, le monde céleste, but de ce pèlerinage, étant aussi identifié symboliquement à la « Terre Sainte » ou « Terre des Vivants »1.

L’état d’« errance », si l’on peut dire, ou de migration, est donc, d’une façon générale, un état de « probation » ; et, ici encore, nous pouvons remarquer que tel est bien en effet son caractère dans des organisations comme le Compagnonnage. En outre, ce qui est vrai à cet égard pour des individus peut l’être aussi, dans certains cas tout au moins pour des peuples pris collectivement : un exemple très net est celui des Hébreux errant pendant quarante ans dans le désert avant d’atteindre la Terre promise .

[1] Pour ce qui concerne le symbolisme de la « Terre Sainte » nous renvoyons à notre étude sur le Roi du Monde, et aussi à notre article paru dans le numéro spécial du Voile d’Isis consacré aux Templiers.

[Note de l’Éditeur : Voir aussi le chapitre III de Aperçus sur l’Ésotérisme chrétien et le chapitre XI de Symboles fondamentaux de la Science sacrée.]



Il faut d’ailleurs faire ici une distinction, car cet état, essentiellement transitoire, ne doit pas être confondu avec l’état nomade qui est normal à certains peuples : même arrivés à la Terre promise, et jusqu’au temps de David et de Salomon, les Hébreux furent un peuple nomade, mais, évidemment, ce nomadisme n’avait pas le même caractère que leur pérégrination dans le désert1. Il y a même lieu d’envisager un troisième cas d’« errance », que l’on peut désigner plus proprement par le mot de « tribulation » : c’est celui des Juifs après leur dispersion, et aussi selon toute vraisemblance, celui des Bohémiens ; mais ceci nous entraînerait trop loin, et nous dirons seulement que ce cas aussi est applicable également à des collectivités et à des individus. On voit par là combien ces choses sont complexes et combien il peut y avoir de distinctions à faire parmi des hommes se présentant extérieurement sous les mêmes apparences, confondus avec les pèlerins au sens ordinaire de ce mot, d’autant plus qu’il faut encore ajouter ceci : il arrive parfois que des initiés, parvenus au but, des « adeptes » même, reprennent, pour des raisons spéciales, cette même apparence de « voyageurs ».

Mais revenons aux pèlerins : on sait que leurs signes distinctifs étaient la coquille (dite de saint Jacques) et le bâton ; ce dernier, qui a aussi un étroit rapport avec la canne compagnonnique, est naturellement un attribut du voyageur, mais il a bien d’autres significations, et peut-être consacrerons-nous quelque jour à cette question une étude spéciale.

 

[1] La distinction des peuples nomades (pasteurs) et sédentaires (agriculteurs), qui remonte aux origines mêmes de l’humanité terrestre, a une grande importance pour la compréhension des caractères spéciaux des différentes formes traditionnelles.

 


 Quant à la coquille, en certaines régions, elle était appelée « creusille » et ce mot doit être rapproché de celui de « creuset » ce qui nous ramène à l’idée d’épreuves, envisagée plus particulièrement selon un symbolisme alchimique, et entendue dans le sens de la « purification », la Katharsis des Pythagoriciens, qui était précisément la phase préparatoire de l’initiation1.

La coquille étant regardée plus spécialement comme l’attribut de saint Jacques, nous sommes amenés à faire à ce propos une remarque concernant le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Les routes que suivaient autrefois les pèlerins sont souvent appelées, aujourd’hui encore, « chemins de saint Jacques » ; mais cette expression a en même temps une tout autre application : le « chemin de saint Jacques », en effet dans le langage des paysans, c’est aussi la Voie Lactée ; et ceci semblera peut-être moins inattendu si l’on observe que Compostelle, étymologiquement, n’est pas autre chose que le « champ étoilé ». Nous rencontrons ici une autre idée, celle des « voyages célestes » d’ailleurs en corrélation avec les voyages terrestres ; c’est encore là un point sur lequel il ne nous est pas possible d’insister présentement, et nous indiquerons seulement que l’on peut pressentir par là une certaine correspondance entre la situation géographique des lieux de pèlerinages et l’ordonnance même de la sphère céleste ; ici, la « géographie sacrée » à laquelle nous avons fait allusion s’intégrera donc dans une véritable « cosmographie sacrée ».

 

Pièce de monnaie  découverte en Calabre (Italie) lorsque celle-ci  faisait partie de la Grande-Grèce (-480 avant JC)


[1] On pourra se reporter ici à ce que nous avons dit dans Le Roi du Monde sur la désignation des initiés, dans des traditions diverses, par des termes se rapportant à l’idée de « pureté ».

 
Encore à propos des routes de pèlerinages, il convient de rappeler que M. Joseph Bédier a eu le mérite de reconnaître le lien existant entre les sanctuaires qui en marquaient les étapes et la formation des chansons de geste. Ce fait pourrait être généralisé, nous semble-t-il, et l’on pourrait dire la même chose en ce qui concerne la propagation d’une multitude de légendes dont la réelle portée initiatique est malheureusement presque toujours méconnue des modernes. En raison de la pluralité de leurs sens, les récits de ce genre pouvaient s’adresser à la fois à la foule des pèlerins ordinaires et… aux autres ; chacun les comprenait suivant la mesure de sa propre capacité intellectuelle, et quelques-uns seulement en pénétraient la signification profonde, ainsi qu’il arrive pour tout enseignement initiatique. Il y a lieu de noter aussi que, si divers que fussent les gens qui parcouraient les routes, y compris les colporteurs et même les mendiants, il s’établissait entre eux, pour des raisons sans doute assez difficiles à définir, une certaine solidarité se traduisant par l’adoption en commun d’un langage conventionnel spécial, « argot de la Coquille » ou « langage des pérégrins ». Chose intéressante, M. Léon Daudet a fait remarquer dans un de ses récents livres que beaucoup de mots et de locutions appartenant à ce langage se rencontrent chez Villon et chez Rabelais1 ; et, au sujet de ce dernier, il indique aussi, ce qui est assez digne de remarque au même point de vue, que, pendant plusieurs années, « il pérégrina à travers le Poitou, province à ce moment-là célèbre par les mystères et les farces qu’on y interprétait et aussi par les légendes qui y couraient ; dans Pantagruel, on retrouve

 

[1] Les Horreurs de la Guerre, pp. 145, 147 et 167.

 

trace de ces légendes, de ces farces, et un certain nombre de termes appartenant en propre aux Poitevins »1. Si nous citons cette dernière phrase, c’est que, outre qu’il y est fait mention de ces légendes dont nous parlions tout à l’heure, elle soulève encore une autre question en liaison avec ce dont il s’agit ici, celle des origines du théâtre : celui-ci, tout d’abord, fut d’une part essentiellement ambulant, et d’autre part revêtu d’un caractère religieux, au moins quant à ses formes extérieures, – caractère religieux qui est à rapprocher de celui des pèlerins et des gens qui en prenaient les apparences. Ce qui donne encore plus d’importance à ce fait, c’est qu’il n’est pas particulier à l’Europe du moyen âge ; l’histoire du théâtre dans la Grèce antique est tout à fait analogue, et l’on pourrait aussi trouver des exemples similaires dans la plupart des pays d’Orient.

Mais il faut nous borner, et nous envisagerons seulement encore un dernier point, à propos de l’expression de « nobles voyageurs » appliquée aux initiés, ou tout au moins à certains d’entre eux, précisément en raison de leurs pérégrinations. Là-dessus, M. O. V. de L. Milosz a écrit ce qui suit : « Les « nobles voyageurs », c’est le nom secret des initiés de l’antiquité, transmis par la tradition orale à ceux du moyen âge et des temps modernes. Il a été prononcé pour la dernière fois en public le 30 mai 1786, à Paris, au cours d’une séance du Parlement consacrée à l’interrogatoire d’un accusé célèbre (Cagliostro), victime du pamphlétaire Théveneau de Morande.


[1] Ibid. p. 173.


Les pérégrinations des initiés ne se distinguaient des ordinaires voyages d’études que par le fait que leur itinéraire coïncidait rigoureusement, sous ses apparences de course aventureuse, avec les aspirations et les aptitudes les plus secrètes de l’adepte. Les exemples les plus illustres de ces pèlerinages nous sont offerts par Démocrite, initié aux secrets de l’alchimie par les prêtres égyptiens et le mage Ostanès, comme aux doctrines asiatiques par ses séjours en Perse et, selon quelques historiens, aux Indes ; Thalès, formé dans les temples d’Égypte et de Chaldée ; Pythagore, qui visita tous les pays connus des anciens (et très vraisemblablement l’Inde et la Chine) et dont le séjour en Perse fut marqué par les entretiens qu’il y eut avec le mage Zaratas, en Gaule par sa collaboration avec les Druides, enfin en Italie par ses discours à l’Assemblée des Anciens de Crotone. À ces exemples, il conviendrait d’ajouter les séjours de Paracelse en France, Autriche, Allemagne, Espagne et Portugal, Angleterre, Hollande, Danemark, Suède, Hongrie, Pologne, Lithuanie, Valachie, Carniole, Dalmatie, Russie et Turquie, ainsi que les voyages de Nicolas Flamel en Espagne, où Maistre Canches lui apprit à déchiffrer les fameuses figures hiéroglyphiques du Livre d’Abraham Juif. Le poète Robert Browning a défini la nature secrète de ces pèlerinages scientifiques dans une strophe singulièrement riche d’intuition : « Je vois mon chemin comme l’oiseau sa route sans trace ; quelque jour, Son jour d’heur, j’arriverai. Il me guide, Il guide l’oiseau. » Les années de voyage de Wilhelm Meister ont la même signification initiatique »1. Nous avons tenu à reproduire ce passage en entier, malgré sa longueur, en raison des exemples intéressants qu’il renferme ; sans doute pourrait-on en trouver encore beaucoup d’autres plus ou moins connus, mais ceux-là sont particulièrement caractéristiques, encore qu’ils ne se rapportent peut-être pas tous au même cas parmi ceux que nous avons distingués plus haut, et qu’il ne faille pas confondre les « voyages d’études », même réellement initiatiques avec les missions spéciales des adeptes ou même de certains initiés d’un moindre degré.
                                                                         Pythagore




Pour en revenir à l’expression de « nobles voyageurs », ce sur quoi nous voulons surtout attirer l’attention, c’est que l’épithète « nobles » semble indiquer qu’elle doit désigner, non pas toute initiation indistinctement, mais plus proprement une initiation de Kshatriyas, ou ce qu’on peut appeler l’« art royal » suivant le vocable conservé jusqu’à nos jours par la Maçonnerie. En d’autres termes, il s’agirait alors d’une initiation se rapportant, non à l’ordre métaphysique pur, mais à l’ordre cosmologique et aux applications qui s’y rattachent, ou à tout ce qui en Occident, a été compris sous l’appellation générale d’« hermétisme »2. S’il en est ainsi, M. Clavelle a eu parfaitement raison de dire que, tandis que saint Jean correspond au point de vue purement métaphysique de la Tradition, saint Jacques correspondrait plutôt au point de vue des « sciences traditionnelles » ; et, même sans évoquer le rapprochement, cependant fort plausible, avec le « maître Jacques » du compagnonnage, bien des indices concordants tendraient à prouver que cette correspondance est effectivement justifiée.
le pharaon Amasis aurait dit que personne n'était en mesure de savoir quelle était la hauteur de la Grande Pyramide et Thalès aurait relevé le défi en calculant le rapport entre son ombre et celle d'un corps de référence, au moyen d'un gnomon ou d'un bâton : « Ainsi, vous, Thalès, le roi d'Égypte vous admire beaucoup, et, entre autres choses, il a été, au-delà de ce qu'on peut dire, ravi de la manière dont vous avez mesuré la pyramide sans le moindre embarras et sans avoir eu besoin d'aucun instrument. Après avoir dressé votre bâton à l'extrémité de l'ombre que projetait la pyramide, vous construisîtes deux triangles par la tangence d'un rayon, et vous démontrâtes qu'il y avait la même proportion entre la hauteur du bâton et la hauteur de la pyramide qu'entre la longueur des deux ombres. » (Source Wiki)
 

[1] Les Arcanes, pp. 81-82.

[2] Sur la distinction des deux initiations sacerdotale et royale, nous renverrons à notre dernier livre, Autorité spirituelle et pouvoir temporel.

 

C’est bien à ce domaine, que l’on peut qualifier d’« intermédiaire », que se réfère en effet tout ce qui s’est propagé par la voie des pèlerinages, aussi bien que les traditions du Compagnonnage ou celles des Bohémiens. La connaissance des « petits mystères », qui est celle des lois du « devenir », s’acquiert en parcourant la « roue des choses » mais la connaissance des « grands mystères », étant celle des principes immuables, exige la contemplation immobile dans la « grande solitude », au point fixe qui est le centre de la roue, le pôle invariable autour duquel s’accomplissent, sans qu’il y participe, les révolutions de l’Univers manifesté.


 

                                   Mihrâb de la Grande Mosquée de Kairouan


Décor de coquille en marbre sculpté du Mihrâb de la Grande Mosquée de Kairouan
 
 
 
 
Trompes cannelées en forme de coquille de la coupole du mihrab (vers 836) dans la Grande Mosquée de Kairouan
 
 
La mosquée de Tinmel (Maroc) . 1153
 
 
            Mihrâb du Mausolée de Sayyida Ruqayya , fille d' ‘Alî (Paix sur eux), Le Caire, Égypte (1133) 
                                                                      Mosquée de Cordoue



                                                                Mosquée de Cordoue