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vendredi 21 juillet 2017

Études Traditionnelles num. 441 à 446 (1974)






441/COOMARASWAMY A.K./DUMAS Pierre/Eckstein/1974/1-2

      441/GRISON Pierre//Le Hong-Fan/1974/1-2

      441/ROMAN Denys//Notes de lecture : Un article de J.Richer sur la Diane des Ephésiens 1974/1974/1-2

      442/GRISON Jean-louis//Notes sur les oeuvres de Chrétien de Troyes (6 suite et 7)/1974/3-4

      442/SCHAYA Léo//la Théophanie sinaïtique selon la tradition juive (1)/1974/3-4

      442/SCHUON Frithjof//La question des Théodicées/1974/3-4

      443-44/COOMARASWAMY A.K./LECONTE Gérard/Paternité spirituelle) et Puppet complex)/1974/5-8

      443-44/GRISON Pierre//Origines et symboles de la langue chinoise/1974/5-8

      443-44/LIONNET Jacques//Remarques sur le caractère et le mot Tao/1974/5-8

      443-44/SCHAYA Léo//la Théophanie sinaîtique selon la tradition juive (2)/1974/5-8

      445/GEORGEL Gaston//Dante et Béatrice/1974/9-10

      445/GRISON Pierre//Le mythe de l'unipède/1974/9-10

      445/SCHAYA Léo//la Théophanie sinaïtique selon la tradition juive (3)/1974/9-10

      445/SCHUON Frithjof//A propos des reliques/1974/9-10

      446/ALAWI Sheikh Ahmad al-/LINGS Martin/Quelques aphorismes/1974/11-12

      446/GRISON Jean-louis//la Queste del Saint Graal (1)/1974/11-12

      446/IBN ARABI Mohyiddîn /VAL SAN Michel/Prière sur le Prophète/1974/11-12





mercredi 7 juin 2017

Jeff Kerssemakers - Compte rendu de l'édition anglaise des Symboles Fondamentaux










René Guénon : FUNDAMENTAL SYMBOLS - The universal language of sacred science, compiled and edited by Michel Vâlsan (translated by Alvin Moore& amp; A. Moore Jr.), revised and edited by Martin Lings) Editions QUINTA ESSENTIA, Cambridge, 1995.

  
Cet ouvrage, publié il y a une douzaine d’années, est la traduction anglaise du recueil d’articles de René Guénon rassemblés par Michel Vâlsan sous le titre de Symboles fondamentaux de la Science sacrée. Cette louable initiative, qui permet au lecteur anglophone d’accéder à des textes importants de René Guénon, n’appellerait pas de remarques si cette édition dirigée par Martin Lings ne contenait pas de graves anomalies qui méritent d’être relevées.

Dans son introduction, Whitall N. Perry rend justement hommage à A. K. Coomaraswamy, le seul auteur, avec Charbonneau-Lassay, à être considéré par René Guénon comme « éminent collaborateur », mais qui fut par la suite négligé par la plupart des auteurs « guénoniens » qui ne se réfèrent jamais à lui.

Cependant, Martin Lings, dans la préface de l’éditeur, essaie de justifier ses manipulations du texte original. En effet, il n’a respecté ni le choix de Michel Vâlsan, ni le texte de Réné Guénon lui-même.

L’étude préliminaire de Michel Vâlsan (pp. 11-23 de l’édition originale), les annexes I et II (bibliographie détaillée des textes de René Guénon composant les chapitres du livre), et l’annexe III (« Sur le triangle de l’androgyne ») sont absentes de la traduction, ce qui s’explique par le procès intenté par un des fils de René Guénon (et inspiré par Roger Maridort) contre Michel Vâlsan, au terme duquel, par décision de justice, les textes de ce dernier furent supprimés des éditions ultérieures.

Mais Martin Lings a modifié la sélection et le contenu des textes. Il explique avoir « enrichi » l’ensemble en ajoutant deux textes de René Guénon : Les Idées éternelles et Esprit et intellect (repris initialement dans le recueil posthume Mélanges, édité par Roger Maridort). D’autre part, il a retiré le texte L’emblême du Sacré-Coeur dans une société secrète américaine, qui formait dans l’édition française le chapitre LXXI, au motif que, d’après lui, il n’aurait pas dû être inclus dans le recueil... Il a également, ce qui est beaucoup plus grave et constitue une véritable falsification, supprimé les derniers paragraphes du texte Le Saint Graal (chapitre IV de l’édition originale), lesquels, dit-il, n’ont rien à voir avec le symbolisme et « posent plutôt quelques problèmes ». En relisant attentivement le passage censuré, on comprend mieux le « problème » de M. Lings, disciple de F. Schuon. René Guénon explique en effet, à propos de l’occultation du Graal, que « ce retrait ne s'applique d’ailleurs ici qu 'au côté ésotérique de la tradition, le côté exotérique étant, dans le cas du christianisme, demeuré sans changement apparent », cette distinction étant contraire à la fameuse thèse de F. Schuon sur l’initiation chrétienne... On voit donc que les « schuoniens », principalement présents dans le monde anglo-saxon, ne désarment pas, malgré les mises au point faites ultérieurement sur cette question (notamment par Michel Vâlsan dans les Etudes traditionnelles et C.-A. Gilis dans Connaissance des religions), et l’on peut s’étonner que les actuels dépositaires de l’oeuvre de René Guénon n’aient pas réagi devant un tel agissement.


Jeff KERSSEMAKERS



Publié dans le n° 117 (Septembre – Octobre – Novembre 2009) de la revue Vers La Tradition. Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur .

























mercredi 25 janvier 2017

Études Traditionnelles n° 417 à 422 (1970)













GRISON Jean-louis//las principes et leurs manifestations cher les Mayas et les Incas(1) /1970/1-2

SCHUON Frithjof//Comprendre et croire/1970/1-7

GRISON Pierre//Introduction au symbolisme des sociétés secrètes chinoises/1970/3-4

IBN ARABI Mohyiddîn /VALSAN Michel/Épître sur les Facettes du Coeur/1970/3-4

SCHUON Frithjof//En marge des improvisations liturgiques/1970/3-4

GEORGE! Gaston//De quelques erreurs relatives à la doctrine,.,des Cycles cosmiques /1970/5-8

GRISON Jean-Louis//le Centre et les quatre directions dans les traditions de l'Amérique/1970/5-8

GRISON Pierre//Notes sur l'iconographie d'Angkor (1) : le linga et le culte royal/1970/5-8

HASSAN ASKARI Mohammad//Tradition et modernisme dans le monde indo-pakistanais/1970/5-8

ROMAN Denys//Maçonnerie templière, Maçonnerie jacobite et Maçonnerie écossaise/1970/5-8

BENOIST Luc//Le retour aux cycles/1970/9-17

GRISON Jean-Louis//les états posthumes cher les Indiens d'Amérique/1970/9-12

GRISON Pierre//Notes sur l'iconographie d'Angkor : Garuda et nâga/1970/9-12

LINGS Martin//Le symbolisme coranique de l'eau/1970/9-17

SCHUON Frithjof//la marge humaine (1)/1970/9-12


SCHUON Frithjof//Logique et Transcendance/1970/9-17






jeudi 23 mai 2013

Hommage au Cheikh Martin Lings par l' ancien grand Mufti d'Egypte : le Cheikh ‘Alī Jum‘a


           
 
La rencontre entre René Guénon et Martin Lings eut une grande influence sur ce que l’on nomme l’Ecole traditionnelle (madrasat al-turāth) laquelle dénonce le matérialisme du monde moderne et lui oppose la sagesse présente au cœur de chaque religion révélée que ce soit l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Judaïsme, le Christianisme ou l’Islam.

 

L’article que nous présentons et avons traduit est un hommage rendu au Cheikh Abū Bakr (Martin Lings) par l’une des plus importantes autorités de l’Islam actuel, le Cheikh ‘Alī Jum‘a qui assume les fonctions de grand Muftī  d’Egypte. Il a très bien connu le Cheikh Abū Bakr et son article fait preuve d’une profonde connaissance de son œuvre. Puisse cet article être, pour le plus grand nombre,  l’occasion de découvrir ou d’approfondir l’œuvre de celui qui a permis à d’innombrables lecteurs (musulmans ou non) de mieux connaître et comprendre la biographie du Prophète (SAWS).

Rahimahu-Llāh rahmatan  wāsi‘a.

Tayeb CHOUIREF

 

Départ du Cheikh Abū Bakr Sirāj al-Dīn
Par Son Excellence le Cheikh ‘Alī Jum‘a, grand Muftī d’Egypte

 
(Paru dans le quotidien égyptien al-Ahrām, le 11 juin 2005)

« Un grand homme a quitté notre monde le jeudi 12 mai (2005) au matin, chez lui dans le Kent en Angleterre. Il fut enterré dans son jardin dont il s’était occupé la vie durant par amour pour les fleurs et la beauté. Il s’agit du Cheikh Martin Lings dont le nom en Islam est Abū Bakr Sirāj al-Dīn. Il naquit dans le Lancashire, en janvier 1909, dans une famille protestante. Ses parents l’aimèrent beaucoup et s’aperçurent, dès son enfance, de son intelligence et de sa sainteté également. C’est pourquoi ils ne s’opposèrent jamais à lui, pas même lorsqu’il entra en Islam.

Il passa sa prime enfance aux Etats-Unis où son père travaillait. De retour en Angleterre, il commença un cursus scolaire au Clifton College où ses qualités de leader devinrent manifestes. Il entra à l’Université d’Oxford en 1928 où il étudia la littérature anglaise auprès de C. S. Lewis qui trouva en lui un étudiant brillant dont il appréciait la compagnie. Après ses études, il enseigna la littérature anglaise en Lituanie.

Martin Lings avait deux amis qui partageaient sa quête de la Vérité. Le premier, nommé Paterson, lorsqu’il devint musulman, reçut le nom de Sīdī Hussayn Nūr al-Dīn. Il est enterré au cimetière mamelouk du Caire. Le second rejoint l’Islam par une autre voie et fut nommé Sīdī Dāwud. Il mourut en Angleterre. Dans un premier temps, Paterson se rendit en Chine à la recherche de la vérité et rencontra le Confucianisme alors que Lings, n’ayant pas trouvé dans le Catholicisme ce qu’il recherchait, décida de se rendre en Inde pour y étudier l’Hindouisme.

Lors d’un voyage en 1940, Lings rencontra l’intellectuel musulman d’origine française, René Guénon au Caire. Il s’agit de celui qui fut nommé Cheikh ‘Abd al-Wāhid Yahyā ; il mourut au Caire en 1951 où il est enterré près de l’ami de Lings, Sīdī Hussayn.

Les enfants de René Guénon vivent encore aujourd’hui au Caire, que Dieu nous fasse bénéficier de leur présence. Martin Lings fut satisfait de sa rencontre avec Guénon et était déjà converti à l’Islam. Lorsque Paterson revint au Caire, il se convertit également. Il enseigna à l’Université du Caire alors nommé Fu’ād 1er. Paterson mourut quelques années plus tard d’une chute de cheval.

En 1944, Martin Lings se maria avec Lesley Smalley qui embrassa aussi l’Islam et reçut le nom Rābi‘a. Elle vit toujours dans leur maison, dans la campagne du Kent après le départ de son époux dont elle partagea les idées pendant plus de soixante ans.

Lings vécut au Caire près des pyramides dans le village de Nazlat al-Samān jusqu’en 1952. Les vêtements traditionnels égyptiens qu’il a toujours portés étaient cousus par le Hājj ‘Āchūr qui était un saint parmi les Amis de Dieu, que Dieu leur accorde à tous Sa miséricorde. Sa boutique était installée à l’entrée de Khān al-Khalīlī. Lings aurait aimé passer toute sa vie au Caire s’il n’y avait eu des troubles politiques qui l’en empêchèrent. En effet, il y eut des manifestations contre les Anglais après la révolution de 1952 où trois de ses collègues à l’Université furent tués.

Le retour à Londres en 1952 fut difficile car la compétition universitaire réclamait plus qu’une simple expérience d’enseignement en Lituanie et en Egypte et il lui fallait obtenir un doctorat.

C’est à ce moment que fut publié The Book of Certainty qu’il avait écrit en arabe alors qu’il était en Egypte sous le titre Kitāb al-yaqīn, al-madhhāb al-sūfī fī-l-īmān wa-l-kachf wa-l-‘irfān. Il obtint une licence d’arabe suivi d’un doctorat pour lequel il écrivit une thèse sur le cheikh al-‘Alawī, thèse qui fut publiée par la suite sous le titre Un Saint soufi du vingtième siècle. C’est un de ses livres dont l’influence fut la plus forte car il permet, de manière unique, d’aborder la spiritualité musulmane de l’intérieur.

En 1955, Lings obtint un poste au British Museum où il s’intéressa à la calligraphie coranique. Son livre, The Art of Quranic Calligraphy and Illumination fut publié par ‘‘The World of Islam Festival’’ en 1976 pour coïncider avec l’exposition de Londres.

Lings a passé les trente années qui suivirent à écrire pour son lectorat sans cesse croissant. Parmi ceux-ci : Muhammad : his life based on the earliest sources (1983) et Shakespeare in the light of the Sacred Art (1966) réédité en 1984 avec une introduction du Prince de Galles sous le titre The Secret of Shakespeare. Dans ce dernier livre, Lings examine les fondements traditionnels et l’héritage platonicien et scolastique de Shakespeare. Son livre The Art of Quranic Calligraphy and Illumination fut revu et édité en 2004 sous le titre Spendours of Quranic Calligraphy and Illumination. Son dernier livre devait être Mecca, publié en 2004, il est aujourd’hui suivi par A return to the Spirit qui est une publication posthume.

La rencontre entre René Guénon et Martin Lings eut une grande influence sur ce que l’on nomme l’Ecole traditionnelle (madrasat al-turāth) laquelle dénonce le matérialisme du monde moderne et lui oppose la sagesse présente au cœur de chaque religion révélée que ce soit l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Judaïsme, le Christianisme ou l’Islam. Cette sagesse est la lumière primordiale (al-nūr al-fitrī) que Dieu plaça dans le cœur de chaque homme, lumière par laquelle les hommes peuvent rejoindre la Vérité :

« Tourne ta face en pur monothéiste ( hanīf an) en direction de la Religion : telle est la nature originelle (fitra) selon laquelle Dieu a façonné les hommes. Nul ne peut changer la Création de Dieu. Telle est la Religion immuable mais la plupart des hommes sont dans  l’ignorance. » (Cor. 30  : 30)

Martin Lings vécut dans la lumière de cette guidée jusqu’au terme de sa vie bénie. Son entrée en Islam se fit auprès d’un Suisse, le Cheikh ‘Īsā Nūr al-Dīn [Frithjof Schuon] lequel avait reçu l’Islam auprès du grand saint Algérien de Mostaghanem, le Cheikh al-‘Alawī dont la tarīqa est toujours vivante en Algérie et ses livres y sont régulièrement édités et largement diffusés.

Martin Lings avait un profond intérêt pour le symbolisme des couleurs, leurs significations et leur développement chez les Musulmans. Il écrivit dans son Spendours of Quranic Calligraphy and Illumination  : « La couleur, en tant que forme, était utilisée aux mêmes fins. L’or venait au premier rang et, après une courte période de fluctuations, vers le milieu du IV/X ème siècle, le bleu devint prééminent et l’emporta sur le vert et le rouge. Rapidement il devint aussi important que l’or en Orient musulman alors qu’au Maghreb le bleu resta en seconde position.

Si le bleu libère par ‘‘Infinitude’’, l’or, quant à lui, libère parce que, comme le soleil, il est un symbole de l’Esprit et donc, virtuellement, il transcende la monde des formes. L’or, par sa nature, échappe à la forme au point que le calligraphe doit entourer sa lettre de noir afin que sa forme apparaisse effectivement. En tant que couleur de la lumière, l’or, comme le jaune, est intrinsèquement un symbole de la connaissance. Le bleu en présence de l’or est alors la miséricorde qui tend à se révéler. »

Ce que nous avons cité est bien peu en face de l’œuvre immense de Martin Lings laquelle est et restera d’une grande portée dans un monde en totale confusion. C’est toutefois sa personnalité qui affecta si profondément ceux qui l’ont connu. C’est particulièrement le cas d’un grand nombre de jeunes gens qui ont reçu de sa part des conseils spirituels. Ils porteront cela en eux pour le reste de leur vie sachant qu’ils ne rencontreront plus son pareil. Que Dieu lui accorde Sa large miséricorde et qu’Il accorde à la communauté musulmane des hommes de sa qualité. Āmīn. »

 

Nous avons besoin d’étudier l’œuvre de ces grands  hommes qui se sont convertis à l’Islam d’une manière qui confirme l’universalité de cette religion et son caractère approprié à toute époque et à tout lieu.

Traduit de l’arabe par

 Tayeb CHOUIREF.

jeudi 28 mars 2013

Martin Lings - Le sens intérieur du Jihad, (fragment)







De Qu’est-ce que le soufisme, pp. 34-35.

Dans de nombreux versets, les sens extérieur et intérieur s’appliquent à des domaines très différents. Un jour, au retour d’une bataille contre les infidèles, le Prophète dit: «Nous sommes revenus de la petite Guerre saint à la grande Guerre sainte.» Ses compagnons demandèrent: «Qu’est-ce que la grande Guerre sainte?» et il répondit: «La guerre contre l’âme.» On trouve ici la clé du sens intérieur de tous les versets du Coran se rapportant à la Guerre sainte et aux infidèles. Admettons que ce dire du Prophète apporte quelque chose à chacun, et la plupart des musulmans pourraient prétendre avoir l’expérience de la lutte contre les infidèles de l’intérieur, c’est-à-dire contre les éléments rebelles et non musulmans [insoumis à Dieu] de l’âme. Mais résister de temps en temps à la tentation est une chose, et faire la guerre en est une autre. La grande Guerre sainte dans son sens plénier est le soufisme, ou, plus précisément, elle en est un aspect et ne regarde que les soufis. Le Coran déclare: «Combattez les idolâtres totalement» (IX, 36), et ailleurs: «Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition, et que la religion soit toute à Dieu» (VIII, 39). Cela, seul le mystique est capable de le réaliser intérieurement, et lui seul sait ce que cela veut dire de maintenir une opposition méthodique contre ses propres possibilités inférieures et de porter la guerre dans le territoire de l’ennemi, de manière que l’âme soit tout entière «à Dieu». C’est à cause des dangers de cette guerre qu’aucun ésotérisme n’est aisé d’accès. En fait, mais non de propos délibéré, l’exotérisme est un état de trêve avec des escarmouches occasionnelles et livrées de façon décousue; et il est bien préférable de demeurer exotériste que de susciter toute la fureur de l’ennemi [du diable] et, ensuite, d’abandonner la lutte, laissant les possibilités inférieures envahir l’âme.

lundi 11 mars 2013

Un grand connaisseur de la spiritualité musulmane s'est éteint - Hommage à Jean-Louis Michon - Tayeb Chouiref


                                                          J.-L. Michon et René Guénon (Le Caire, 1947)



Par Tayeb Chouiref


Il y a quelques jours, disparaissait un grand esprit. Un homme discret, assez peu connu du grand public, mais qui fut un éminent représentant de la spiritualité musulmane.
 
Son nom, Jean-Louis Michon, est connu des spécialistes de l'islam mais peu connaissent son nom en islam 'Ali 'Abd al-Khâliq. Il s'est éteint paisiblement le 22 février dernier, à l'âge de quatre-vingt huit ans.
 
Lorsque je le rencontrai pour la première fois, en juin 2002, l'étendue de son savoir et l'extraordinaire richesse de son parcours intellectuel et spirituel m'impressionnèrent fortement. Il s'en suivit dix ans d'amitié et de fraternité qu'il me fit l'honneur de m'accorder. Puissent les lignes qui suivent être un hommage à un homme qui n'eut de cesse de mieux faire connaître l'islam et de montrer le caractère universel de sa spiritualité.
 
Jean-Louis Michon naquit en 1924 à Nancy et fut élevé en milieu bourgeois dans le catholicisme traditionnel. Il confia avoir reçu à l'âge de huit ans « un premier signe de la présence de Dieu et de sa protection ». Alors qu'il était à la piscine avec son père et ses frères, il perdit soudain pied et commença à se noyer. L'angoisse le saisit et il se mit à prier très fortement : « Je ressentis alors une grande paix et, en toute confiance, glissai vers l'inconscience. Lorsque j'ouvris les yeux, mon père était au-dessus de moi et me faisait régurgiter l'eau que j'avais avalée... Telle a été ma première expérience spirituelle, celle qui m'a surtout appris la validité de la prière. »[1]
 
Jeune adulte, sa quête intérieure se précisa et il comprit qu'il lui fallait une voie adaptée à ses besoins spirituels : « J'ai très tôt compris que si je voulais suivre sérieusement une voie spirituelle, la seule possibilité que m'offrait le catholicisme était de devenir moine. Or, je n'avais pas la vocation de devenir moine... C'est pourquoi j'attendais qu'une autre voie s'ouvre à moi. »[2]
 
J.-L. Michon avait quinze ans lorsqu'en 1939 éclata la seconde guerre mondiale. Sa famille fuit Nancy pour se réfugier à Arcachon pensant ainsi échapper aux soldats Allemands. Se rendant compte de l'inutilité de cet exil, lui et sa famille retournèrent à Nancy où il put obtenir son baccalauréat de philosophie, puis suivre deux ans d'études en Droit et une licence d'anglais. Munis de ces diplômes, il partit pour Paris afin de compléter sa licence de Droit et suivre le cursus de la célèbre école de Sciences politiques.
 
La découverte de l'œuvre de René Guénon.
 
De retour à Nancy, il fonde, avec un groupe d'amis, un cercle de réflexion pour « discuter et tenter de trouver des solutions aux dilemmes et aux errements d'un monde chaotique. »[3] Ces rencontres avaient lieu dans la boutique d'un libraire-poète, et c'est lui qui fit découvrir à ces jeunes chercheurs l'œuvre de René Guénon. Les écrits de ce grand métaphysicien marquèrent fortement le jeune homme en quête de Vérité. J.-L. Michon dira de l'œuvre de Guénon :« Son œuvre, c'était la Vérité qui entrait dans ma vie, apportant des réponses d'une claire évidence aux questions que je me posais et que ne parvenaient pas à résoudre les valeurs de la bourgeoisie provinciale, qui reposait sur un catholicisme figé dans le moralisme. »[4]
 
Jean-Louis Michon lut alors plusieurs fois L'homme et son devenir selon le Vêdânta,[5] dans lequel la doctrine de la non-dualité et la nature spirituelle de l'homme sont exposées de manière à la fois directe et accessible à un public occidental. Un des aspects les plus marquants des écrits de Guénon est indéniablement sa critique sans concession de ce qu'il appelle « la déviation moderne » : « La lecture des livres dans lesquels Guénon faisait le procès d'une civilisation occidentale pervertie – La Crise du monde moderne, Orient et Occident, Le Règne de la quantité et les signes des temps – apportait une justification à notre désarroi, une explication du déséquilibre foncier dont souffrait une société coupée de ses racines spirituelles et oublieuses des fins dernières de l'homme. »[6]
 
R. Guénon revient souvent sur la façon dont l'Occident s'est détaché des valeurs spirituelles depuis la Renaissance, le développement de l'ère industrielle, le scientisme et le matérialisme. Or, souligne Jean-Louis Michon, ces valeurs spirituelles sont le fondement de toutes les grandes civilisations, y compris celui du Moyen Age chrétien. Il reconnaît en Guénon le penseur qui permit à l'intelligence des jeunes gens de son groupe « d'échapper à la prison des idéologies modernes ». Il dira ainsi : « Guénon était pour nous le Platon de l'époque, un rayon de lumière céleste projeté dans un monde malade. »[7]
 
Un autre enseignement fondamental que J.-L. Michon tire des écrits de Guénon est que la connaissance théorique des vérités universelles n'est qu'une étape préparatoire pour la réalisation de la connaissance véritable qui ne peut se faire que « dans le cadre d'une institution traditionnelle authentique et sous la direction d'un guide ayant lui-même parcouru le chemin de la quête mystique. »[8] Pour satisfaire à la nécessité d'un tel rattachement, J.-L. Michon eut d'abord l'idée d'entrer dans le bouddhisme zen. Il avait, en effet, découvert, au cours d'une visite dans un musée parisien, la richesse et la profondeur de la culture du Japon traditionnel. La lecture de l'ouvrage Essais sur le bouddhisme zen de Suzuki acheva de le convaincre. Il décida donc de tout abandonner pour se rendre au Japon en espérant y trouver l'enseignement spirituel auquel il aspirait. Mais quelques jours avant la date fixée pour son départ, en août 1945, la bombe atomique lancée sur Hiroshima mit fin à ses espoirs. C'est alors qu'il lut, par une heureuse coïncidence, un passage de l'ouvrage d'Augustin Berque, intitulé L'Islam moderne, évoquant la figure du grand mystique algérien, le Cheikh Ahmed al-Alawî mort en 1934. A. Berque indiquait notamment que ce maître spirituel avait eu des disciples européens qui étaient entrés en islam et suivaient la voie soufie : « Cette simple phrase eut sur moi un effet immédiat : une intense émotion me saisit et je pleurai de joie. Je sus en un instant que le Cheikh al-Alawî venait de me montrer la voie à suivre, une voie que, quelques mois plus tôt, je pensais trouver dans un monastère zen. »[9]
 
J.-L. Michon savait que R. Guénon s'était installé au Caire depuis le début des années trente où il était connu de certains cercles spirituels sous le nom 'Abd al-Wahîd, le « serviteur de l'Unique ». Il sentit alors qu'il devait également entrer en islam et y trouver un guide spirituel. Un collaborateur de la revue Etudes traditionnelles dans laquelle écrivait régulièrement R. Guénon, lui fournit l'adresse en Suisse de Frithjof Schuon qui dirigeait un groupe d'initiés à la voie soufie. La plupart, d'origine européenne, étaient des lecteurs de R. Guénon. Le représentant de F. Schuon à Paris était Michel Mustafa Vâlsan : « C'est celui-ci qui, avec une grande générosité, suivit et facilita mon apprentissage de la loi musulmane, la sharî'a, base indispensable de la voie spirituelle, la tarîqa, en même temps qu'il me faisait bénéficier de son intimité avec l'œuvre d'Ibn 'Arabî. »[10]
 
La rencontre avec Frithjof Schuon et la voie spirituelle en islam
 
C'est donc F. Schuon – le Cheikh 'Isâ en islam – qui accueillit J.-L. Michon, le reçut en islam et et l'initia à la voie soufie, celle du Cheikh al-Alawî. Il lui donna son nom en islam : 'Ali 'Abd al-Khâliq. Questionnant son nouveau guide sur l'utilité d'un séjour en terre musulmane, le désormais 'Ali Michon fut encouragé par lui à se rendre au Proche-Orient. C'est alors qu'un poste de professeur d'anglais lui fut attribué au lycée franco-arabe de Damas. Quelques temps après son arrivée à Damas, à Pâques de l'année 1947, 'Ali put se rendre pour la première fois au Caire afin d'y rencontrer R. Guénon qui avait accepté de le recevoir : « Venant lui-même nous ouvrir sa porte, Cheikh 'Abd al-Wahîd, habillé d'une longue tunique (guellabiyya) m'accueillit d'emblée comme un intime. J'étais fort intimidé, mais il sut me mettre à l'aise en me donnant des nouvelles d'amis communs, du Cheikh 'Isâ (F. Schuon), qui lui avait rendu visite en 1939, et de Luc Benoît, auteur d'ouvrages d'inspiration très guénonienne. Par contraste avec la rigueur catégorique de ses écrits, avec la sévérité d'une plume qui pourfendait sans concession les erreurs modernes, les déviations de l'occultisme et du spiritisme, les dangers de la contre-initiation, l'humilité rayonnant de sa personne était d'autant plus frappante. »[11]
 
De retour en Europe, 'Ali s'installa en Suisse et devint le voisin de F. Schuon. Cette proximité lui permit de profiter au mieux de ses enseignements spirituels : « Je vécus cinq ans dans la proximité du maître et de ses plus proches disciples. La richesse des dons reçus de sa part, sous forme d'entretiens privés ou d'exhortation et de rappels (mudhâkarât), sous forme de pages manuscrites destinées à accompagner et alimenter les réflexions des disciples, est incommensurable... Il nous a ouvert une voie dorée pour la méditation et le cheminement dans la tarîqa,en pleine conformité avec les enseignements et les conseils qui remontent au Prophète. »[12]
 
La maturité et l'œuvre écrite de J.-L. Michon
 
Devenu musulman depuis quelques années, 'Ali eut à cœur d'étudier la langue arabe et les sciences islamiques, ce qui le mena à nouveau à Damas où il rencontra le Cheikh Muhammad al-Hashimî (m. 1961), un disciple algérien du Cheikh al-Alawî. Il rédigea, bien des années plus tard, une biographie consacrée à cette autorité spirituelle et traduisit un de ses ouvrages les plus importants en français.[13] 'Ali découvrit auprès du Cheikh al-Hâshimî l'œuvre du grand soufi marocain Ibn 'Ajîba. Il lui consacra sa thèse de doctorat : Le Soufi marocain Ibn 'Ajîba et son mi'râj. Glossaire de la mystique musulmane. Il s'agit d'une étude précieuse dans laquelle il présente avec une grande clarté la terminologie en usage dans la mystique musulmane.
 
Les recherches sur la vie et l'œuvre d'Ibn 'Ajîba amenèrent J.-L. Michon à séjourner au Maroc à de nombreuses reprises durant les années 60. Après avoir soutenu sa thèse à la faculté des lettres et sciences humaines de l'Université de Paris, en novembre 1966, il conserva un grand intérêt pour le Maroc. Certaines villes, comme Fès, possédaient alors encore un caractère traditionnel très marqué. Cela le poussa à accepter une mission de préservation du patrimoine qui lui fut confiée par l'Unesco. Il mena ainsi entre 1972 et 1980 une séries de travaux en collaboration avec Titus Burckhardt (m. 1984) afin de proposer une série de mesures visant à sauvegarder le mode de vie traditionnel de la médina de Fès ainsi que l'ensemble des caractéristiques culturelles et spirituelles qui lui sont liées.[14] Dans un rapport qu'il remit à l'Unesco, J.-L. Michon expose l'importance de la préservation des arts et des métiers traditionnels en terre d'islam : « La place importante faite aux arts traditionnels dans la société islamique vient de ce qu'ils façonnent pour cette société un cadre de vie conforme à la fois à ses aspirations spirituelles et à ses besoins matériels, sans séparer les deux domaines, mais en s'efforçant, au contraire, de les relier, d'unir le beau et l'utile, l'esthétique et le fonctionnel. La main de l'artisan traduit en mode visible des réalités subtiles, elle imprime à l'architecture et aux objets d'usage courant la marque du Message révélé qui a été à l'origine de l'islam et qui continue de lui insuffler sa vigueur. D'où la cohésion remarquable des arts musulmans à travers le temps et l'espace, cohésion qui n'a pourtant jamais exclu la variété des styles ni la spécificité régionale et locale des productions artistiques. »[15]
 
Après avoir accompli ces missions, il mit ses qualités de traducteur et sa connaissance de la langue anglaise au service de la traduction française d'un ouvrage de haute qualité concernant la vie du Prophète Muhammad. Cet ouvrage est celui de son ami et condisciple Martin Lings : Le Prophète Muhammad. Sa vie d'après les sources les plus anciennes. Il est aujourd'hui une des références les plus importantes concernant la Sîra, la biographie traditionnelle du Prophète.
 
 
 J.-L. Michon et Martin Lings (Le Caire, été 1947)
 
 
L'amour que 'Ali portait au Prophète était intimement lié à son cheminement initiatique à travers le voie soufie. L'injonction coranique de prendre le Prophète pour modèle spirituel était essentielle pour lui : « Par sa personnalité, par son enseignement, par les vertus dont il a donné l'exemple, le Prophète Muhammad fut le premier des soufis, le modèle qui inspira les mystiques de toutes les générations ultérieures. Dans la tradition prophétique, la sunna, les soufis puisent une grande partie des directives et des conseils qui à tous les moments et dans toutes les circonstances, aide le chercheur de Dieu à réaliser l'idéal du faqr, de la pauvreté spirituelle. »[16]La pauvreté spirituelle dont il est question ici, est une notion coranique importante. Elle représente pour 'Ali l'axe principal de la voie spirituelle : « Une autre notion coranique qui joue un rôle fondamental dans la quête mystique est celle de la disponibilité pour Dieul'équivalent du vacare Deo des mystiques chrétiens –, idée que traduit le mot arabe faqr, signifiant littéralement la ''pauvreté''. De faqr est dérivé le mot faqîr, terme qui signifie ''pauvre'' et sert à désigner le mystique musulman. Un verset du Coran (XXXV, 15) dit : '' Ô hommes, vous êtes les pauvres envers Dieu ; Lui est le Riche !'' Cette énonciation a un sens littéral et évident : elle constate l'infinité de la plénitude divine et, en face de cette richesse, l'état de dépendance de l'homme et son indigence foncière. Mais ce verset contient aussi une exhortation est une promesse : c'est en effet en prenant conscience de son état de pauvreté et en tirant toutes les conséquences qu'il implique que l'homme réalise la vertu d'humilité, qu'il se vide de toute prétention... »[17]
 
Interrogé sur le message qu'il aimerait laisser aux jeunes générations, il dit, en forme de testament spirituel : « À mes contemporains, ceux de toutes les générations, je dirai, comme je me le dis à moi-même : préparez-vous à la rencontre avec Dieu ! C'est Lui qui nous a gratifié d'un don inestimable : l'intelligence, que l'homme parmi tous les êtres de la création est seul à posséder. Elle est le lien avec Lui, elle dirige toutes nos facultés psychiques et corporelles et, tournée vers le Seigneur suprême, éclairée par sa lumière, elle donne à chacun la possibilité de mieux se connaître et de se diriger vers ce qui est bon pour lui. Je dirais aussi : le chemin de la connaissance de soi ne peut se parcourir qu'en chassant de son âme les préjugés, les fausses valeurs et les faux dieux qui ont envahi l'Occident moderne, et en les remplaçant par une fréquentation assidue des ouvrages et des œuvres qui expriment le sens du sacré et les idéaux traditionnels. Quant à la voie qui repose sur la pratique d'une discipline spirituelle et la direction d'un maître confirmé, chacun devra la chercher, avec le secours de la prière, en regardant vers les portes, encore nombreuses de nos jours, qui savent s'ouvrir aux âmes sincères. »[18]
 
Nul doute qu'un tel message saura atteindre les âmes de ceux et de celles qui sont touchés par l'appel de l'Absolu. Tous ceux qui ont approché 'Ali Michon ont pu constater que « la préparation à la rencontre avec Dieu » se doublait chez lui d'une attention et d'une générosité admirables envers les autres, tous les autres. Que Dieu accueille cette âme qui fit tant d'efforts pour Le trouver.
 
Rahimahu Allah.
                                               J.-L. Michon et l'auteur (à gauche), au Caire en déc. 2005
 



[1] « La découverte d'un chemin de Vérité. Entretien avec Jean-Louis Michon », Terre du Ciel, février-mars 2006, p. 32.
[2] « Tradition in the Modern World », Sacred Web, conférence donnée en 2006.
[3] « La découverte d'un chemin de Vérité... », art. cit., p. 34.
[4] Ibid.
[5] Cet ouvrage parut pour la première fois en 1925.
[6] « Dans l'intimité du Cheikh 'Abd al-Wahid Yahyâ – René Guénon – au Caire, 1947-1949 » dans L'Ermite de Duqqi, Milan, 2001, p. 252.
[7] « La découverte d'un chemin de Vérité... », art. cit., p. 34.
[8] Ibid.
[9] « La découverte d'un chemin de Vérité... », art. cit., p. 35.
[10]Ibid.
[11] « Dans l'intimité du Cheikh 'Abd al-Wâhid Yahyâ... », art. cit., p. 255.
[12] « La découverte d'un chemin de Vérité... », art. cit., p. 36.
[13] Les deux textes ont paru aux éditions Archè sous le titre Le Shaykh Muhammad al-Hâshimî et son commentaire de l'Echiquier des gnostiques, Milan, 1998.
[14] Plusieurs de ces travaux sont consultables sur le site de l'Unesco. Voir, par exemple, « Contribution à l'étude de la réhabilitation des Fondouks », unesdoc.unesco.org/images/0005/000500/050032fo.pdf
[15]Projet de création d'une école de préservation des arts et métiers traditionnels à Fès, p. 1, consultable sur le site unesdoc.unesco.org.
[16]Lumières d'Islam, Milan, 1994, p. 140.
[17]Ibid., p. 138-139.
[18] « La découverte d'un chemin de Vérité... », art. cit., p. 39.

samedi 17 novembre 2012

Martin Lings ou l'apologie de la religion du Coeur


        Martin Lings à cheval sur le plateau de Gizeh en Égypte à l'époque où il était actif comme « Secrétaire » personnel de René Guénon
 
 
Raphaël Feur

" Le livre du soufi n'est pas fait d'encre et de lettres, il n'est rien d'autre qu'un cœur blanc comme neige. " Ces quelques mots de Jalal uddin Rûmi pourraient, si nous les comprenions, remplacer toutes les lectures du monde. " Dis Allah, et laisse les ensuite à leurs vains discours'ƒ ? " dit le Coran. (VI, 91). Cependant, à notre époque, celui qui entame une recherche intérieure ne peut se contenter de telles phrases car son approche des choses est avant tout mentale, ce qui ne lui permet pas de saisir la dimension d'une réalité vécue.

Toute voie spirituelle est un chemin qui va du fini vers l’Infini, du temporel vers l’Eternel, de la lettre vers l’Esprit. Et pour nous amener au-delà de nous-même, une voie doit tout d’abord venir nous chercher à l’endroit même où nous nous trouvons, et nous prendre tels que nous sommes. Pour cette raison, on dit que les saints revêtent les habits de leur temps et ainsi l’enseignement des soufis a pu prendre à travers les siècles des formes très diverses, toujours en réponse aux besoins précis de ceux à qui il s’adressait.

Par exemple, autrefois, certains maîtres interdisaient à leurs disciples de consulter des ouvrages traitant de la spiritualité afin de leur rappeler que le soufisme est avant tout une saveur, que les mots ne peuvent qu’évoquer. Mais, s’il est vrai que la lecture peut parfois devenir un voile, elle peut aussi être un premier pas vers autre chose, une façon pour un individu d’exprimer sa soif et le moment venu, elle peut devenir le lieu d’une rencontre intime entre le voyageur et la vague qui l’emportera dans son reflux jusqu’à l’Océan infini …

C’est sans doute le pressentiment de cette rencontre qui pousse nombre d’occidentaux vers les livres traitant de spiritualité. En effet, notre civilisation aujourd’hui fortement médiatisée et ouverte sur toutes les traditions du monde a encouragé la diffusion d’ouvrages abordant sous différents aspects le soufisme. Ces ouvrages servent désormais de passerelle pour les occidentaux curieux de découvrir la sagesse d’une tradition qui jusque-là ne leur était pas du tout familière.

La plupart des européens qui ont pu découvrir le soufisme grâce au support écrit ont beaucoup appris grâce à l’œuvre de Martin Lings. Chez lui, l’exactitude historique, la richesse des sources, la clarté et la précision des explications doctrinales sont nourries par une compréhension intérieure de la voie. Martin Lings s’efface toujours derrière le sujet qu’il traite mais, s’il ne parle pas de sa propre expérience, c’est elle qui fait la valeur de ses écrits. On la perçoit au détour d’un mot ou d’une allusion comme le débordement soudain d’une ivresse qui devrait rester cachée. Ces deux phrases relevées dans son œuvre évoquent ce que la voie représente pour lui : « La voie spirituelle est une offrande. » « Le travail spirituel est surtout une accumulation de grâces. »

Martin Lings écrit dans cette démarche d’offrande et avec cette gratitude et c’est ce qui lui permet de nous faire goûter certains aspects très subtils de la spiritualité islamique.

Le Prophète de l’Islam avait coutume de dire : « Agis pour ce monde comme si tu devais y demeurer mille ans, et pour l’autre comme si tu devais mourir demain ! ».Cette recherche d’une double perfection, à la fois extérieure et intérieure, exige une profonde implication dans le monde en même temps qu’un détachement total. Dans la biographie qui lui est consacrée, Martin Lings, sait nous conter l’expérience intense que le Prophète a eu de la vie terrestre tout en soulignant son désintéressement à l’égard des biens de ce monde.

Nous apprenons que Muhammad fut successivement berger, marchand, ermite, exilé, soldat, législateur et enfin roi. Il fut aussi orphelin, longtemps époux d’une seule femme, fréquemment père d’enfants qui moururent en bas âge, veuf, et finalement mari de plusieurs femmes. Mais surtout en chaque instant de sa vie, en chaque geste, il fut serviteur de Dieu. Par exemple, lorsque la tribu des Quraysh (1) lui eut proposé la richesse et la royauté s’il acceptait de renoncer à son message, et que son oncle vint le supplier à son tour, il se tourne vers lui, les larmes aux yeux, et lui répondit : « Je le jure par Dieu, quand bien même ils mettraient le soleil dans ma main droite et la lune dans la main gauche pour qu’en retour j’abandonne cette cause, je ne l’abandonnerais pas avant qu’Il l’ait fait triompher ou que je sois mort pour elle ».

Afin d’illustrer cet aspect si caractéristique de la réalisation muhammadienne qui intègre parfaitement l’implication dans le monde et la conscience de l’au-delà, Martin Lings effectue un parallèle avec la révélation coranique. Le verbe-fait-livre vient, lui aussi, embrasser tous les aspects de la vie quotidienne, abordant des sujets qui semblent n’avoir rien de spirituel. Les descriptions du Paradis évoquent des jardins, des sources, des femmes merveilleusement belles…L’Islam, en tant que dernière révélation du cycle, est un retour à la religion primordiale et il doit réapprendre à l’homme à s’émerveiller devant le livre suprême : la nature. « Les sept cieux, la terre et tout ce qui s’y trouve célèbrent Ses louanges. Il n’y a rien qui ne célèbre Ses louanges. Mais vous ne comprenez pas leurs louanges » (II,44).

C’est parce que l’homme a perdu cette faculté d’émerveillement, parce qu’il perçoit la création à travers ses sens et son mental mais plus avec son cœur que les formes deviennent pour lui un voile. Seule la voie spirituelle peut amener l’homme à retrouver cette vision du cœur. En effet dans une sentence Dieu s’exprime : « Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi jusqu’à ce que Je l’aime, et lorsque Je l’aime, Je suis l’œil par lequel il voit… » Celui qui a atteint cet état perçoit alors l’Essence Divine en toute chose. C’est pour cela que lorsque les Quraysh demandent des miracles au Prophète, le Coran leur répond : « Ne considérent-ils pas la façon dont les chameaux ont été créés ? Et la façon dont les cieux ont été élevés ? Et la façon dont les montagnes ont été établies ? Et la façon dont la terre à été étendue ? » (LXXXVIII, 17). Ainsi la réalisation la plus accomplie ne consiste donc pas à s’affranchir des lois de la nature pour accomplir toutes sortes de prodiges extraordinaires, mais au contraire à percevoir la Beauté et la Majesté Divines qui se manifestent à travers ces lois.

Le Prophète disait aussi à ses compagnons : « Abu Bakr ne vous a pas dépassé par plus de prières ou de jeûnes, mais par quelque chose qui a pris place dans le fond de son cœur… » Et finalement, c’est à cette dimension du cœur que Martin Lings nous ouvre car il ne cherche pas à plaire, ni à convaincre et il ne se fie qu’à « la grâce de l’irrésistible pouvoir d’attraction de la vérité ».

Son œuvre pourra ainsi nous interroger, nous déranger ou même nous bouleverser afin de nous ébranler toujours un peu plus sur le terrain de nos certitudes. Et en fait les questions qu ‘il pose sont plus précieuses que les réponses qu’il donne car de ces questions peut naître une perplexité, une prise de conscience qu’il y a là quelque chose qui ne rentrera jamais dans les limites de notre entendement, quelque chose qui nous dépasse infiniment …

Cette perplexité est un passage incontournable dans toute quête de la connaissance car comme dit Ibn Ajiba, « Les plus éloignés de Dieu sont les savants par leur science et les dévots par leur dévotion ». L’œuvre de Martin Lings n’a pas pour vocation d’être une science de plus, au sujet d’un courant philosophique du passé ; elle nous ouvre une porte vers un chemin intérieur. Et ce chemin ne pourra jamais disparaître car il est ce qui donne tout son sens à l’existence humaine.

Il y a quelques années le cheikh al-‘Alaoui, un grand saint soufi du XXe siècle auquel Martin Lings consacra une remarquable biographie écrivait : « Amis, Si vous avez compris la vérité de mon état, la voie est là, devant vous. Suivez mes pas car, par Dieu ce ne sont pas choses douteuses ni vagues produits de l’imagination : je connais d’une connaissance à la fois secrète et manifeste, j’ai bu la coupe de l’amour et j’en ai eu la possession, elle est devenue mon bien pour toujours. »

 

Notes 1— Les Quraysh constituaient alors la plus puissante tribu de La Mecque et furent longtemps hostiles au message délivré par le Prophète. 2— Abu Bakr était un compagnon du Prophète de la première heure et était surnommé " le véridique " car ses actes et ses propos se révélaient être toujours d'une grande justesse. àƒ la mort du Prophète, il devint le premier Calife de la communauté musulmane.

Bibliographie de Martin Lings ' Croyances anciennes et superstitions modernes. Traduction de l'anglais par Jean Plantin, Patrick Jauffneau. Paroles 1988. ' Le Prophète Muhammad , sa vie d'après les sources les plus anciennes. Traduction de l'anglais Jean-Louis Michon. Seuil 1986. ' Un saint soufi du XXe siècle : le cheikh Ahmad Al Alawi, héritage et testament spirituel. Seuil 1990. ' Le secret de Shakespeare. Paroles 1996.