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samedi 8 février 2014

René Guénon - Le Ming-tang






http://www.index-rene-guenon.org/



[René Guénon, La Grande Triade, 1946, chap.XVI : Le Ming-tang].

Vers la fin du troisième millénaire avant l’ère chrétienne, la Chine était divisée en neuf provinces (1), suivant la disposition géométrique figurée ci-contre (fig. 16) : une au centre, huit aux quatre points cardinaux et aux quatre points intermédiaires.




Cette division est attribuée à Yu le Grand (Ta-Yu (2)), qui, dit-on, parcourut le monde pour « mesurer la Terre » ; et, cette mesure s’effectuant suivant la forme carrée, on voit ici l’usage de l’équerre attribuée à l’Empereur comme « Seigneur de la Terre (3) ». La division en neuf lui fut inspirée par le diagramme appelé Lo-chou ou « Écrit du Lac » qui, suivant la « légende », lui avait été apporté par une tortue (4) et dans lequel les neuf premiers nombres sont disposés de façon à former ce qu’on appelle un « carré magique (5) » ; par-là, cette division faisait de l’Empire une image de l’Univers. Dans ce « carré magique (6) », le centre est occupé par le nombre 5, qui est lui-même le « milieu » des neuf premiers nombres (7), et qui est effectivement, comme on l’a vu plus haut, le nombre « central » de la Terre, de même que 6 est le nombre « central » du Ciel (8) ; la province centrale, correspondant à ce nombre, et où résidait l’Empereur, était appelée « Royaume du Milieu » (Tchoung-kouo (9)), et c’est de là que cette dénomination aurait été, par la suite, étendue à la Chine tout entière. Il peut d’ailleurs, à vrai dire, y avoir quelque doute sur ce dernier point, car, de même que le « Royaume du Milieu » occupait dans l’Empire une position centrale, l’Empire lui-même, dans son ensemble, pouvait être conçu dès l’origine comme occupant dans le monde une semblable position ; et cela paraît bien résulter du fait même qu’il était constitué de façon à former, comme nous l’avons dit tout à l’heure, une image de l’Univers. En effet, la signification fondamentale de ce fait, c’est que tout est contenu en réalité dans le centre, de sorte qu’on doit y retrouver, d’une certaine façon et en « archétype », si l’on peut s’exprimer ainsi, tout ce qui se trouve dans l’ensemble de l’Univers ; il pouvait donc y avoir ainsi, à une échelle de plus en plus réduite, toute une série d’images semblables (10) disposées concentriquement, et aboutissant finalement au point central même où résidait l’Empereur (11), qui, ainsi que nous l’avons dit précédemment, occupait la place de l’« homme véritable » et en remplissait la fonction comme « médiateur » entre le Ciel et la Terre (12).



(1) Le territoire de la Chine semble avoir été compris alors entre le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu.
(2) Il est au moins curieux de constater la ressemblance singulière qui existe entre le nom et l’épithète de Yu le Grand et ceux du Hu Gadarn de la tradition celtique ; faut-il en conclure qu’il y a là comme des « localisations » ultérieures et particularisées d’un même « prototype » qui remonterait beaucoup plus loin, et peut-être jusqu’à la Tradition primordiale elle-même ? Ce rapprochement n’est d’ailleurs pas plus extraordinaire que ce que nous avons rapporté ailleurs au sujet de l’« île des quatre Maîtres » visitée par l’Empereur Yao, dont précisément Yu le Grand fut tout d’abord le ministre (Le Roi du Monde, ch. IX).

(3) Cette équerre est à branches égales, comme nous l’avons dit, parce que la forme de l’Empire et celle de ses divisions étaient considérées comme des carrés parfaits.
(4) L’autre diagramme traditionnel, appelé Ho-tou ou « Tableau du Fleuve », et dans lequel les nombres sont disposés en « croisée », est rapporté à Fo-hi et au dragon comme le Lo-chou l’est à Yu le Grand et à la tortue.

(5) Nous sommes obligé de conserver cette dénomination parce que nous n’en avons pas de meilleure à notre disposition, mais elle a l’inconvénient de n’indiquer qu’un usage très spécial (en connexion avec la fabrication des talismans) des carrés numériques de ce genre, dont la propriété essentielle est que les nombres contenus dans toutes les lignes verticales et horizontales, ainsi que dans les deux diagonales, donnent toujours la même somme ; dans le cas considéré ici, cette somme est égale à 15.
(6) Si, au lieu des nombres, on place le symbole yin-yang (fig. 9) au centre et les huit koua ou trigrammes dans les autres régions, on a, sous une forme carrée ou « terrestre », l’équivalent du tableau de forme circulaire ou « céleste » où les koua sont rangés habituellement, soit suivant la disposition du « Ciel antérieur » (Sien-tien), attribuée à Fo-hi, soit suivant celle du « Ciel postérieur » (Keou-tien), attribuée à Wen-wang.

(7) Le produit de 5 par 9 donne 45, qui est la somme de l’ensemble des neuf nombres contenus dans le carré et dont il est le « milieu ».
(8) Nous rappelons à ce propos que 5 + 6 = 11 exprime l’« union centrale du Ciel et de la Terre ». – Dans le carré, les couples de nombres opposés ont tous pour somme 10 = 5 × 2. Il y a lieu de remarquer encore que les nombres impairs ou yang sont placés au milieu des côtés (points cardinaux), formant une croix (aspect dynamique), et que les nombres pairs ou yin sont placés aux angles (points intermédiaires), délimitant le carré lui-même (aspect statique).

(9) Cf. le royaume de Mide ou du « Milieu » dans l’ancienne Irlande ; mais celui-ci était entouré seulement de quatre autres royaumes correspondant aux quatre points cardinaux (Le Roi du Monde, ch. IX).Voir aussi  René Guénon - L'omphalos, symbole du centre

(10) Ce mot doit être pris ici au sens précis qu’a en géométrie le terme de « figures semblables ».
(11) Ce point était, non pas précisément centrum in trigono centri, suivant une formule connue dans les initiations occidentales, mais, d’une façon équivalente, centrum in quadrato centri.

(12) On peut trouver d’autres exemples traditionnels d’une semblable « concentration » par degrés successifs, et nous en avons donné ailleurs un qui appartient à la Kabbale hébraïque : « Le Tabernacle de la Sainteté de Jehovah, la résidence de la Shekinah, est le Saint des Saints qui est le cœur du Temple, qui est lui-même le centre de Sion (Jérusalem), comme la sainte Sion est le centre de la Terre d’Israël, comme la Terre d’Israël est le centre du monde » (cf. Le Roi du Monde, ch. VI).


Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner de cette situation « centrale » attribuée à l’Empire chinois par rapport au monde entier ; en fait, il en fut toujours de même pour toute contrée où était établi le centre spirituel d’une tradition. Ce centre, en effet, était une émanation ou un reflet du centre spirituel suprême, c’est-à-dire du centre de la Tradition primordiale dont toutes les formes traditionnelles régulières sont dérivées par adaptation à des circonstances particulières de temps et de lieux, et, par conséquent, il était constitué à l’image de ce centre suprême auquel il s’identifiait en quelque sorte virtuellement (13). C’est pourquoi la contrée elle-même qui possédait un tel centre spirituel, quelle qu’elle fût, était par là même une « Terre Sainte », et, comme telle, était désignée symboliquement par des appellations telles que celles de « Centre du Monde » ou de « Cœur du Monde », ce qu’elle était en effet pour ceux qui appartenaient à la tradition dont elle était le siège, et à qui la communication avec le centre spirituel suprême était possible à travers le centre secondaire correspondant à cette tradition (14). Le lieu où ce centre était établi était destiné à être, suivant le langage de la Kabbale hébraïque, le lieu de manifestation de la Shekinah ou « présence divine » (15), c’est-à-dire, en termes extrême-orientaux, le point où se reflète directement l’« Activité du Ciel », et qui est proprement, comme nous l’avons vu, l’« Invariable Milieu », déterminé par la rencontre de l’« Axe du Monde » avec le domaine des possibilités humaines (16) ; et ce qu’il est particulièrement important de noter à cet égard, c’est que la Shekinah était toujours représentée comme « Lumière », de même que l’« Axe du Monde » était, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, assimilé symboliquement à un « rayon lumineux ».
Nous avons dit tout à l’heure que, comme l’Empire chinois représentait dans son ensemble, par la façon dont il était constitué et divisé, une image de l’Univers, une image semblable devait se trouver dans le lieu central qui était la résidence de l’Empereur, et il en était effectivement ainsi : c’était le Ming-tang, que certains sinologues, ne voyant que son caractère le plus extérieur, ont appelé la « Maison du Calendrier », mais dont la désignation, en réalité, signifie littéralement « Temple de la Lumière », ce qui se rattache immédiatement à la remarque que nous venons de faire en dernier lieu (17). Le caractère ming est composé des deux caractères qui représentent le Soleil et la Lune ; il exprime ainsi la lumière dans sa manifestation totale, sous ses deux modalités directe et réfléchie tout à la fois, car, bien que la lumière en elle-même soit essentiellement yang, elle doit, pour se manifester, revêtir, comme toutes choses, deux aspects complémentaires qui sont yang et yin l’un par rapport à l’autre, et qui correspondent respectivement au Soleil et à la Lune (18), puisque, dans le domaine de la manifestation, le yang n’est jamais sans le yin ni le yin sans le yang (19).

Rebis Hermetica  
   Fuxi et Nuwa (voir ici)

















                                                                                             
                                                                                                                         




(13) Voir Le Roi du Monde, et aussi Aperçus sur l’Initiation, ch. X.

(14) Nous avons donné tout à l’heure un exemple d’une telle identification avec le « Centre du Monde » en ce qui concerne la Terre d’Israël ; on peut citer aussi, entre autres, celui de l’ancienne Égypte : suivant Plutarque, « les Égyptiens donnent à leur contrée le nom de Chêmia (Kêmi ou « terre noire », d’où est venue la désignation de l’alchimie), et la comparent à un cœur » (Isis et Osiris, 33 ; traduction Mario Meunier, p. 116) ; cette comparaison, quelles que soient les raisons géographiques ou autres qui aient pu en être données exotériquement, ne se justifie en réalité que par une assimilation au véritable « Cœur du Monde ».
(15) Voir Le Roi du Monde, ch. III, et Le Symbolisme de la Croix, ch. VII. – C’est là ce qu’était le Temple de Jérusalem pour la tradition hébraïque, et c’est pourquoi le Tabernacle ou le Saint des Saints était appelé mishkan ou « habitacle divin » ; le Grand-Prêtre seul pouvait y pénétrer pour remplir, comme l’Empereur en Chine, la fonction de « médiateur ».

(16) La détermination d’un lieu susceptible de correspondre effectivement à cet « Invariable Milieu » relevait essentiellement de la science traditionnelle que nous avons déjà désignée en d’autres occasions sous le nom de « géographie sacrée ».
(17) Il y a lieu de rapprocher le sens de cette désignation du Ming-tang de la signification identique qui est incluse dans le mot « Loge », ainsi que nous l’avons indiqué ailleurs (Aperçus sur l’Initiation, ch. XLVI), d’où l’expression maçonnique de « lieu très éclairé et très régulier » (cf. Le Roi du Monde, ch. III). D’ailleurs, le Ming-tang et la Loge sont l’un et l’autre des images du Cosmos (Loka, au sens étymologique de ce terme sanscrit), considéré comme le domaine ou le « champ » de manifestation de la Lumière (cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. III). – Il faut encore ajouter ici que le Ming-tang est figuré dans les locaux d’initiation de la Tien-ti-houei (cf. B. Favre, Les Sociétés secrètes en Chine, pp. 138-139 et 170) ; une des devises principales de celle-ci est : « Détruire l’obscurité (tsing), restaurer la lumière (ming) », de même que les Maîtres Maçons doivent travailler à « répandre la lumière et rassembler ce qui est épars » ; l’application qui en a été faite dans les temps modernes aux dynasties Ming et Tsing, par « homophonie », ne représente qu’un but contingent et temporaire assigné à certaines des « émanations » extérieures de cette organisation, travaillant dans le domaine des activités sociales et même politiques.

(18) Ce sont, dans la tradition hindoue, les deux yeux de Vaishwânara, qui sont respectivement en relation avec les deux courants subtils de la droite et de la gauche, c’est-à-dire avec les deux aspects yang et yin de la force cosmique dont nous avons parlé plus haut (cf. L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIII et XXI) ; la tradition extrême-orientale les désigne aussi comme l’« œil du jour » et l’« œil de la nuit », et il est à peine besoin de faire remarquer que le jour est yang et la nuit yin.

(19) Nous nous sommes déjà amplement expliqué ailleurs sur la signification proprement initiatique de la « Lumière » (Aperçus sur l’Initiation, notamment ch. IV, XLVI et XLVII) ; à propos de la Lumière et de sa manifestation « centrale », nous rappellerons aussi ici ce qui a été indiqué plus haut au sujet du symbolisme de l’Étoile flamboyante, représentant l’homme régénéré résidant dans le « Milieu » et placé entre l’équerre et le compas qui, comme la base et le toit du Ming-tang, correspondent respectivement à la Terre et au Ciel.


Le plan du Ming-tang était conforme à celui que nous avons donné plus haut pour la division de l’Empire (fig. 16), c’est-à-dire qu’il comprenait neuf salles disposées exactement comme les neuf provinces ; seulement, le Ming-tang et ses salles, au lieu d’être des carrés parfaits, furent des rectangles plus ou moins allongés, le rapport des côtés de ces rectangles variant suivant les différentes dynasties, comme la mesure de la hauteur du mât du char dont nous avons parlé précédemment, en raison de la différence des périodes cycliques avec lesquelles ces dynasties étaient mises en correspondance ; nous n’entrerons pas ici dans les détails à ce sujet, car le principe seul nous importe présentement (20). Le Ming-tang avait douze ouvertures sur l’extérieur, trois sur chacun de ses quatre côtés, de sorte que, tandis que les salles du milieu des côtés n’avaient qu’une seule ouverture, les salles d’angle en avaient deux chacune ; et ces douze ouvertures correspondaient aux douze mois de l’année : celles de la façade orientale aux trois mois de printemps, celles de la façade méridionale aux trois mois d’été, celles de la façade occidentale aux trois mois d’automne, et celles de la façade septentrionale aux trois mois d’hiver. Ces douze ouvertures formaient donc un Zodiaque (21) ; elles correspondaient ainsi exactement aux douze portes de la « Jérusalem céleste » telle qu’elle est décrite dans l’Apocalypse (22) et qui est aussi à la fois le « Centre du Monde » et une image de l’Univers sous le double rapport spatial et temporel (23).
L’Empereur accomplissait dans le Ming-tang, au cours du cycle annuel, une circumambulation dans le sens « solaire » (voir fig. 14), se plaçant successivement à douze stations correspondant aux douze ouvertures, et où il promulguait les ordonnances (yue-ling) convenant aux douze mois ; il s’identifiait ainsi successivement aux « douze soleils », qui sont les douze âdityas de la tradition hindoue, et aussi les « douze fruits de l’Arbre de Vie » dans le symbolisme apocalyptique (24). Cette circumambulation s’effectuait toujours avec retour au centre, marquant le milieu de l’année (25), de même que, lorsqu’il visitait l’Empire, il parcourait les provinces dans un ordre correspondant et revenait ensuite à sa résidence centrale, et de même aussi que, suivant le symbolisme extrême-oriental, le Soleil, après le parcours d’une période cyclique (qu’il s’agisse d’un jour, d’un mois ou d’une année), revient se reposer sur son arbre, qui, comme l’« Arbre de Vie » placé au centre du « Paradis terrestre » et de la « Jérusalem céleste », est une figuration de l’« Axe du Monde ». On doit voir assez clairement que, en tout cela, l’Empereur apparaissait proprement comme le « régulateur » de l’ordre cosmique même, ce qui suppose d’ailleurs l’union, en lui ou par son moyen, des influences célestes et des influences terrestres, qui, ainsi que nous l’avons déjà indiqué plus haut, correspondent aussi respectivement, d’une certaine façon, aux déterminations temporelles et spatiales que la constitution du Ming-tang mettait en rapport direct les unes avec les autres.


(20) Pour ces détails, on pourra voir M. Granet, La Pensée chinoise, pp. 250-275. – La délimitation rituelle d’une aire telle que celle du Ming-tang constituait proprement la détermination d’un templum au sens primitif et étymologique de ce mot (cf. Aperçus sur l’Initiation, ch. XVII).

(21) Cette disposition en carré représente, à proprement parler, une projection terrestre du Zodiaque céleste disposé circulairement.
(22) Cf. Le Roi du Monde, ch. XI, et Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XX. – Le plan de la « Jérusalem céleste » est également carré.

(23) Le temps est d’ailleurs « changé en espace » à la fin du cycle, de sorte que toutes ses phases doivent être alors envisagées en simultanéité (voir Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXIII).
(24) Cf. Le Roi du Monde, ch. IV et XI, et Le Symbolisme de la Croix, ch. IX.

(25) Ce milieu de l’année se situait à l’équinoxe d’automne quand l’année commençait à l’équinoxe de printemps, comme il en fut généralement dans la tradition extrême-orientale (bien qu’il y ait eu à cet égard, à certaines époques, des changements qui ont dû correspondre aux changements d’orientation dont nous avons parlé plus haut), ce qui est d’ailleurs normal en raison de la localisation géographique de cette tradition, puisque l’Orient correspond au printemps ; nous rappelons à ce propos que l’axe Est-Ouest est un axe équinoxial, tandis que l’axe Nord-Sud est un axe solsticial.

[René Guénon, La Grande Triade, 1946, chap.XVI : Le Ming-tang].



  Yu le Grand, domptant les océans . 




vendredi 18 octobre 2013

L'Idée du Centre dans les Traditions antiques - René Guénon








 « Regnabit » - 5e année – n° 12 – Tome X – Mai 1926.



A la fin d'un de nos derniers articles (mars 1926), nous faisions allusion au « Centre du Monde » et aux divers symboles qui le représentent ; il nous faut revenir sur cette idée du Centre, qui a la plus grande importance dans toutes les traditions antiques, et indiquer quelques-unes des principales significations qui s'y attachent. Pour les modernes, en effet, cette idée n'évoque plus immédiatement tout ce qu'y voyaient les anciens ; là comme en tout ce qui touche au symbolisme, bien des choses ont été oubliées, et certaines façons de penser semblent devenues totalement étrangères à la grande majorité de nos contemporains ; il convient donc d'y insister d'autant plus que l'incompréhension est plus générale et plus complète à cet égard.

 

Le Centre est, avant tout, l'origine, le point de départ de toutes choses ; c'est le point principiel, sans forme et sans dimensions, donc indivisible, et, par suite, la seule image qui puisse être donnée de l'Unité primordiale. De lui, par son irradiation, toutes choses sont produites, de même que l'Unité produit tous les nombres, sans que son essence en soit d'ailleurs modifiée ou affectée en aucune façon. Il y a ici un parallélisme complet entre deux modes d'expression : le symbolisme géométrique et le symbolisme numérique, de telle sorte qu'on peut les employer indifféremment et qu'on passe même de l'un à l'autre de la façon la plus naturelle. Il ne faut pas oublier, du reste, que, dans un cas aussi bien que dans l'autre, c'est toujours de symbolisme qu'il s'agit : l'unité arithmétique n'est pas l'Unité métaphysique, elle n'en est qu'une figure, mais une figure dans laquelle il n'y a rien d'arbitraire, car il existe entre l'une et l'autre une relation analogique réelle, et c'est cette relation qui permet de transposer l'idée de l'Unité au-delà du domaine de la quantité, dans l'ordre transcendantal. Il en est de même de l'idée du Centre ; celle-ci aussi est susceptible d'une semblable transposition, par laquelle elle se dépouille de son caractère spatial. qui n'est plus évoqué qu'à titre de symbole : le point central, c'est le Principe, c'est l'Être pur ; et l'espace, qu'il emplit de son rayonnement, et qui n'est que par ce rayonnement même (le Fiat Lux de la Genèse), sans lequel cet espace ne serait que « privation » et néant, c'est le Monde au sens le plus étendu de ce mot, l'ensemble de tous les êtres et de tous les états d'existence qui constituent la manifestation universelle.

 


                                        Fig . 1                    Fig . 2
 
 
La représentation la plus simple de l'idée que nous venons de formuler, c'est le point au centre dit cercle (fig. l) : le point est l'emblème du Principe, le cercle est celui du Monde. Il est impossible d'assigner à l'emploi de cette figuration une origine quelconque dans le temps, car on la rencontre fréquemment sur des objets préhistoriques ; sans doute faut-il y voir un des signes qui se rattachent directement à la Tradition primordiale. Parfois, le point est entouré de plusieurs cercles concentriques, qui semblent représenter les différents états ou degrés de l'existence manifestée, se disposant hiérarchiquement selon leur plus ou moins grand éloignement du Principe primordial. Le point au centre du cercle a été pris aussi, et probablement dès une époque, fort ancienne, comme une figure du soleil, parce que celui-ci est véritablement, dans l'ordre physique, le Centre ou le « Coeur du Monde », ainsi que nous l'avons expliqué récemment (avril 1926); et cette figure est demeurée jusqu'à nos jours comme signe astrologique et astronomique usuel du soleil. C'est peut-être pour cette raison que la plupart des archéologues, partout où ils rencontrent ce symbole, prétendent lui assigner une signification exclusivement « solaire », alors qu'il a en réalité un sens bien autrement vaste et profond ; ils oublient, ou ils ignorent, que le soleil, au point de vue de toutes les traditions antiques, n'est lui-même qu'un symbole, celui du véritable « Centre du Monde », qui est le Principe Divin.

Le rapport qui existe entre le centre et la circonférence, ou entre ce qu'ils représentent respectivement, est déjà indiqué assez clairement par le fait que, là circonférence ne saurait exister sans son centre, tandis que celui-ci est absolument indépendant de celle-là. Ce rapport peut être marqué d'une façon plus nette encore et plus explicite, par des rayons issus du centre et aboutissant à la circonférence ; ces rayons peuvent évidemment être figurés en nombre variable, puisqu'ils sont réellement en multitude indéfinie comme les points de la circonférence qui en sont les extrémités ; mais, en fait, on a toujours choisi, pour les figurations de ce genre, des nombres qui ont par eux-mêmes une valeur symbolique particulière. Ici, la forme la plus simple est celle qui présente seulement quatre rayons divisant la circonférence en parties égales, c'est-à-dire deux diamètres rectangulaires formant une croix à l'intérieur de cette circonférence (fig. 2). Cette nouvelle figure a la même signification générale que la première, mais il s'y attache en outre certaines significations secondaires qui viennent la compléter : la circonférence, si on se la représente comme parcourue dans un certain sens, est l'image d'un cycle de manifestation, tel que ces cycles cosmiques dont la doctrine hindoue, notamment, donne une théorie extrêmement développée. Les divisions déterminées sur la circonférence par les extrémités des branches de la croix correspondent alors aux différentes périodes ou phases en lesquelles se partage le cycle ; et une telle division peut être envisagée, pour ainsi dire, à des échelles diverses, suivant qu'il s'agira de cycles plus ou moins étendus : on aura ainsi, par exemple, et pour nous en tenir au seul ordre de l'existence terrestre, les quatre moments principaux de la journée, les quatre phases de la lunaison, les quatre saisons de l'année, et aussi, suivant la conception que nous trouvons aussi bien dans les traditions de l'Inde et de l'Amérique centrale que dans celles de l'antiquité gréco-latine, les quatre âges de l'humanité. Nous ne faisons ici qu'indiquer sommairement ces considérations, pour donner une idée d'ensemble de ce qu'exprime le symbole dont il s'agit ; elles sont d'ailleurs reliées plus directement à ce que nous aurons à dire par la suite.




                             Fig. 3                                               Fig. 4



Parmi les figures qui comportent un plus grand nombre de rayons, nous devons mentionner spécialement les roues ou « rouelles », qui en ont le plus habituellement six ou huit (fig. 3 et 4). La « rouelle » celtique, qui s'est perpétuée à travers presque tout le moyen âge, se présente sous l'une et l'autre de ces deux formes ; ces mêmes figures ; et surtout la seconde, se rencontrent très souvent dans les pays orientaux, notamment en Chaldée et en Assyrie, dans l'Inde (où la roue est appelée chakra) et au Thibet. Nous avons montré précédemment (novembre 1925) l'étroite parenté de la roue à six rayons avec le Chrisme, qui n'en diffère en somme qu'en ce que la circonférence à laquelle appartiennent les extrémités des rayons n'y est pas tracée d'ordinaire ; et nous disions alors que la roue, au lieu d'être simplement un signe « solaire » comme on l'enseigne communément à notre époque, est avant tout un symbole du Monde, ce qu'on pourra maintenant comprendre sans difficulté. Dans le langage symbolique de l'Inde, on parle constamment de la « roue des choses » ou de la « roue de vie », ce qui correspond nettement à cette signification ; il y est aussi question de la « roue de la Loi », expression que le Bouddhisme a empruntée, comme bien d'autres, aux doctrines antérieures, et qui, originairement tout au moins, se réfère surtout aux théories cycliques. Il faut encore ajouter que le Zodiaque est représenté aussi sous la forme d'une roue, à douze rayons naturellement, et que d'ailleurs le nom qui lui est donné en sanscrit signifie littéralement « roue des signes » ; on pourrait aussi le traduire par « roue des nombres », suivant le sens premier du mot râshi qui sert à désigner les signes du Zodiaque (1).

Dans l'article auquel nous faisions allusion tout à l'heure (novembre 1925), nous avons noté la connexion qui existe entre la roue et divers symboles floraux; nous aurions même pu, pour certains cas tout au moins, parler d'une véritable équivalence (2). Si l'on considère une fleur symbolique telle que le lotus, le lis ou la rose (3), son épanouissement représente, entre autres choses (car ce sont là des symboles à significations multiples), et par une similitude très compréhensible, le développement de la manifestation ; cet épanouissement est d'ailleurs un rayonnement autour du centre, car, ici encore, il s'agit de figures « centrées », et c'est ce qui justifie leur assimilation avec la roue (4). Dans la tradition hindoue, le Monde est parfois représenté sous la forme d'un lotus au centre duquel s'élève le Mêru, la montagne sacrée qui symbolise le Pôle.



 
 
Mais revenons aux significations du Centre, car, jusqu'ici, nous n'avons en somme exposé que la première de toutes, celle qui en fait l'image du Principe ; nous allons en trouver une autre dans le fait que le Centre est proprement le « milieu », le point équidistant de tous les points de la circonférence, et qui partage tout diamètre en deux parties égales. Dans ce qui précède, le Centre était considéré en quelque sorte avant la circonférence, qui n'a de réalité que par son rayonnement ; maintenant, il est envisagé par rapport à la circonférence réalisée, c'est-à-dire qu'il s'agit de l'action du Principe au sein de la création. Le milieu entre les extrêmes représentés par des points opposés de la circonférence, c'est ]e lieu où les tendances contraires, aboutissant à ces extrêmes, se neutralisent pour ainsi dire et sont en parlait équilibre. Certaines écoles d'ésotérisme musulman, qui attribuent à la croix une valeur symbolique de la plus grande importance, appellent « station divine » (maqâmul-ilahi) le centre de cette croix, qu'elles désignent comme le lieu où s'unifient tous les contraires, où se résolvent toutes les oppositions. L'idée qui s'exprime plus particulièrement ici, c'est donc l'idée d'équilibre, et cette idée ne fait qu'un avec celle d'harmonie ; ce ne sont pas deux idées différentes, mais seulement deux aspects d'une même idée. Il est encore un troisième aspect de celle-ci, plus spécialement lié au point de vue moral (bien que susceptible de recevoir aussi d'autres significations), et c'est l'idée de justice ; on peut, par-là, rattacher à ce que nous disons ici la conception platonicienne suivant laquelle la vertu consiste dans un juste milieu entre deux extrêmes.

 

(1) Notons également que la « roue de la Fortune », dans le symbolisme de l'antiquité occidentale, a des rapports très étroits avec la « roue de la Loi », et aussi, quoique cela n'apparaisse peut-être pas aussi clairement à première vue, avec la roue zodiacale.

(2) Entre autres indices de cette équivalence, en ce qui concerne le moyen âge, nous avons vu la roue à huit rayons et une fleur à huit pétales figurées l'une en face de l'autre sur une même pierre sculptée, encastrée dans la façade de l'ancienne église Saint-Mexme de Chinon, et qui date très probablement de l'époque carolingienne.

(3) Le lis a six pétales ; le lotus, dans les représentations du type le plus courant, en a huit ; les deux formes correspondent donc aux roues à six et huit rayons. Quant à la rose, elle est figurée avec un nombre de pétales variable, qui peut en modifier la signification ou du moins lui donner des nuances diverses. - Sur le symbolisme de la rose, voir le très intéressant article de M. Charbonneau-Lassay (Regnabit, mars 1926).

(4) Dans la figure du Chrisme à la rose, d'époque mérovingienne, qui a été reproduite par M. Charbonneau-Lassay (mars 1926, p. 298), la rose centrale a six pétales qui sont orientées suivant les branches du Chrisme ; de plus, celui-ci est enfermé dans un cercle, ce qui fait apparaître aussi nettement que possible son identité avec la roue à six rayons.

 

A un point de vue beaucoup plus universel, les traditions extrême-orientales parlent sans cesse de l'« Invariable Milieu », qui est le point où se manifeste l'« Activité du Ciel » ; et, suivant la doctrine hindoue, au centre de tout être, comme de tout état de l'existence cosmique, réside un reflet du Principe suprême.

L'équilibre lui-même, d'ailleurs, n'est à vrai dire que le reflet, dans l'ordre de la manifestation, de l'immutabilité absolue du Principe ; pour envisager les choses sous ce nouveau rapport, il faut regarder la circonférence comme étant en mouvement autour de son centre, qui seul ne participe pas à ce mouvement. Le nom même de la roue (rota) évoque immédiatement l'idée de rotation ; et cette rotation est la figure du changement continuel auquel sont soumises toutes choses manifestées ; dans un tel mouvement, il n'y a qu'un point unique qui demeure fixe et immutable, et ce point est le Centre. Ceci nous ramène aux conceptions cycliques dont nous avons dit quelques mots précédemment : le parcours d'un cycle quelconque, ou la rotation de la circonférence, est la succession, soit sous le mode temporel, soit sous tout autre mode ; la fixité du centre est l'image de l'éternité, où toutes choses sont présentes en parfaite simultanéité. La circonférence ne peut tourner qu'autour d'un centre fixe ; de même, le changement, qui ne se suffit pas à lui-même, suppose nécessairement un principe qui est en dehors du changement : c'est le « moteur immobile » d'Aristote (voir notre article de décembre 1925), qui est encore représenté par le Centre. Le Principe immuable est donc en même temps, et par là même que tout ce qui existe, tout ce qui change ou se meut, n'a de réalité que par lui et dépend totalement de lui, il est, di-sons-nous, ce qui donne au mouvement son impulsion première, et aussi ce qui ensuite le gouverne et le dirige, ce qui lui donne sa loi, la conservation de l'ordre du Monde n'étant en quelque sorte qu'un prolongement de l'acte créateur. Il est, suivant une expression hindoue, l'« ordonnateur interne » (antar-yâmî), car il dirige toutes choses de l'intérieur, résidant lui-même au point le plus intérieur de tous, qui est le Centre.




Au lieu de la rotation d'une circonférence autour de son centre, on peut aussi envisager celle d'une sphère autour d'un axe fixe ; la signification symbolique en est exactement la même. C'est pourquoi les représentations de l'« Axe du Monde », dont nous avons déjà parlé (voir décembre 1925 et mars 1926), sont si nombreuses et si importantes dans toutes les traditions anciennes ; et le sens général en est au fond le même que celui des figures du « Centre du Monde », sauf peut-être en ce qu'elles évoquent plus directement le rôle du Principe immuable à l'égard de la manifestation universelle que les autres rapports sous lesquels le Centre peut être également considéré. Lorsque la sphère, terrestre ou céleste, accomplit sa révolution autour de son axe, il y a sur cette sphère deux points qui demeurent fixes ; ce sont les pôles, qui sont les extrémités de l'axe, ou ses pointes de rencontre avec la surface de la sphère ; et c'est pourquoi l'idée du Pôle est encore un équivalent de l'idée du Centre. Le symbolisme qui se rapporte au Pôle, et qui revêt parfois des formes très complexes, se retrouve aussi dans toutes les traditions, et il y tient même une place considérable ; si la plupart des savants modernes ne s'en sont pas aperçus, c'est là encore une preuve que la vraie compréhension des symboles leur fait entièrement défaut.


                                        Fig. 5                       Fig. 6

 

Une des figures les plus frappantes dans lesquelles se résument les idées que nous venons d'exposer est celle du swastika (fig. 5 et 6), qui est essentiellement le « signe du Pôle » (5) ; nous pensons d'ailleurs que, dans l'Europe moderne, on n'en a jamais fait connaître jusqu'ici la vraie signification. On a vainement cherché à expliquer ce symbole par les théories les plus fantaisistes ; on a été jusqu'à y voir le schéma d'un instrument primitif destiné à la production du feu ; à la vérité, s'il a bien parfois un certain rapport avec le feu, c'est pour de tout autres raisons. Le plus souvent, on en fait un signe « solaire », ce qu'il n'a pu devenir qu'accidentellement et d'une façon assez détournée ; nous pourrions répéter ici ce que nous disions plus haut à propos de la roue et du point au centre du cercle. Ceux qui ont été le plus près de la vérité sont ceux qui ont regardé le swastika comme un symbole du mouvement, mais cette interprétation est encore insuffisante, car il ne s'agit pas d'un mouvement quelconque, mais d'un mouvement de rotation qui s'accomplit autour d'un centre ou d'un axe immuable ; et c'est précisément le point fixe qui est l'élément essentiel auquel se rapporte directement le symbole en question. Les autres significations que comporte la même figure sont toutes dérivées de celle-là : le Centre imprime à toutes choses le mouvement, et, comme le mouvement représente la vie, le swastika devient par là un symbole de la vie, ou, plus exactement, du rôle vivifiant du Principe par rapport à l'ordre cosmique.

 

                                   Chapelle  St Justin De Chambornay Les Bellevaux (XIème siècle)


Si nous comparons le swastika à la figure de la croix inscrite dans la circonférence (fig. 2), nous pouvons nous rendre compte que ce sont là, au fond, deux symboles équivalents ; mais la rotation, au lieu d'être représentée par le tracé de la circonférence, est seulement indiquée dans le swastika par les lignes ajoutées aux extrémités des branches de la croix et formant avec celles-ci les angles droits ; ces lignes sont des tangentes à la circonférence, qui marquent la direction du mouvement aux points correspondants. Comme la circonférence représente le Monde, le fait qu'elle est pour ainsi dire sous-entendue indique très nettement que le swastika n'est pas une figure du Monde, mais bien de l'action du Principe à l'égard du Monde (6).

                                                                                  Musée gallo-romain de Lyon




Si l'on rapporte le swastika à la rotation d'une sphère telle que la sphère céleste autour de son axe, il faut le supposer tracé dans le plan équatorial, et alors le point central sera la projection de l'axe sur ce plan qui lui est perpendiculaire. Quant au sens de la rotation indiquée par la figure, l'importance n'en est que secondaire ; en fait, on trouve l'une et l'autre des deux formes que nous avons reproduites ci-dessus (7), et cela sans qu'il faille y voir toujours une intention d'établir entre elles une opposition quelconque (8). Nous savons bien que, dans certains pays et à certaines époques, il a pu se produire des schismes dont les partisans ont volontairement donné à la figure une orientation contraire à celle qui était en usage dans le milieu dont ils se séparaient, pour affirmer leur antagonisme par une manifestation extérieure ; mais cela ne touche en rien à la signification essentielle du symbole, qui demeure la même dans tous les cas.

 

(5) En Occident, le swastika est souvent désigné sous le nom de « croix gammée » parce que chacune de ses branches a la forme de la lettre grecque gamma.

(6) La même remarque vaudrait également pour le Chrisme comparé à la roue.

(7) Le mot swastika est, en sanscrit, le seul qui serve dans tous les cas à désigner le symbole en question ; le terme sau-wastika, que certains ont appliqué à l'une des deux formes pour la distinguer de l'autre (qui seule serait alors le véritable swastika), n'est en réalité qu'un adjectif dérivé de swastika, et indiquant ce qui se rapporte à ce symbole ou à ses significations.

(8) La même remarque pourrait être faite pour d'autres symboles, et notamment pour le Chrisme constantinien, dans lequel le P est parfois inversé; on a quelquefois pensé qu'il fallait alors le considérer comme un signe de l'Antéchrist ; cette intention peut effectivement avoir existé dans certains cas, mais il en est d'autres où il est manifestement impossible de l'admettre (dans les catacombes par exemple). De même, le « quatre de chiffre » corporatif, qui n'est d'ailleurs qu'une modification de ce même P du Chrisme (voir notre article de novembre 1925), est indifféremment tourné dans l'un ou l'autre sens, sans qu'on puisse même attribuer ce fait à une rivalité entre corporations diverses ou à leur désir de se distinguer entre elles, puisqu'on trouve les deux formes dans des marques appartenant à une même corporation.

 

Le swastika est loin d'être un symbole exclusivement oriental comme on le croit parfois ; en réalité, il est un de ceux qui sont le plus généralement répandus, et on le rencontre à peu près partout, de l'Extrême-Orient à l'Extrême-Occident, car il existe jusque chez certains peuples indigènes de l'Amérique  du Nord. A l'époque actuelle, il s'est conservé surtout dans l'Inde et dans l'Asie centrale et orientale, et il n'y a probablement que dans ces régions qu'on sache encore ce qu'il signifie ; mais pourtant, en Europe même, il n'a pas entièrement disparu (9). En Lithuanie et en Courlande, les paysans tracent encore ce signe dans leurs maisons; sans doute n'en connaissent-ils plus le sens et n'y voient-ils qu'une sorte de talisman protecteur ; mais ce qui est peut-être le plus curieux, c'est qu'ils lui donnent son nom sanscrit de swastika (10). Dans l'antiquité, nous trouvons ce signe, en particulier, chez les Celtes et dans la Grèce pré-héllénique (11) ; et, en Occident encore, comme M. Charbonneau-Lassay l'a dit récemment ici (mars 1926, pp. 302-303), il fut anciennement un des emblèmes du Christ, et il demeura même en usage comme tel jusque vers la fin du moyen âge. Comme le point au centre du cercle et comme la roue, ce signe remonte incontestablement aux époques préhistoriques ; et, pour notre part, nous y voyons encore, sans aucune hésitation, un des vestiges de la Tradition primordiale.
                                                           Mosquée de Cordoue (Espagne)


Nous n'avons pas encore fini d'indiquer toutes les significations du Centre : s'il est d'abord un point de départ, il est aussi un point d'aboutissement ; tout est issu de lui, et tout doit finalement y revenir. Puisque toutes choses n'existent que par le Principe et ne sauraient subsister sans lui, il doit y avoir entre elles et lui un lien permanent, figuré par les rayons joignant au centre tous les points de la circonférence ; mais ces rayons peuvent être parcourus en deux sens opposés : d'abord du centre à la circonférence, et ensuite de la circonférence en retour vers le centre. Il y a là comme deux phases complémentaires, dont la première est représentée par un mouvement centrifuge et la seconde par un mouvement centripète ; ces deux phases peuvent être comparées à celles de la respiration, suivant un symbolisme auquel se réfèrent souvent les doctrines hindoues ; et, d'autre part, il s'y trouve aussi une analogie non moins remarquable avec la fonction physiologique du coeur. En effet, le sang part du coeur, se répand dans tous l'organisme qu'il vivifie, puis revient au coeur; le rôle de celui-ci comme centre organique est donc vraiment complet et correspond entièrement à l'idée que nous devons, d'une façon générale, nous faire du Centre dans la plénitude de sa signification.

Tous les êtres, dépendant de leur Principe en tout ce qu'ils sont, doivent, consciemment ou inconsciemment, aspirer à retourner vers lui; cette tendance au retour vers le Centre a aussi; dans toutes les traditions, sa représentation symbolique. Nous voulons parler de l'orientation rituelle, qui est proprement la direction vers un centre spirituel, image terrestre et sensible du véritable « Centre du Monde » ; l'orientation des églises chrétiennes n'en est au fond qu'un cas particulier et se rapporte essentiellement à la même idée, qui est commune à toutes les religions. Dans l'Islam, cette orientation (qibla) est comme la matérialisation, si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'intention (niyya) par laquelle toutes les puissances de l'être doivent être dirigées vers le Principe Divin (12) ; et l'on pourrait facilement trouver bien d'autres exemples. Il y aurait beaucoup à dire sur cette question; sans doute aurons-nous quelques occasions d'y revenir dans la suite de ces études, et c'est pourquoi nous nous contentons, pour le moment, d'indiquer plus brièvement ment le dernier aspect du symbolisme du Centre.


Le pavement et le labyrinthe de la Cathédrale d'Amiens.   


En résumé, le Centre est à la fois le principe et la fin de toutes choses ; il est, suivant un symbolisme bien connu, l'alpha et l'oméga. Mieux encore, il est le principe, le milieu et la fin; et ces trois aspects sont représentés par les trois éléments du monosyllabe Aum, auquel M. Charbonneau-Lassay faisait allusion dernièrement en tant qu'emblème du Christ (mars 1926, p. 303), et dont l'association au swastika, parmi les signes du monastère des Carmes de Loudun, nous semble particulièrement significative. En effet, ce symbole, beaucoup plus complet que l'alpha et l'oméga, et susceptible de sens qui pourraient donner lieu à des développements presque indéfinis, est, par une des concordances les plus étonnantes que l'on puisse rencontrer, commun à l'antique tradition hindoue et à l'ésotérisme chrétien du moyen âge ; et, dans l'un et l'autre cas, il est également, et par excellence, un symbole du Verbe, qui est bien réellement le véritable « Centre du Monde ».

 

(9) Nous ne faisons pas allusion ici à l'usage tout artificiel du swastika, notamment par certains groupements politiques allemands, qui en ont fait très arbitrairement un signe d'antisémitisme, sous prétexte que cet emblème serait propre à la soi-disant « race âryenne » ; c'est là de la pure fantaisie.

(10) Le lithuanien est d'ailleurs, de toutes les langues européennes, celle qui a le plus de ressemblance avec le sanscrit.

(11) Il existe diverses variantes du swastika, par exemple une forme à branches courbes (ayant l'apparence de deux S croisés), que nous avons vue notamment sur une monnaie gauloise. D'autre part, certaines figures qui n'ont gardé qu'un caractère purement décoratif, comme celle à laquelle on donne le nom de grecque, sont originairement dérivées du swastika.

(12) Le mot « Intention » doit être pris dans son sens strictement étymologique (de in-tendere, tendre vers).

 

René Guénon.



 



Céramique de Samarra (Irak) - 6e millénaire avant J.C

 

 

dimanche 18 août 2013

René Guénon - L'omphalos, symbole du centre


 
 

 
 
 
« Regnabit » – 5e année – N° 1 - Tome XI – Juin 1926.

 
René Guénon
 

Nous avons, dans notre dernier article, indiqué divers symboles qui, dans les traditions antiques, représentent le Centre et les idées qui s'y rattachent ; mais il en est d'autres encore, et un des plus remarquables est peut-être celui de l'Omphalos, que l'on retrouve également chez presque tous les peuples, et cela dès les temps les plus reculés (1).

Le mot grec omphalos signifie proprement « ombilic », mais il désigne aussi, d'une façon générale, tout ce qui est centre, et plus spécialement le moyeu d'une roue. Il y a pareillement, dans d'autres langues, des mots qui réunissent ces différentes significations ; tels sont, dans les langues celtiques et germaniques, les dérivés de la racine nab ou nav : en allemand, nabe, moyeu, et nabel, ombilic ; de même, en anglais, nave et navel, ce dernier mot ayant aussi le sens général de centre ou de milieu ; et, en sanscrit, le mot nâbhi, dont la racine est la même, a à la fois les deux acceptions (2). D'autre part, en gallois, le mot nav ou naf, qui est évidemment identique aux précédents, a le sens de « chef » et s'applique même à Dieu ; c'est donc l'idée du Principe central que nous retrouvons ici (3).

Il nous semble que, parmi les idées exprimées par ces mots, celle du moyeu a, à cet égard, une importance toute particulière : le Monde étant symbolisé par la roue comme nous l'avons expliqué précédemment, le moyeu représente naturellement le « Centre du Monde ». Ce moyeu, autour duquel tourne la roue, en est d'ailleurs la pièce essentielle et nous pouvons nous référer sur ce point à la tradition extrême-orientale : « Trente rais réunis, dit Lao-tseu, forment un assemblage de roue ; seuls, ils sont inutilisables ; c'est le vide qui les unit, qui fait d'eux une roue dont on peut se servir » (4). On pourrait croire, à première vue, qu'il s'agit dans ce texte de l'espace qui demeure vide entre les rayons ; mais on ne peut dire que cet espace les unit, et, en réalité, c'est du vide central qu'il est question. En effet, le vide, dans les doctrines orientales, représente l'état principiel de « non-manifestation » ou de « non-agir » ; l'« Activité du Ciel », dit-on, est une « activité non-agissante » (wei wu-wei), et pourtant elle est la suprême activité, principe de toutes les autres, et sans laquelle rien ne pourrait agir ; c'est donc bien l'équivalent du « moteur immobile » d'Aristote (5).

Revenons à l'Omphalos : ce symbole représentait essentiellement le « Centre du Monde », et cela même lorsqu'il était placé en un lieu qui était simplement le centre d'une région déterminée, centre spirituel, d'ailleurs, bien plutôt que centre géographique, quoique les deux aient pu coïncider en certains cas. Il faut, pour le comprendre, se rappeler que tout centre spirituel régulièrement constitué était considéré comme l'image d'un Centre suprême, où se conservait intact le dépôt de la Tradition primordiale ; nous avons fait allusion à ce fait dans notre étude sur la légende du Saint Graal (août-septembre 1925). Le centre d'une certaine région était donc véritablement, pour le peuple qui habitait cette région, l'image visible du « Centre du Monde », de même que la tradition propre à ce peuple n'était en principe qu'une adaptation, sous la forme qui convenait le mieux à sa mentalité et à ses conditions d'existence, de la Tradition primordiale, qui fut toujours, quoi que puissent en penser ceux qui s'arrêtent aux apparences extérieures, l'unique vraie Religion de l'humanité tout entière.

On connaît surtout, d'ordinaire, l'Omphalos du temple de Delphes ; ce temple était bien réellement le centre spirituel de la Grèce antique, et, sans insister sur toutes les raisons qui pourraient justifier cette assertion, nous ferons seulement remarquer que c'est là que s'assemblait, deux fois par an, le conseil des Amphictyons, composé des représentants de tous les peuples helléniques, et qui formait d'ailleurs le seul lien effectif entre ces peuples, politiquement indépendants les uns des autres. La force de ce lien résidait précisément dans son caractère essentiellement religieux et traditionnel, seul principe d'unité possible pour une civilisation constituée sur des bases normales : que l'on songe par exemple à ce qu'était le Chrétienté au moyen âge, et, à moins d'être aveuglé par les préjugés modernes, on pourra comprendre que ce ne sont pas là de vains mots.

La représentation matérielle de l'Omphalos était généralement une pierre sacrée, ce qu'on appelle souvent un « bétyle » ; et ce dernier mot est encore des plus remarquables. Il semble, en effet, que ce ne soit pas autre chose que l'hébreu Beith-El, « maison de Dieu », le nom même que Jacob donna au lieu où le Seigneur s'était manifesté à lui dans un songe : « Et Jacob s'éveilla de son sommeil et dit : Sûrement le Seigneur est en ce lieu, et je ne le savais pas. Et il fut effrayé et dit : Que ce lieu est redoutable ! c'est la maison de Dieu et la porte du Ciel. Et Jacob se leva tôt le matin, et il prit la pierre sur laquelle il avait reposé sa tête, la dressa comme un pilier, et versa de l'huile sur son sommet (pour la consacrer). Et il donna à ce lieu le nom de Beith-El ; mais le premier nom de cette ville était Luz » (Genèse, XXVIII, 16-19). Ce nom de Luz a aussi une importance considérable dans la tradition hébraique ; mais nous ne pouvons nous y arrêter actuellement, car cela nous entraînerait dans une trop longue digression. De même, nous ne pouvons que rappeler brièvement qu'il est dit que Beith-El, « maison de Dieu », devint par la suite Beith-Lehem, « maison du pain », la ville où naquit le Christ ; la relation symbolique qui existe entre la pierre et le pain serait cependant digne d'attention, mais nous devons nous borner (6). Ce qu'il faut remarquer encore, c'est que le nom de Beith-El ne s'applique pas seulement au lieu, mais aussi à la pierre elle-même : « Et cette pierre, que j'ai dressée comme un pilier, sera la maison de Dieu » (ibid., 22). C'est donc cette pierre qui doit être proprement l'« habitacle divin » (mishkan) suivant la désignation qui sera donnée plus tard au Tabernacle ; et, quand on parle du « culte des pierres », qui fut commun à tant de peuples anciens, il faut bien comprendre que ce culte ne s'adressait pas aux pierres, mais à la Divinité dont elles étaient la résidence (7).

La pierre représentant l'Omphalos pouvait avoir la forme d'un pilier, comme la pierre de Jacob ; il est très probable que, chez les peuples celtiques, certains menhirs n'étaient pas autre chose que des représentations de l'Omphalos. C'est notamment le cas de la pierre d'Ushnagh, en Irlande, dont nous reparlerons plus loin ; et les oracles étaient rendus auprès de ces pierres, comme à Delphes, ce qui s'explique aisément, dès lors qu'elles étaient considérées comme la demeure de la Divinité ; la « maison de Dieu », d'ailleurs, s'identifie tout naturellement au « Centre du Monde » (8).

L'Omphalos pouvait aussi être représenté par une pierre de forme conique, comme la pierre noire de Cybèle, ou ovoïde. Le cône rappelait la montagne sacrée, symbole du « Pôle » ou de l'« Axe du Monde », ainsi que nous l'avons dit précédemment (mars et mai 1926) ; quant à la forme ovoïde, elle se rapporte directement à un autre symbole, celui de l'« OEuf du Monde », que nous aurons à envisager aussi dans la suite de ces études. Parfois, et en particulier sur certains omphaloi grecs, la pierre était entourée d'un serpent ; on voit aussi ce serpent enroulé à la base ou au sommet des bornes chaldéennes, qui doivent être considérées comme de véritables « bétyles » (9). D'ailleurs, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le symbole de la pierre est, d'une façon générale, en connexion assez étroite avec celui du serpent, et il en est de même de celui de l'oeuf, notamment chez les Celtes et chez les Egyptiens.




 
Un exemple remarquable de figuration de l'Omphalos est le bétyle de Kermaria, près Pont-l'Abbé (Finistère), dont la forme générale est celle d'un cone irrégulier, arrondi au sommet (10). A la partie inférieure est une ligne sinueuse, qui parait n'autre autre chose qu'une forme stylisée du serpent dont nous venons de parler ; le sommet est entouré d'une grecque. Sur une des faces est un swastika (voir notre article de mai 1926) ; et la présence de ce signe (dont la grecque est d'ailleurs un dérivé) suffirait à confirmer, d'une façon aussi nette que possible, la signification de ce curieux monument. Sur une autre face est encore un symbole qui n'est pas moins intéressant : c'est une figure à huit rayons, circonscrite par un carré, au lieu de l'être par un cercle comme la roue ; cette figure est donc tout à tait comparable à ce qu'est, dans le type à six rayons, celle qui occupe l'angle supérieur du pavillon britannique (voir no-vembre 1925, p. 395), et qui doit être pareillement d'origine celtique. Ce qui est le plus étrange, c'est que ce signe du bétyle de Kermaria se trouve exactement reproduit, à plusieurs exemplaires, dans le graffite du donjon de Chinon, bien connu des lecteurs de Regnabit ; et, dans le même graffite, on voit encore la figure à huit rayons tracée sur le bouclier ovale qui tient un personnage agenouillé (11). Ce signe doit avoir joué un assez grand rôle dans le symbolisme des Templiers (12), car « il se trouve aussi en d'anciennes commanderies du Temple ; il se voit également, comme signe héraldique, sur un grand écusson à la tête de la statue funéraire d'un Templier, du XIIIe siècle, de la commanderie de la Roche-en-Cloué (Vienne), et sur une pierre sculptée, en la commanderie de Mauléon, près Châtillon-sur-Sèvre (Deux-Sèvres) » (13). Cette dernière figuration est d'ailleurs celle d'une roue proprement dite (14) ; et ce n'est là qu'un exemple, entre beaucoup d'autres, de la continuation des traditions celtiques à travers le moyen âge. Nous avons omis de signaler précédemment, à propos de ce symbole, qu'une des significations principales du nombre 8 est celle de « justice » et d'« équilibre », idées qui, comme nous l'avons montré, se rattachent directement à celle du Centre (15).
                                      Bétyle de Kermaria
 
Pour ce qui est de l'Omphalos, il faut encore ajouter que, s'il était représenté le plus habituellement par une pierre, il a pu l'être aussi parfois par un tertre, une sorte de tumulus. Ainsi, en Chine, au centre de chaque royaume ou Etat féodal, on élevait autrefois un tertre en forme de pyramide quadrangulaire, formé de la terre des « cinq régions » : les quatre faces correspondaient aux quatre points cardinaux, et le sommet au centre lui-même (16). Chose singulière, nous allons retrouver ces cinq régions en Irlande, où la « pierre debout du chef » était, d'une façon semblable, élevée au centre de chaque domaine (17).
 
 

C'est l'Irlande, en effet, qui, parmi les pays celtiques, fournit le plus grand nombre de données relatives à l'Omphalos ; elle était autrefois divisée en cinq royaumes, dont l'un portait le nom de Mide (resté sous la forme anglicisée Meath), qui est l'ancien mot celtique medion, « milieu », identique au latin medius. Ce royaume de Mide, qui avait été formé de portions prélevées sur les territoires des quatre autres, était devenu l'apanage propre du roi suprême d'Irlande, auquel les autres rois étaient subordonnés. A Ushnagh, qui représente assez exactement le centre du pays, était dressée une pierre gigantesque appelée « nombril de la Terre », et désignée aussi sous le nom de « pierre des portions » (ail-na-meeran), parce qu'elle marquait l'endroit où convergeaient les lignes séparatives des cinq royaumes. Il s'y tenait annuellement, le premier mai, une assemblée générale tout à fait comparable à la réunion annuelle des Druides dans le « lieu consacré central » (medio-lanon ou medio-nemeton) de la Gaule, au pays des Carnutes.

 


Cette division de l'Irlande en quatre royaumes, plus la région centrale qui était la résidence du chef suprême, se rattache à des traditions extrêmement anciennes. En effet, l'Irlande fut, pour cette raison, appelée l’« île des quatre Maîtres» (18) ; mais cette dénomination, de même d'ailleurs que celle d'« île verte » (Erin), s'appliquait antérieurement à une autre terre beaucoup plus septentrionale, aujourd'hui inconnue, disparue peut-être (Thulé ou Ogygie), et qui fut un des principaux centres spirituels des temps préhistoriques. Le souvenir de cette « île des quatre Maîtres » se retrouve jusque dans la tradition chinoise, ce qui semble n'avoir jamais été remarqué ; voici un texte taoïste qui en fait foi : « L'empereur Yao se donna beaucoup de peine, et s'imagina avoir régné idéalement bien. Après qu'il eut visité les quatre Maîtres, dans la lointaine île de Kou-chee (habitée par des hommes transcendants, tchennj-en), il reconnut qu'il avait tout gâté. L'idéal, c'est l'indifférence (le détachement) du surhomme, qui laisse tourner la roue cosmique » (19).

 

La dernière phrase de ce passage nous ramène encore au symbole de la « roue du Monde » : l'« indifférence » dont il est question ne doit pas être entendue au sens ordinaire, mais elle est proprement le « non-agir » ; l'« homme transcendant », étant placé au Centre, ne participe plus au mouvement des choses, mais il dirige ce mouvement par sa seule présence, parce qu'en lui se reflète l'« Activité du Ciel » (20). On pourrait, si l'on traduisait ceci en termes du langage occidental, le rapporter très exactement à l'« habitat spirituel » dans le Coeur du Christ (21), à la condition, bien entendu, d'envisager cet habitat dans sa pleine réalisation effective, et non pas comme une simple aspiration plus ou moins sentimentale.

Peut-être certains ne verront-ils, dans quelques-uns des rapprochements que nous avons signalés ici, qu'une affaire de simple curiosité ; mais nous tenons à déclarer qu'ils ont pour nous une portée beaucoup plus grande, comme tout ce qui permet de retrouver et de réunir les vestiges épars de la Tradition primordiale.

 Graffiti relevés par Louis Charbonneau-Lassay au château de Chinon (A), et dans l'abbaye de Seuilly (B) (xylographies).

RENÉ GUÉNON.

(1) W.-H. Roscher, dans un ouvrage intitulé Omphalos, paru en 1913, a rassemblé une quantité considérable de documents établissant ce fait pour les peuples les plus divers ; il prétend que ce symbole est lié à l'idée que se faisaient ces peuples de la forme de la terre, mais c'est là une opinion mal fondée, qui implique une méconnaissance de la signification profonde du symbolisme : l'auteur s'imagine qu'il s'agit de la croyance à un centre de la surface terrestre, au sens le plus grossièrement littéral. - Nous utiliserons dans ce qui suit un certain nombre de renseignements contenus dans une étude de M. J. Loth sur L'Omphalos chez les Celtes, parue dans la Revue des Etudes anciennes, juillet-septembre 1915.

(2) Le mot nave, en même temps que le moyeu d'une roue, désigne la nef d'une église ; mais cette coïncidence parait n'être qu'accidentelle, car nave, dans ce dernier cas, doit être dérivé du latin navis.

(3) Agni, dans le Rig-Vêda, est appelé « nombril de la Terre », ce qui se rattache encore à la même idée ; le swastika est souvent un symbole d'Agni.

(4) Tao-te-king, XI.

(5) Dans le symbolisme hindou, l'être qui est libéré du changement est représenté comme sortant du « monde élémen-taire » (la « sphère sublunaire » d'Aristote) par un passage comparé au moyeu de la roue d'un chariot, c'est-à-dire à un axe fixe autour duquel s'effectue la mutation à laquelle il va échapper désormais.

(6) « Et le tentateur, s'approchant, dit à Jésus : Si tu es le Fils de Dieu, commande que ces pierres deviennent des pains » (St Matthieu, IV, 3 ; cf. St Luc, IV, 3). Ces paroles ont un sens mystérieux, en rapport avec ce que nous indiquons lei : le Christ devait bien accomplir une semblable transformation, mais spirituellement, et non matériellement comme le deman-dait le tentateur ; or l'ordre spirituel est analogue à l'ordre matériel, mais en sens inverse, et la marque du démone est de prendre toutes choses à rebours. C'est le Christ lui-même qui était « le pain vivant descendu du Ciel » ; et c'est ce pain qui devait, dans la Nouvelle Alliance, être substitué à la pierre comme maison de Dieu » ; et, ajouterons-nous encore, c'est pourquoi les oracles ont cessé.

(7) Nous ne pouvons nous étendre ici, autant qu'il le faudrait, sur le symbolisme général des pierres sacrées ; peut-être aurons-nous l'occasion d'y revenir plus tard. Nous signalerons, sur ce sujet, l'ouvrage trop peu connu de Gougenot des Mousseaux, Dieu et les Dieux, qui contient des renseignements d'un grand intérêt.

(8) Tout ceci se rattache à la question des « influences spirituelles » (en hébreu berakoth), question très complexe et qui ne paraît pas avoir jamais été traitée dans son ensemble.

(9) On peut voir plusieurs spécimens de ces bornes au musée du Louvre.

(10) M. J. Loth, dans l'étude que nous avons citée plus haut, a donné des photographies de ce bétyle, ainsi que de quelques autres pierres du même genre.

(11) Ce bouclier rappelle nettement la roue à huit rayons, comme celui de la figure allégorique d'Albion, qui a la même forme, rappelle la roue à six rayons, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer.

(12) La même figure a d'ailleurs été conservée jusque dans la Maçonnerie moderne ; mais on l'y considère seulement comme la « clef des chiffres », et on montre qu'il est en effet possible de la décomposer de manière à obtenir tous les chiffres arabes sous une forme plus ou moins schématisée.

(13) L. Charbonneau-Lassay, Le Coeur rayonnant du donjon de Chinon, p. 16. Le texte est accompagné de la reproduction des deux exemples dont il est ici fait mention.

(14) Une roue à peu près semblable est figurée sur un pavé de carrelage du musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers, datant vraisemblablement du XVe siècle, et dont l'empreinte nous a été communiquée par M. Charbonneau.

(15) On sait aussi quelle était l'importance de l'Ogdoade pour les Pythagoriciens. - D'autre part, nous avons déjà indiqué (novembre 1925, p. 396) les significations du nombre 6, qui est, avec le nombre 8, le plus fréquent pour les rayons des roues symboliques ; celle de « médiation » a aussi un rapport très étroit, et d'ailleurs évident, avec l'idée du Milieu ou du Centre.

(16) Le nombre 5 a, dans la tradition chinoise, une importance symbolique toute particulière. - Il va sans dire que le tertre est encore une image de la montagne sacrée.

(17) Brehon Laws, citées par J. Loth.

(18) Le nom de saint Patrice, qu'on ne connaît d'ordinaire que sous sa forme latinisée, était originairement Cothraige, qui signifie « le serviteur des quatre ».

(19) Tchoang-tseu, ch. 1er ; traduction du R. P. L. Wieger, S. J., p. 213. - L'empereur Yao régnait, dit-on, en l'an 2356 avant l'ère chrétienne.

(20) Il devrait être à peine utile de faire observer que ce « non-agir » n'a rien de commun avec un « quiétisme » quelconque.

(21) Voir l'article de M. Charbonneau-Lassay sur ce sujet (janvier 1926), et aussi la fin de notre article de mars 1926.

P.-S. - Pour compléter notre article sur le Coeur rayonnant et le Coeur enflammé (avril 1926), nous reproduisons ces lignes empruntées à M. Charbonneau-Lassay (22) : « Les rayons, dans l'héraldique et dans l'iconographie du moyen âge, étaient le signe spécial, le signe réservé de l'Hat glorieux ; les flammes symbolisaient l'amour ou l'ardeur (au sens humain et au sens mystique) qui consument comme le feu, mais non la gloire. Les rayons, éclat et lumière fulgurante, disaient le triomphe, la glorification suprême et totale. Dans l'ancienne héraldique française, si nettement expressive, les rayons étaient si bien l'emblème propre de la gloire ainsi entendue, et surtout dans une composition religieuse, de la gloire céleste, que les croix rayonnantes portent, dans le langage si parlant du blason, le nom de croix divines »

Il y a là encore une raison, s'ajoutant à celles que nous avons déjà dites, de l'importance prépondé-rante de la figuration du Coeur rayonnant antérieurement aux temps modernes : on voit en effet qu'elle correspondait à un aspect plus élevé, plus exclusivement divin en quelque sorte, du symbolisme du Coeur.

Pour les flammes, la signification héraldique est exactement celle que nous avons indiquée en nous basant sur des considérations d'un autre ordre ; pour les rayons, comme la concordance pourrait n'être pas saisie immédiatement, il faut une explication complémentaire, qui peut d'ailleurs tenir en quelques mots. En effet, la signification héraldique des rayons se rapporte essentiellement à la « lumière de gloire », dans et par laquelle s'opère la vision béatifique ; or celle-ci est bien de l'ordre intellectuel pur, elle est la connaissance la plus haute, la réalisation la plus complète de l'intelligence, puisqu'elle est la contemplation directe de la Vérité suprême.

R. G.