vendredi 30 décembre 2016

La demeure du Pôle et le sceau du Soleil - Turba Philosophorum

   
    Turba Philosophorum

Médaille offerte au Roi-Soleil par le duc d'Aumont. 



Article paru dans Le Miroir d'Isis N° 20 (novembre 2013)

A.A.


Notre  étude  sur  la  figure  et la  fonction  d'Hermès-Idrîs  telles  qu'elles  apparaissent  dans  la  tradition islamique a montré que celui-ci assume une fonction polaire - il est le « pôle des esprits humains » - mais aussi solaire, puisque sa demeure est dans le ciel du Soleil. Or il se trouve que cet aspect tantôt polaire, tantôt solaire n'est pas sans relation avec certaines correspondances numériques, et c'est ce que nous souhaiterions nous attacher à développer quelque peu dans ce qui suit.








mardi 26 juillet 2016

Théodore Monod - Un homme de Dieu: Tierno Bokar


Le toguna 
Bien protégés des ardeurs du soleil, et agréablement rafraîchis par la circulation de l'air, les anciens parlent de la vie et de leurs souvenis à ceux qui veulent les écouter. Tous sont admis dans le toguna... sauf les femmes!




Présence Africaine. 1950. No. spécial 8-9 Le Monde Noir. p. 149-57

Dominant la plaine immense, livrée tour à tour par le rythme des crues aux boeufs et aux nénuphares, aux bergers fulɓe et aux piroguiers bozos, des collines gréseuses, dans la région de Mopti, occupent l'horizon oriental. C'est le glacis du plateau de Bandiagara, du pays des infatigables Dogons.

Au milieu desquels la capitale du royaume toucouleur du Maasina 1, si elle a perdu son importance politique, a conservé l'austérité du petit sultanat théocratique. Dans cette Genève africaine, on est demeuré puritain et ce n'est pas ici que les pâtres poètes chanteront, comme dans la plaine, la vache, le soleil, et l'amour. Mais des hommes graves recroquevillés sur leurs grimoires, cramponnés à la lettre des textes, enseignent le dogme, la scolastique, les traditions, le droit canon, les gloses du Livre, un océan d'érudition cristallisée, tout un Talmud.

Et pourtant, ici comme ailleurs, l'Esprit continue à souffler où il veut et fait jaillir du sol pierreux les fleurs, les parfums et les flammes de l'Amour Divin 2. Au milieu des rocs de la théologie, voici que s'épanchent soudain, fraîches, limpides, désaltérantes, les eaux vives de la source mystique, la vraie, la seule, à la fois foncièrement une et merveilleusement diverse 3.

Bokari Salif Habi, connu surtout plus tard sous le nom de Tierno Bokar, ou Maître Bokar — parmi ses disciples on dit « Tierno » tout court — né vers 1884, arriva à Bandiagara en 1893, après la prise de Ségou par Archinard.
Il subit fortement la double influence d'une mère courageuse, douce et pieuse et d'un maître vénéré qui lui enseigna les sciences islamiques, Amadou Tafsirou Bâ.

Sa naissance le destinait au métier des armes, mais il se fait tailleur-brodeur, sur le conseil de sa mère :

« Plutôt que d'ôter la vie aux hommes, apprends à couvrir leur nudité matérielle en leur cousant des vêtements, avant d'être appelé à l'honneur de couvrir, en prèchant l'Amour, leur nudité morale ».

Bientôt, il va commencer à enseigner lui-même. Il ouvre en 1907 une modeste école coranique, avec 5 élèves. Tierno Bokar passera toute sa vie à Bandiagara, qu'il ne quittera que pour un séjour à Louta, un voyage au Niger en 1910, un autre à Bamako et Nioro en 1937.
Pour s'être affilié à une branche de la confrérie tidjania, à l'époque mal vue de l'Administration, Tierno Bokar connaîtra la calomnie, l'hostilité des siens — car le prétexte religieux ou politique est toujours prêt à couvrir les entreprises de la jalousie ou de l'intérêt —, la persécution. Ses disciples sont traqués, emprisonnés, déportés. Le Maître est abandonné. Aux rares fidèles qui l'entourent encore, il dira sur sa natte de mort — car on ne meurt pas dans un lit en Afrique :

« Je vous recommande — et c'est en même temps la dernière prière que j'adresse individuellement et collectivement, à tous ceux qui sont avec moi — de ne point maudire ni détester ceux qui m'ont attaqué et ont travaillé à me perdre. Ils n'ont été que les instruments d'une Sagesse et d'une Force contre lesquelles je ne saurais m'élever sans blasphème. Où serait le mérite si ma vie s'était écoulée sans connaître d'ennemis ? La vie présente est une prison pour celui qui a choisi le parti de Dieu… »

En décembre 1945, accompagné de l'un de ses plus chers disciples, d'un de ses fils spirituels en qui revit le plus complètement l'esprit et l'idéal du Maître, j'ai fait le pélerinage de Bandiagara, j'ai revu la maison déserte du Saint réprouvé, honni des hommes et des puissants du jour — et d'un jour —, humble vestibule aux murs duquel se devinent encore les ingénieux schémas tracés par Tierno Bokar pour aider à la mémorisation du catéchisme et qui fut, en 1933, le théâtre du « Sermon sur l'hirondelle » ; j'ai parcouru entre les murs de terre, les sentiers que suivait si souvent le Maître de chez lui au sanctuaire publie que les enfants yappelaient Ba-Misiide, « Papa-Mosquée » ; j'ai visité, au cimetière, le simple enclos de cailloux où, sous l'affirmation répétée des deux témoins de pierre dressée, le Maître débonnaire, entré dans la Paix de son Dieu, attend une Résurrection bienheureuse.


Tombes de Tierno Bokar (premier plan) et de Aissata, sa mère
Trente ans durant, la vie quotidienne de Tierno Bokar, sera de toutes la plus monotone, quant à son déroulement matériel. Un emploi du temps ne varietur, une parfaite absence d'événements, d'imprévu, d'excitation extérieure. Il n'y a rien à raconter : un petit marabout de village récite, encore en pleine nuit, son chapelet, et partage ses journées entre les offices à la mosquée et son enseignement. C'est tout. En apparence, il ne se passe rien, pas plus qu'à Jérusalem d'ailleurs quand y séjourne, y enseigne et y meurt un autre Maître, non moins inconnu de la « bonne société » et des « biens pensants ». Serait-ce que l'aventure véritable est invisible, est intérieure, que la grandeur véritable est plus dans l'être que dans le faire, qu'il n'est d'autre royauté durable et illimitée que celle des esprits et qu'à côté du saint, califes, sultans, vizirs, chefs de guerre ou de bureau, ne sont qu'ombres fugaces ou éphémères apparences ?
Une vie sans événements, tout entière enclose entre des murs d'argiles dévorés de soleil, ceux de la maison, ceux des ruelles étroites de la petite ville, ceux de l'humble mosquée. Austère et pauvre, au sens où nous entendons ces mots, sans confort, sans distraction, sans cinéma, sans radio, sans journaux ni magazines. Nullement surhumaine, bien sûr, ni même ascétique, (le célibat, dans l'Islam, est ignoré même des spirituels et des mystiques) ; limitée dans ses connaissances, mais limitée peut-être à l'essentiel qui, par définition, suffit et largement ouverte par la porte de la méditation et de la piété, sur les profondeurs de la vie spirituelle, sur les réalités invisibles — on s'excuse du double pléonasme — sur les problèmes de l'être, résolus d'ailleurs aux clartés de l'orthodoxie coraniques, sur ceux aussi non moins graves, n'en déplaise aux théologiens, de la morale pratique : l'eupraxie après l'orthodoxie, et la rectitude de la conduite sachant au besoin, allant au plus pressé, bousculer, amicalement quand il le faut, celle de la croyance.

Rien du professeur universitaire d'ailleurs : on ne saurait dogmatiser ex cathedra quand tous, maître et disciples, sont assis par terre, dans un réduit poussiéreux, le vestibule, intercalé entre la rue et la partie privée de la maison, et sans cesse traversé par quelque passant, un négrillon habillé d'une ficelle, une chèvre, une porteuse de bois, d'eau ou de lait.

Les élèves de Tierno Bokar sont divisés en 4 classes. C'est à la quatrième, celle des deftenkoobhe « ceux du Livre », étudiants ayant généralement plus de 20 ans, qu'il réserve son enseignement personnel, original, donné le plus souvent sous une forme imagée, prenant prétexte pour illustrer une vérité morale de quelque incident matériel, un petit fait, un objet, un rayon de soleil, la route, le ruisseau, la pluie, l'écurie et les vaches, la lessive, les soins de beauté de la coquette, l'ombre du feuillage, le troupeau qui s'égaille, le puits, la lampe à beurre de karité, l'oiseau, la pirogue, le chien, le fer rouge, le beurre, ont tour à tour servi de symbole.

L'Évangile n'en use pas autrement.

Le monde visible n'est qu'un gigantesque trésor de paraboles, mais qu'il faut savoir interpréter. Un livre d'images à déchiffrer.

Rien de plus directs, de moins systématique. Il n'y a pas d'emploi du temps codifié, « conforme aux programmes officiels »: l'explication d'un texte, d'une question d'un élève, la vie quotidienne qui vient battre les murs de la petite pièce, sont le point de départ d'un développement, toujours adapté à la mentalité de l'élève, à son degré de maturité spirituelle, au stade auquel il est parvenu sur la voie royale de l'initiation : on dit les mêmes choses, mais on les dit différemment au paysan dogon qu'il faut instruire des rudiments de la foi musulmane, et au disciple aimé auquel on peut découvrir les secrets d'un ésotérisme inaccessible à la masse.
Mais les humbles sont aussi chers au cœur de Tierno Bokar que les âmes plus avancées : les enfants, les femmes, les ignorants sont l'objet de sa sollicitude didactique. Il invente des dessins schématiques pour fixer leur attention sur les vérités de la Foi : des points, des cercles, des barres. Il insiste sur l'emploi des parlers africains, le fulfulde, le haoussa — au lieu de l'arabe, langue d'érudition — pour l'enseignement religieux.
Naturellement, né et nourri dans l'orthodoxie coranique, Tierno Bokar conserve tout le vocabulaire traditionnel.

En lui superposant d'ailleurs un goût manifeste pour la science des nombres, l'arithmologie mystique, un symbolisme graphique qui, non content de s'appliquer aux combinaisons classiques de l'exagramme ou du carré, mettra en schéma ordonnés la prière rituelle ou le chapelet.
Loin d'être d'ailleurs un « vieux turban », le Sage de Bandiagara laisse percer, parfois, une tendance indiscutable à un certain libéralisme, à une tolérance généreuse, à un sens évident du progrès. Il sait lui aussi, qu'il faut « mettre le vin nouveau dans des outres neuves ». Tout en ayant le bon sens de souhaiter une évolution de l'Afrique qui se garderait de briser brutalement avec des traditions locales qu'il faut respecter pour la somme d'enseignements qu'elles renferment :

« Les Soudanais copient, suivant leur formation, les uns les Arabes, les autres les Européens… Ce qui est fait pour un pays tempéré ne peut exactement convenir à un pays tropical. Grande est l'erreur de ceux qui rompent totalement avec les traditions de leur race… »

Mais il faut savoir, dans les matières indifférentes à la foi ou à la morale, être de son temps, et Tierno Boakr n'hésite pas à scandaliser les dévôts — jusqu'au jour où un nuage s'en mêle et lui donne raison — en utilisant une sorcellerie européenne, une montre, pour fixer l'heure de la prière rituelle.
Et à la question :

Tierno, ne trouvez-vous pas que l'habitude des Blancs de cultiver des fleurs qui ne portent pas de fruits est le fait de grands enfants, perdant leur temps en amusements inutiles et coûteux ?

Le Sage répondait :

Frère en Dieu : je ne partage pas du tout ton avis. Celui qui fait pousser des fleurs adore, car ces délicates parties de la plante, parées, le plus souvent, de couleurs éclatantes, ne s'ouvrent que pour saluer Dieu, dont elles sont les instruments pour l'oeuvre de la reproduction. Le symbolisme des fleurs peut être ignoré de notre race, mais n'allons pas le blasphémer… Chaque fleur est un sentier mystique.

Tierno veut à ses disciples — à ses « frères réfléchis » — un coeur ouvert, de la bonne volonté, une âme ardente. Il faut chercher sans relâche les choses spirituelles, les seules durables :

« L'esprit humain tient à la beauté, mais persiste à rester à la surface des choses, où il n'est pas d'harmonie permanente. La féérie des nuages multicolores qui fêtent le lever ou le coucher du soleil disparaît en quelques instants. La beauté physique s'estompe avec le crépuscule de la vieillesse… Toi, adepte venu au seuil de la « zawiya » où nous souhaitons voir briller la flamme sacrée du bon conseil, sache que la beauté matérielle se fane rapidement ; elle ne peut être qu'éphémère et illusoire. Détourne tes efforts de sa poursuite, mais applique-les à la conquête de la beauté véritable, permanente, la beauté morale qui fleurit dans le champ de l'Esprit. Cherche, cherche encore car qui cherche trouve. Cherche à travers les ténèbres de la vie matérielle et l'étoile brillante 4 te guidera vers le jardin des beautés réelles et éternelles ».

Message de paix et de sérénité

« L'écume ne se forme à la surface des eaux que lorsque les vagues s'élèvent hautes, se heurtent avec violence et vont finalement se briser sur la rive.

De même, et sans nul doute, tant que les “Donne-moi… Tu ne m'as pas donné… Il ne doit pas avoir celà… Je vaux mieux que lui… je voudrais être…” s'agiteront dans l'enclos de notre cœur comme des vagues en furie ou des moutons effarouchés, il s'élèvera un tourbillon et un gros nuage sombre, chargé d'éclairs et de tonnerre, nous cachant l'aspect serein d'un ciel immense cerné d'étoiles brillantes et des pelouses de fines herbes tapissant le pied des collines jusqu'à l'horizon dans les régions où Dieu est adoré pour Lui-même ».

Le contenu de l'enseignement de Tierno Bokar, il est dans son évangélique simplicité, facile à définir. C'est d'abord, bien entendu, l'amour de Dieu et l'unicité de Dieu. C'est la base, l'alpha et l'oméga de la révélation :

« Écris le nom divin face à ta couche de façon qu'il soit le matin, au réveil, la première chose qui s'offre à ta vue. Au lever, prononce-le avec ferveur et conviction, comme le premier mot sortant de ta bouche et frappant ton oreille. Le soir, à ton coucher, une fois étendu, fixe-le comme le dernier objet entrevu avant de sombrer dans le sommeil. A la longue, la lumière contenue dans le secret des quatre lettres 5 se répandra sur toi et une étincelle de l'essence divine enflammera ton âme… Répéter sans cesse le nom d'Allah, ou la formule attestant l'unicité de Dieu, est un sûr moyen d'introduire en soi le souffle qui entretiendra en nous la chaleur mystique ».

Il y a des degrés dans la connaissance religieuse : celle des croyants ordinaires, « blottis dans un petit coin de la tradition », puis, celle de ceux qui se sont engagés résolument dans la voie qui conduit à la Vérité, où l'homme et les autres êtres vivants se réconcilient dans la paix. Mais la troisième, qui la décrira ? Lumière sans couleur, obscurité brillante, c'est, enfin, le séjour de la totale Vérité :

« Ceux qui ont le bonheur de parvenir au degré de cette lumière suprême perdent leur identité et deviennent ce que devient une goutte d'eau tombant dans le Niger ou plutôt dans une mer infiniment vaste en étendue et en profondeur… »

Mais l'union divine ne dispense pas, bien au contraire, de la pratique du devoir moral, qui se résume en peu de mots : amour, charité, pitié, tolérance.

Un jour, en 1933, au cours d'une leçon de théologie, un poussin d'hirondelle tombe d'un nid fixé au plafond. Tout attristé de l'indifférence générale, Tierno Bokar interrompit son exposé et dit :

Donnez-moi ce fils d'autrui.
Il examine le petit oiseau qu'il venait d'appeler si humainement « fils d'autrui », reconnut que sa vie n'était pas menacée et s'écria :
Louange à Dieu dont la grâce prévenante embrasse tous les êtres.
Puis levant les yeux, il constata que le nid était fendu et que d'autres petits risquaient encore de tomber.
Aussitôt ayant demandé du fil, il grimpe sur un escabeau improvisé et raccommode à l'aiguille le nid endommagé, avant d'y replacer l'oisillon. Puis, au lieu de reprendre son cours, il dit :

Il est nécessaire que je vous parle de la charité, car je suis peiné de voir qu'aucun de vous n'a suffisamment cette vraie bonté du coeur. Et cependant quelle grâce ! Si vous aviez un cœur charitable, il vous eût été impossible de continuer à écouter une leçon quand un petit être misérable à tous les points de vue vous criait au secours et sollicitait votre pitié. Vous n'avez pas été ému par ce désespoir, votre cœur n'a pas entendu cet appel.
Eh bien, mes amis, en vérité, celui qui apprendrait par cœur toutes les théologies de toutes les confessions, s'il n'a pas de charité dans son cœur, ses connaissances ne seront qu'un bagage sans valeur. Nul ne jouira de la rencontre divine, s'il n'a de la charité au cœur. Sans elle, les cinq prières canoniques sont des gestes purement matériels sans valeur religieuse ; sans elle, le pèlerinallae, au lieu d'être un voyage sacré, devient une villégiature sans profit. Si j'avais à symboliser la religion, je la comparerais à un disque en vannerie dont l'une des faces est amour et l'autre charité.

La violence est un scandaleux et inutile pis-aller

« Si l'on tue par les armes l'homme qu'anime le Mal, ce dernier bondit hors du cadavre qu'il ne peut plus habiter et pénètre par les narines dilatées dans le meurtrier, pour y reprendre racine et redoubler de puissance. C'est seulement quand le Mal est tué par l'amour qu'il l'est pour toujours…»

Questionné sur la guerre sainte, il avoue :
« Personnellement, je n'admire qu'une seule guerre, celle qui a pour but de vaincre en nous nos défauts… ».

Parmi ceux-ci, l'orgueil reste une des plus malfaisants :

« Notre planète n'est ni la plus grande ni la plus petite de toutes celles que Notre Seigneur a créées… Nous ne devons nous croire ni supérieurs, ni inférieurs à tous les autres êtres. Les meilleures des créatures seront parmi nous celles qui s'élèvent dans l'Amour, la Charité, et l'estime du prochain. Celles-là seront lumineuses comme un soleil montant tout droit dans le ciel. »

L'humilité nécessaire conduit au sentiment de la fraternité 'humaine et à cette haute certitude que des chemins divers peuvent conduire à une Vérité unique. Grande et difficile leçon que refusent tous les fanatismes mais qu'inlassablement répétera Tierno Bokar.

Frère en Dieu, venu au seuil de notre Zawiya, cellule d'Amour et de Charité, ne querelle pas l'adepte de Moïse, ni celui de Jésus, car Dieu a témoigné en faveur de leurs prophéties.
Et les autres ?
Laisse-les entrer et même salue-les fraternellement pour honorer en eux ce qu'ils ont hérité d'Adam… Il y a en chaque descendant d'Adam une parcelle de l'Esprit de Dieu. Comment oserions-nous mépriser un vase renfermant un tel contenu ?
L'arc-en-ciel doit sa beauté aux tons variés de ses couleurs. De même, nous regardons les voix des croyants divers qui s'élèvent de tous les points de la terre, comme une symphonie de louange à l'adresse d'un Dieu qui ne saurait être que l'Unique.

Tierno, lui demanda-t-on un jour, est-il licite de causer de leur religion avec les étrangers ?
Pourquoi pas ? Il faut causer avec eux si tu peux rester poli et courtois. Tu gagnerais énormément à connaître les diverses formes de la religion… il ne faut pas croire que sa propre religion soit seule à détenir la vraie foi… La religion, celle que veut Jésus et que Mahomet ne déteste pas, c'est celle qui, comme un air pur et libre, est en contact permanent avec le soleil de Vérité et de Justice dans l'Amour du Bien et de la Charité pour tous.
Un homme, quelle que soit sa race, dès que l'adoration illumine son âme, celle-ci prend l'éclat du “diamant” mystique. Ni sa couleur, ni sa naissance n'entrent en jeu.

Message résolument universaliste, on le voit, et qui rejoint aisément celui des prophètes d'Israël, celui de l'Évangile, celui d'un Ramakrishna ou d'un Vivekananda dans leur essentielle affirmation que l'Esprit souffle où il veut et qu'il y a “plusieurs demeures dans la maison de mon Père”.

C'est l'idéal. La pratique reste difficile et la nature humaine ingénieuse.

Tierno, qu'elle est la conduite que vous haïssez le plus ?
Je n'aime pas haïr, mon ami. Mais la conduite que je désapprouve et que je plains amèrement est celle de l'hypocrite… l'individu affublé d'un turban huit fois entortillé autour de la tête, portant ostensiblement au cou un chapelet à gros grains très voyants, marchant appuyé sans nécessité sur l'épaule d'un compagnon, prononçant avec beaucoup de bruit et sans ferveur sincère la profession de foi et prêchant avec une ardeur enflammée par l'appât d'un gain immédiat… Pareil farceur est plus abominable que l'assassin qui ne tue que le corps physique.

Admirons la saveur, et le courage de ces remarques, qui prouvent assez que Tierno Bokar, l'ami de Dieu, le mystique, avait ainsi, tout simplement, un royal bon sens :

« Quand on examine les choses telles qu'elles se passent en ce moment chez nous, on se rend compte d'une façon nette et saisissante que le comportement général illustre à merveille cette constatation que parler avec volubilité de la chasteté, de la probité, du courage, de la sagesse, est plus aisé que d'être soi-même chaste, probe, courageux, et sage.
Tonner contre la conduite déréglée — ou paraissant telle — de son prochain, la condamner à coup de versets coraniques parfois mal digérés, et de hadith d'authenticité douteuse est plus facile que de se corriger de ses propres défauts et de pardonner les offenses subies. Critiquer les inégalités sociales, les dénoncer au public avec de grands gestes et de grands mots, est moins difficile que de se faire humble à l'égard des moins favorisés.
Aussi voit-on les enfants des grands d'autrefois ne pas pouvoir se résoudre à dire aux descendants de leurs anciens sujets : “Vous êtes des hommes comme nous. Nous avons des droits identiques, de par notre commune création divine”.

Et le bon philosophe, qui ne confond pas une uniformité, souvent factice, avec une vivante et chaude unité ajoute :

« L'univers est fait d'inégalités. Il a horreur de la monotonie et cela dans tous les domaines. »

A l'heure où l'Afrique occidentale, en proie aux troubles d'une croissance qui risque de se faire, comme diraient les journaux, « sous le signe » des appétits matériels, des passions politiques et du mépris des réalités éternelles, la voix du Sage de Bandiagara, et celle de ses disciples, troupeau bien petit mais fidèle, sera-t-elle entendue ? On voudrait pouvoir le croire…

Notes
1. [La capitale du Maasina était Hamdallaahi. Bandiagara fut bâtie en pays dogon par Tidjani, le neveu d'Alhadj Umar Taal, après l'effondrement de la Diina en 1864. Tidjani ne reconnut pas la suzeraineté d'Ahmad Shaykh, fils aîné et héritier d'Umar, et roi de Segou. Les deux états coexistèrent jusqu'à leur défaite par les troupes d'Archinard dans les années 1890. Lire, entre autres, D. Robinson The Conquest of Masina, The Holy War of Umar Tal: the Western Sudan in the mid-nineteenth century — Tierno S. Bah]
2. Th. Monod, Un poème mystique soudanais, [paru dans Le Monde non Chrétien, n° 2, avril-juin 1947, p. 217-228, repris dans Présence Africaines et d'autres publications — Tierno S. Bah]
3. Autour d'un conte soudanais, Dakar, 1941, p. 19 et “Au pays de Kaydara. Autour d'un conte symbolique soudanais,” Première Conférence Internationale des Africanistes de l'Ouest, I, Dakar, 1949, p. 19-31.
4. Coran. Sourate 83, verset 3.

5. Allah s'écrit en Arabe avec un alif, deux lam et un ha:

vendredi 22 juillet 2016

Génération spirituelle de René Guénon - Marc Brion


                                                               Cahiers de l'Unité 
Revue d'études des doctrines et des méthodes traditionnelles   
   Lien ici

Marc Brion, « Génération spirituelle de René Guénon », Cahiers de l’Unité, n° 1, janvier-février-mars, 2016 (en ligne).

Introduction

Si nous abordons la question de la génération spirituelle personnelle de René Guénon, c’est que son œuvre exigeait une réalisation initiatique effective. Cela va de soi, mais la mentalité occidentale est à ce point obscurcie par des idées fausses que cette vérité ne s’impose pas d’évidence à tout le monde, et qu’il n’est certainement pas inutile d’y revenir. La connaissance des modalités de cette réalisation permet non seulement d’expliquer les particularités de ses premiers écrits, mais offre aussi et surtout une compréhension plus profonde de son œuvre et du véritable statut de celle-ci.

L’appréhension de ces modalités a été rendue possible par Guénon lui-même grâce à des indications, directes ou indirectes, disséminées dans son œuvre et sa correspondance. On ne s'est pas interrogé sur la présence de ces remarques d'ordre strictement personnel qui sont en contradiction flagrante avec son enseignement, souvent répété, selon lequel les individualités ne comptent pas au regard des idées. Elles offrent en réalité des réponses indicatives aux questions que la nature et les formes de son enseignement suscitent inévitablement. (1) Il lui était naturellement impossible d’apporter ouvertement et publiquement certains éclaircissements le concernant directement. (2) Toutefois, il a jugé nécessaire de permettre à ses lecteurs qualifiés d’envisager des explications relatives à son cas spirituel et à sa fonction. La présence de ces allusions permet non de présenter des renseignements biographiques selon la manière moderne, mais d'appliquer légitimement à son propre cas l’enseignement des doctrines initiatiques.

Typologie initiatique

Bien que particulières et exceptionnelles, les modalités de la réalisation de René Guénon appartiennent néanmoins à la typologie initiatique générale. Elles relèvent de la catégorie de ce que l’on a parfois appelé les « initiations spontanées. » Cette désignation paradoxale recouvre une réalisation immédiate, quelle qu’en soit le degré, consécutive à une initiation qui peut être qualifiée de directe, car ne provenant pas des voies de transmission des influences initiatiques instituées historiquement. Une référence se rapportant précisément à ce type d’initiation, qui illustre ce que nous avançons, est donnée par Guénon dès son premier livre alors qu’il n’avait pas encore établi techniquement pour ses lecteurs la notion même d’initiation. (3) Il convient de rappeler à cette occasion que celle-ci était totalement incomprise dans tout le monde occidental avant de recevoir sa définition dans une série d’articles qui débuta seulement en septembre 1932. (4) Il est également significatif qu’il fasse état de cette possibilité initiatique à plusieurs reprises dans son œuvre, mais seulement d’une manière éparse et graduelle. (5)

Selon la doctrine hindoue, la tendance actuelle du « devenir » des êtres est déterminée par la proportion des trois gunas à laquelle ils sont soumis. Râmakrishna fait ainsi mention d’une caractéristique spirituelle chez ceux qui naissent avec une dominance « sattwique » (divyabhâva) (6) : « Bien qu’en règle générale la fleur apparaisse avant le fruit, il y a néanmoins parmi les plantes des exceptions, où le fruit vient avant la fleur. De même, la plupart des gens n’arrivent à la réalisation de Dieu qu’après avoir traversé les sâdhanâs, mais il y a parfois des âmes qui atteignent à la réalisation de Dieu d’abord, et n’exécutent les sâdhanâs qu’ensuite. » (7)
Ce sont ces cas extrêmement rares qui sont concernés par cette initiation directe et qui ne s'expliquent, principalement, que par la qualification particulière dont Guénon traite spécialement dans son article intitulé « Sagesse innée et Sagesse acquise. » (8) Comme il l’indique, cette possibilité apparaît comme un dernier vestige de l’état primordial à notre époque. On peut donc dire que par affinité naturelle, l’initiation que reçoivent de tels êtres procède alors directement du lieu « sattwique » par excellence, (9) c’est-à-dire du Centre spirituel suprême, source de toutes les initiations et de toutes les formes traditionnelles, centre dont il donnera d’ailleurs le premier la définition en précisant qu’il conserve le dépôt immuable de la Tradition primordiale. (10) En effet, « dans les périodes d’obscurcissement cyclique, une relation avec le Centre est encore possible parfois, mais d’une façon tout à fait exceptionnelle, par des manifestations isolées et temporaires de certains représentants de ce Centre, ou par des communications reçues individuellement à l’aide de moyens plus ou moins extraordinaires, anormaux comme la situation même qui oblige à y recourir. » (11)

Les doctrines initiatiques enseignent que cette initiation immédiatement effective provoque l’ouverture d’une faculté supra-individuelle que Guénon désigne comme l’« intuition intellectuelle directe. » (12) L’ouverture de cette faculté supra-individuelle correspond sous un de ses aspects à ce que le lexique technique du soufisme appelle un fath (13), terme générique que l’on traduit notamment par « ouverture de grâce », « victoire spirituelle », « illumination » ou encore « révélation. » (14) Comme exemples de réalisations spontanées liées à des fonctions sacrées, on citera ceux de figures célèbres aussi bien en Orient qu’en Occident, comme Shrî Shankarâchârya, Shrî Ramana Maharshi (15) ou Shrî Anandamayî Mâ (16) du côté hindou et le Cheikh al-Akbar Muhyu-d-Dîn 'Ibn Arabî ou l’Émir 'Abd al-Qâdir l’Algérien du côté islamique. (17) Il n’est d’ailleurs sans doute pas fortuit que l’on puisse déceler entre ces cas et celui de René Guénon des liens multiples à des degrés divers et de différentes manières. (18)

Science innée et science acquise

Précisons que la réalisation de la Connaissance essentielle, même dans son degré suprême, n’implique pas nécessairement la connaissance exacte des domaines particuliers, ni celle de savoir faire les applications correspondantes. Parfois, il y a lieu d’envisager une formation intellectuelle secondaire, variable selon les cas, qui nécessite un temps d’acquisition, au moins minimum. Dans Orient et Occident, R. Guénon signale d’ailleurs que les moyens de coordonner et d’exprimer ce qui est conçu de la sorte ne sont pas simultanés. Son propre cas est ainsi « comparable aussi à ce que serait, dans l’ordre de la connaissance théorique, celui de quelqu’un qui possède déjà intérieurement la conscience de certaines vérités doctrinales, mais qui est incapable de les exprimer parce qu’il n'a pas à sa disposition les termes appropriés, et qui, dès qu’il les entend énoncer, les reconnaît aussitôt et en pénètre entièrement le sens sans avoir aucun travail à faire pour se les assimiler. Il peut même se faire que, lorsqu’il se trouve en présence des rites et des symboles initiatiques, ceux-ci lui apparaissent comme s’il les avait toujours connus, d’une façon en quelque sorte “intemporelle”, parce qu’il a effectivement en lui tout ce qui, au-delà et indépendamment des formes particulières, en constitue l’essence même ; et, en fait, cette connaissance n’a bien réellement aucun commencement temporel, puisqu’elle résulte d'une acquisition réalisée en dehors du cours de l’état humain, qui seul est véritablement conditionné par le temps. » On aura compris qu’il parlait ici, en premier lieu, de lui-même. (19)

Pendant cette période, la forme des applications peut apparaître différente de ce qu’elle sera plus tard au terme de cette préparation. Ceci, surtout, quand cette formation s’accomplit en dehors de tout milieu traditionnel ou dans un milieu traditionnel déficient. Dans une situation traditionnelle régulière, et sans parler ici de certains cas particuliers, il y a généralement corrélation, si ce n’est complémentarisme, entre la « science acquise » et ce que l’on peut appeler la « science infuse. » (20) En ce qui concerne René Guénon, on établira une analogie entre cette période d’acquisition et celle qui couvre tous ses écrits, y compris ceux qui n’ont pas été publiés, jusque vers 1917 au plus tard, c’est-à-dire pendant une époque dont la fin est marquée extérieurement par son séjour en Algérie. Tous les textes publiés alors ne sont pas signés « René Guénon », (20 bis) et il faut certainement considérer cette particularité comme un signe caractéristique de cette période de formation, même s’il y eut en même temps une autre signification à l’emploi de différentes signatures.

Cette autre raison, complémentaire de la précédente, est exposée dans le texte intitulé « Noms profanes et noms initiatiques », publié en janvier 1935, où il est question de noms désignant « des “entités” effectivement différentes » chez un même être. (21) Comme en témoigne la similitude des termes employés dans une lettre du 17 juin 1934, René Guénon l’appliquait à lui-même : « Chaque fois que je me suis servi ainsi d’autres signatures, il y a eu des raisons spéciales, et cela ne doit pas être attribué à R[ené] G[uénon], ces signatures n’étant pas simplement des “pseudonymes” à la manière “littéraire”, mais représentant, si l’on peut dire, des “entités” réellement distinctes. » (C’est nous qui soulignons) Ses noms initiatiques représentaient ainsi des modalités différentes en son être et correspondaient à des degrés successifs d’initiation effective, impliquant « mort » et « renaissance », en relation avec autant d’aspects d’une même fonction générale.

Génération orientale

C’est également au début de cette période de formation, sans doute vers 1907 d’après une de ses lettres (22), qu’il entra en relation, à Paris, avec des représentants de la tradition hindoue appartenant à la caste des brahmanes et que lui fut transmis une initiation régulière du lignage initiatique remontant à Shankarâchârya, avec un enseignement oral des doctrines hindoues. (23) Pour comprendre comment René Guénon, bien que né en dehors de l’hindouisme, a pu recevoir régulièrement ce rattachement et cet enseignement de la part de brahmanes, il convient de rappeler que le principe de l’institution des castes dans la tradition hindoue « n’est pas strictement héréditaire en principe. » (24) Il est fondé sur la différence des natures individuelles et n’est qu’une application particulière de la doctrine des gunas dans l’ordre de l’organisation sociale. Comme il devait l’indiquer lui-même, tous les êtres de ce monde, suivant leur nature propre, rentrent toujours « dans le cadre des quatre varnas, qui seuls constituent la hiérarchie fondamentale. » (25) Des sciences traditionnelles – sâmudrika (physiognomonie) et jyotish (astrologie) notamment – permettent de déterminer ainsi pour chaque être humain, quel qu’il soit, le varna auquel il appartient véritablement. Malgré le caractère néanmoins exceptionnel d’un tel rattachement, il n’y avait donc pas d’empêchement pour lui à recevoir une dîkshâ de la part de brahmanes, c’est-à-dire un rattachement et un enseignement de forme vêdique. (26) Non seulement il n’y avait pas d’empêchement de principe, mais la dominance « sattwique » de son état d’ativarnâshramî s’y prêtait naturellement. (27)

On ne s’étonnera pas de la présence de brahmanes à Paris si l’on se souvient qu’à cette époque Paris était un des foyers de la résistance hindoue à l’occupation anglaise en Inde. Les figures principales de cette communauté hindoue étaient pour la plupart d’éminents brahmanes, dont certains pensaient qu’il était nécessaire de faire connaître les doctrines hindoues à l’Occident afin que celui-ci prenne conscience qu’il ne pouvait prétendre dominer et régir la civilisation immémoriale de l’Inde. Il y avait, par exemple, Bal Gangadhar Tilak (1856-1920) qui était à la fois un représentant de l’advaita Vêdânta et un chef indépendantiste. Egalement historien, il publiera des travaux sur l’antiquité des Vêdas, dont, en 1903, L’Origine polaire de la tradition védique (The Arctic Home in the Vedas) que Guénon citera à plusieurs reprises. Parmi bien d’autres, il rencontra notamment Vinayak Damodar Savarkar chez Madame Bhikaiji Cama, par l’intermédiaire de la Paris Indian Society. (28)

Cet enseignement traditionnel lui offrit les moyens de coordonner et d’exprimer les connaissances acquises lors de son « ouverture » initiatique exceptionnelle, évitant ainsi sans doute que ces connaissances restent fragmentaires, comme cela peut se produire. Il le précisa également dans Orient et Occident. On notera qu’il donnait, là encore, une indication de caractère technique avant le début de ses articles sur l’Initiation, indication qu’il reprendra d’ailleurs plus tard. Dans cette perspective, il écrivait : « Nous n’avons pas la prétention d’avoir atteint par nous-même et sans aucune aide les idées que nous savons être vraies, nous estimons qu’il est bon de dire par qui elles nous ont été transmises, d’autant plus que nous indiquons ainsi à d'autres de quel côté ils peuvent se diriger pour les trouver également ; et, en fait, c’est aux Orientaux exclusivement que nous devons ces idées. » (29) On remarquera que, dans sa formulation, cette déclaration contient l’attestation d’une connaissance personnelle de la nature véridique des idées atteintes. René Guénon traite toujours de ce qu’il connaît ou vérifie par sa propre réalisation spirituelle. C’est cette réalisation qui explique des affirmations comme celle que nous avons déjà citée selon laquelle il n’a pas à « chercher la vérité » ici ou là, parce qu’il sait qu’elle est dans toutes les traditions.

Si René Guénon parlait des « Orientaux » d’une façon générale quant à la transmission des idées véritables, c’est que l’action initiale de membres d’un centre initiatique hindou s’inscrivit dans un ensemble cohérent d’influences émanant des principaux centres initiatiques orientaux en relation effective avec le Centre spirituel suprême. (30) Comme l’indique Michel Vâlsan, il « fut l’instrument choisi de la spiritualité orientale » et c’est sur lui que « les fonctions doctrinales et spirituelles de l’Orient traditionnel se concentrèrent en quelque sorte pour une expression suprême. » (31) À l’action initiatique immédiate et verticale du Centre suprême se sont ajoutées, sous la forme d’apports initiatiques et doctrinaux, les interventions successives et horizontales, si l’on peut dire, des trois grandes traditions orientales. Cette « génération orientale » personnelle de René Guénon ne pouvait être en contradiction avec sa fonction représentant « la conscience traditionnelle et initiatique de façon universelle » puisque, comme il l’écrivait, « le dépôt de la Tradition primordiale a été transféré en Orient, et que c’est là que se trouvent maintenant les formes doctrinales qui en sont issues le plus directement ; c’est ensuite que, dans l’état actuel des choses, le véritable esprit traditionnel, avec tout ce qu’il implique, n’a de représentants authentiques qu’en Orient. » (32)

Ce transfert correspond à la localisation souterraine et orientale du Centre suprême pendant le Kali-Yuga. Ceux qui déclarent que « l’Orient traditionnel n’existe plus de nos jours » à la suite d’observations superficielles engendrées elles-mêmes, le plus souvent, par des raisons intéressées, veulent croire, ou faire croire qu’aujourd’hui l’Orient a atteint le même degré de dégénérescence spirituelle que l’Occident. Ne pouvant comprendre ou admettre les conclusions qui s’imposent quant au sort de l’Occident envisagé à partir des trois hypothèses formulées par Guénon dans son premier livre, cette invraisemblable négation de l’Orient immuable permet de substituer à ces conclusions des conceptions eschatologiques aussi sommaires qu’illusoires. Ces dernières ne peuvent qu’empêcher l’esprit de l’homme d’Occident de « prendre conscience de ses possibilités de vérité par rapport à un ordre humain total » et de fournir un point d’appui efficace à l’aide de l’Orient. Même s’il est vrai que l’obscurité doit s’étendre partout avant la fin du Kali-Yuga, au chapitre IX de La Crise du Monde moderne Guénon précise que l’élite, dans les civilisations orientales, c’est-à-dire les gardiens du véritable esprit traditionnel vivant, pourra être réduite à un très petit nombre, mais subsistera jusqu’au bout, « parce qu’il est nécessaire qu’il en soit ainsi pour garder le dépôt de la tradition qui ne saurait périr, et pour assurer la transmission de tout ce qui doit être conservé. »

Si la tradition hindoue intervient tout de suite dans le prolongement de l’initiation directe de René Guénon, c’est que cette tradition, qui est la première en date dans le cycle humain, joue un rôle axial par rapport aux autres traditions. (33) En étant la tradition « qui dérive le plus directement de la Tradition primordiale » parmi toutes les autres formes traditionnelles vivantes, les modes d’expression de ses doctrines « sont relativement plus assimilables », elles réservent les « plus larges possibilités d’adaptation » et présentent « les plus grands avantages quant à l'exposition » pour la mentalité occidentale. Sur ce caractère privilégié de la tradition hindoue, Michel Vâlsan a cité deux cas attestés par l’histoire de la tradition initiatique. Ils intéressent plus particulièrement le monde occidental comme des exemples du processus historique de réintégration des formes traditionnelles au Centre spirituel suprême : l’un est le transfert final du Graal par Perceval et la reconstruction de son Temple en Inde ; l’autre est la retraite en Asie des Rose-Croix peu après la guerre de Trente Ans. D’après lui, la mention de l’Inde dans ces deux cas « veut dire que c’est sa tradition qui fut le point d’appui de cette résorption. » En même temps, il faisait remarquer que la dernière note du dernier chapitre de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta se rapporte au retrait des Rose-Croix en Asie et « que cette mention qui ne semblait pas spécialement appelée par le contexte, apparaît tout à la fin d’un livre capital de l’œuvre guénonienne et qui concerne justement l’Inde. » (34)

De ce point de vue, l’apparition en Occident de l’enseignement de René Guénon, considéré en tant que remanifestation de la Connaissance primordiale gardée au Centre suprême et utilisant spécialement les ressources des doctrines hindoues, peut être envisagée comme une expression de l’aspect inverse et complémentaire de la possibilité de résorption mentionnée par Michel Vâlsan. Il était donc dans l’économie naturelle des forces traditionnelles que l’Hindouisme intervînt le premier comme point d’appui principal pour l’accomplissement de la fonction de René Guénon.


Marc Brion


1. Quelques-unes de ces indications sont parfois difficiles à expliquer sans risque d’erreur, en tout cas pour nous et pour l’instant du moins, comme celle figurant à la fin d’un compte rendu d’août 1946 dans lequel, répondant à l’un de ses habituels contradicteurs, il déclare : « Nous pouvons lui assurer qu’il y a d’excellentes raisons, et qui ne datent certes pas d’hier, pour que nous connaissions beaucoup mieux que lui les deux saints Jean et leur rôle solsticial ! »

2. Il fit cependant directement et publiquement mention de sa propre réalisation au moins une fois dans un article en parlant du caractère autrement formidable de la « réalisation métaphysique » que ne peut le penser ni même en avoir le moindre soupçon quelqu’un « qui se figure que nous ne sommes qu’une sorte de théoricien. » (« Atlantide et Hyperborée », Le Voile d’Isis, octobre 1929) À l’intention de correspondants qui se plaçaient eux-mêmes à un point de vue « un peu trop exclusivement “théorique” » et qui ne tenaient pas assez « compte de certaines “réalités” », il s’éleva à de nombreuses reprises contre l’idée qu’il ne fût qu’une « sorte de théoricien de cabinet ou de bibliothèque » ; « tel n’est pas le cas, bien loin de là », précisait-il dans une lettre du 6 mars 1932.

3. Cf. Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, ch. XVI.

4. Cf. « Des conditions de l’initiation » ; repris comme chapitre IV des Aperçus sur l'Initiation.

5. Cf. Orient et Occident, ch. IV, deuxième partie ; Aperçus sur l’Initiation, ch. X ; Initiation et Réalisation spirituelle, ch. V, XX et sa notice sur les Pages dédiées à Mercure par Abdul-Hâdî, rééditée en appendice du chapitre V du même ouvrage.

6. Sachant que Prakriti ne peut être fractionnée, aucun des trois gunas n’est totalement absent chez les êtres. Néanmoins, en Occident, à la fin du Kali-Yuga, la nature dominante de la plus grande majorité est « rajasique » (Vîrabhâva) ou/et « tamasique » (Pashubhâva).

7. Une sâdhanâ est l'exercice continu d'une méthode de réalisation spirituelle. Cf. L’enseignement de Râmakrishna, 331, 879, 1159, 1225, 1395, (Paroles groupées et annotées par Jean Herbert, Paris, 1972). Sur les premières éditions de cet ouvrage, on se reportera à l’appréciation de Guénon dans Etudes sur l'Hindouisme et à celle d' A. K. Coomaraswamy dans une lettre du 11 août 1947 (Selected Letters of Ananda Coomaraswamy, p. 41, New Delhi, 1988). Une distinction similaire est bien connue dans l’ésotérisme islamique. Ghazâlî, pour citer un auteur parmi d’autres, différencie ceux qui parcourent tous les degrés distincts de la progression et de l’ascension spirituelle d’avec ceux dont le cheminement a été court en parvenant immédiatement à la connaissance de la sainteté et de la transcendance : « Ils ont été alors envahis dès le début par ce qui n’arrive aux autres qu’à la fin, et assaillis d’un seul coup par la manifestation divine (tajallî). » (Le Tabernacle des Lumières (Michkât al-Anwâr), ch. III, traduction de l'arabe et introduction par Roger Deladrière, Paris, 1981)

8. Cf. Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XXII.

9. On sait qu’aux trois gunas correspondent des couleurs symboliques et que sattwa est représenté par le blanc. Si certains noms expriment encore, parfois, la nature profonde des êtres, on peut alors rappeler que le nom avec lequel il signa ses livres vient du celtique gwen qui veut dire « blanc » ou « lumineux. » Le mot celtique gwenan, de même racine, désigne l’ « abeille. » Selon Pline, ce sont des abeilles qui se posèrent sur la bouche de Platon pour lui insuffler la Sagesse. C’est un symbole de l’inspiration divine.

10. Dans des lettres du 14 mars 1937 et du 31 janvier 1938, Guénon fait correspondre cette modalité initiatique aux « Solitaires », catégorie d’initiés qui dépendent directement du Centre suprême dans l’ésotérisme islamique. (Cf. Initiation et Réalisation spirituelle, Appendice au ch. V) Cette relation directe explique sa déclaration figurant dans un compte rendu de décembre 1947 : « Nous n’avons point à “chercher la vérité” ici ou là, parce que nous savons (et il nous faut insister sur ce mot) qu’elle est également dans toutes des traditions. » Dans une lettre du 2 août 1949, il précise que la voie des Solitaires « est quelque chose de tout à fait exceptionnel, et personne ne peut la choisir par lui-même ; il s’agit d’une initiation reçue en dehors des moyens ordinaires et appartenant en réalité à une autre chaîne [que celle de la transmission “historique” ]. » Il ajoute que dans l’ésotérisme hébraïque, la distinction entre le Pôle et le « Maître des Solitaires » s’exprime à travers la dualité de Metatron et Sandalphon, les « deux frères “doués d’une perpétuelle jeunesse” » précise-t-il dans une autre lettre du 20 février 1950.

11. Aperçus sur l’Initiation, ch. X. Dans une lettre du 18 avril 1949, il écrivait : « Quant à une initiation reçue en dehors des voies ordinaires de rattachement à une organisation connue, il y en a certainement eu des exemples, mais ce ne sont là que des exceptions extrêmement rares, et personne ne peut compter qu’il se trouvera dans un pareil cas pour se dispenser d’un rattachement normal ; penser autrement serait se faire les plus graves illusions. »

12. Cf. Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, ch. II, V, X ; Orient et Occident, ch. IV ; Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. VIII ; La Crise du Monde moderne, ch. III et IV ; etc. Il précise que c’est dans le cœur que réside l’intuition intellectuelle (cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée, ch. LXIX). Dans l’article de 1929 que nous avons déjà cité, il mentionnera « l’intuition intellectuelle » en faisant publiquement et directement référence à sa propre réalisation : « Il n’y a pas d’autre intuition véritable que l’“intuition intellectuelle”, d’ordre supra-rationnel ; il y a d’ailleurs là quelque chose d’autrement formidable que ne peut le penser quelqu’un qui, manifestement, n’a pas le moindre soupçon de ce que peut être la “réalisation métaphysique”, et qui se figure probablement que nous ne sommes qu’une sorte de théoricien, ce qui prouve une fois de plus qu’il a bien mal lu nos écrits. » (Cf. art. cit., Le Voile d’Isis, octobre 1929)

13. Dans le Coran, la sourate al-Fath (« La Victoire ») est la quarante-huitième, mais elle est en réalité la cent onzième dans l’ordre de la révélation. C’est donc une sourate « polaire » (qutbâniyyah), ce qu’atteste encore le fait qu’elle contient le verset par la récitation duquel s’opère, selon sa modalité habituelle, la transmission initiatique dans l’ésotérisme islamique. (Sur le symbolisme du nombre 111, cf. « Un hiéroglyphe du Pôle », Les Symboles fondamentaux, ch. XV)

14. C’est le terme al-Ishrâq (« l’Illumination ») qui figurait en arabe sur la couverture de la revue La Gnose. Les autres étaient, en sanskrit : Jñâna (Connaissance) ; en chinois : Tao et en hébreu : Da’at (Connaissance). Ce qui montre, s’il en était besoin, que le titre de la revue voulait bien signifier « Connaissance » et non « Gnosticisme. » Voir aussi, R. A. Stein, « Illumination subite ou saisie simultanée. Note sur la terminologie chinoise et tibétaine », Revue de l’histoire des religions, t. 179, n° 1, pp. 3-30, 1971.

15. L’intervention du Centre suprême est représentée pour lui de manière évidente par la montagne Arunachala, qui fut, comme il le disait lui-même, son guru non-humain. (Cf. Arthur Osborne, Ramana Maharshi and the Path of Self-Knowlege, ch. XIV, trad. franç., Paris, 1957) Dans le Skanda Purâna, Arunachala, la Montagne rouge de la Sagesse, est appelée « Cœur du Monde » et « Secret et centre sacré du cœur de Shiva » (cf. Ramana Maharshi, Œuvres réunies, Paris, 1979). A propos de guru non-humain, il y a en Occident le cas de saint Bernard qui, d’après La Légende dorée, n’eut jamais d’autres maîtres que les chênes et les hêtres. On connaît le symbolisme polaire du chêne (cf. Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. IV) ; quant au hêtre, il faut remarquer que dans la plupart des langues germaniques, le mot qui sert à le désigner ressemble étroitement à celui qui désigne le livre (all. Buch : livre, et Buche : hêtre) ; en vieil-anglais boc désignait aussi bien le « hêtre » que le « livre. » C’est le rapport du symbolisme de l’« Arbre de Vie » avec celui du « Livre de Vie » qui éclaire le sens profond de ce double sens. C’est également à ce symbolisme que se rattache la mention du hêtre par Virgile au premier vers des Bucoliques et au dernier vers des Géorgiques (Sur l’arbre comme « Axe du Monde », cf. Jean-François Poignet, « Visions médiévales de l’Axe du Monde », Revue de l'histoire des religions, t. 205, n° 1, p. 27, 1988).

16. On peut probablement identifier l’énigmatique « personne de bel aspect, entourée d'une lueur rouge, qui portait le cordon sacré », dont elle eut l'apparition à Bajipur, comme un représentant du Centre suprême. (Cf. Mâ Anandamayî Lîlâ, Memoirs of Hari Ram Joshi, ch. II, Calcutta, 1974) En Occident, il y a l'exemple connu, cité par Guénon, de Jacob Bœhme dont le contact avec le Centre du Monde « fut établi par la rencontre d'un personnage mystérieux qui ne reparut plus par la suite. » (Aperçus sur l'Initiation, ch. X et Initiation et Réalisation spirituelle, ch. V) Dans l’ésotérisme islamique, les interventions du Centre spirituel suprême sont généralement représentées par la fonction du Khidr, tandis que dans l’ésotérisme hébraïque, c’est à Élie qu’elles sont rapportées ; dans cette tradition, celui-ci correspond d’ailleurs à Sandalphon, tandis que Metatron est en relation avec Hénoch.

17. À leur sujet, on peut notamment consulter les ouvrages de M. Michel Chodkiewicz.

18. Il faudrait une autre occasion pour traiter de ce que l’on pourrait appeler la « Communauté universelle des Saints. » C’est « la Nef Rouge » ou « l’Arche Céleste » à laquelle fait allusion Nasafî dans son Traité sur l’Homme Universel.

19. Cf. « Sagesse innée et Sagesse acquise. » Dans une lettre du 14 août 1921, il précise : « j’ai, à défaut de beaucoup d’autres prétentions, celle d’être capable de ne parler que de ce que je connais et dans la mesure où je le connais, et, sur tout le reste, de savoir garder le silence. » Selon l’Émir 'Abd el-Kader, savoir reconnaître son ignorance constitue la moitié du savoir (Cf. Écrits spirituels, ch. 10, présentés et traduits de l’arabe par Michel Chodkiewicz, Paris, 1982).

20. Cette conjonction correspond symboliquement, selon une de ses multiples significations, à ce « Confluent des deux Mers (majma’ al-bahrain) » mentionné au verset 60 de la sourate XVIII du Coran, c’est-à-dire à la station spirituelle des Solitaires. Ce « Confluent » est le lieu où se tient le détenteur, perpétuellement vivant, de la science infuse qui a le poisson pour symbole. Cette correspondance symbolique explique l’allusion de R. Guénon à Coomaraswamy à propos d’al-Khidr dans une lettre du 5 novembre 1936.

20bis. Sa conférence sur « L'enseignement initiatique » faite à la Loge Thébah le 7 octobre 1912, publiée sous son nom dans Le Symbolisme de janvier 1913, est une exception. Elle était réservée à un milieu maçonnique (cf Science sacrée, n° 5 - 6, p. 8, mai 2004).

21. Repris au chapitre XXVII des Aperçus sur l’Initiation. Il y avait déjà fait allusion en mars 1931, dans une réponse à un de ses contradicteurs, au sujet de son emploi du « nous » dont, rétorquait-il, outre la question d’usage et de convenance, le « pluriel se trouve être susceptible d'une intéressante signification initiatique. » En février 1933, en répliquant à des attaques qui visaient ses débuts, il affirmait encore « que ceux de nous qu’elles prétendent viser sont morts depuis bien longtemps ! » La mortalité affectant ces « entités » nous semble remettre en cause une hypothèse selon laquelle celles-ci correspondraient à ce que le Lamaïsme désigne sous le nom de tulkous, c'est-à-dire soit des projections de principes spirituels, soit des agrégats psychiques.

22. La précocité de R. Guénon est bien connue. À l’âge de vingt-quatre ans, au Rite Écossais, on lui avait déjà fait la réputation de connaître la Maçonnerie mieux que beaucoup de membres du Suprême Conseil. Signalons au passage que c’est Oswald Wirth qui empêcha qu’il fasse partie du Suprême Conseil. Par pure mesquinerie, il avait promis que tant qu’il serait vivant, il s’y opposerait. Jean Reyor a fait remarquer que l’article « Le Démiurge », paru à partir de novembre 1909, alors qu’il avait vingt-trois ans, témoigne déjà d’une connaissance du Vêdânta. Il considère qu’ « il faut donc bien admettre que Guénon a eu, dès sa prime jeunesse, un contact avec un ou des représentants qualifiés de la tradition hindoue et plus spécialement de l’école Vêdânta adwaita. » Il ajoute que « la période de formation précédant la création de La Gnose où se trouve déjà en germe toute l’œuvre doctrinale des vingt années suivantes, peut avoir commencé en 1904-1905, dès l’arrivée à Paris » (« En marge de “La vie simple de René Guénon”, Etudes Traditionnelles, janvier-février, 1958). Dans son compte rendu d'un livre de Robert Ambelain, Dans l'ombre des cathédrales, paru en 1946 (mars-avril), il évoque des souvenirs, dont il dit que « cela doit dater de quarante ans », ce qui amène à 1906.

23. Il reçut de l'un de ses maîtres hindous une chevalière en or, gravée du monosyllabe sacré Om, qu’il porta jusqu’à sa mort. Dans une lettre du 21 octobre 1933, il disait que Shankarâchârya « dépasse tous les cadres où on voudrait prétendre l’enfermer. » On peut voir dans cette remarque un écho à sa déclaration, à propos de lui-même, selon laquelle « aucune “étiquette” occidentale ne saurait lui convenir. » Ce qui correspond à la remarque selon laquelle Shankara n’était pas exclusivement Shivaïte, Vishnuïte ou Shakta, mais le meilleur d’entre eux et pour lesquels il a institué les méthodes les plus appropriées.

24. « La caste n’est pas strictement héréditaire en principe, quoiqu’elle ait pu le devenir le plus souvent en fait et dans l’application. » (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. I)

25. Cf. « Varna », Le Voile d’Isis, novembre 1935. Au chapitre III d’Autorité spirituelle et pouvoir temporel, il disait qu’« il y a toujours quelque chose de comparable à l’institution des castes, avec les modifications requises par les conditions propres à tel ou tel peuple. » Au chapitre VI de l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, il avait déjà signalé que « la distinction des castes est parfois appliquée, par transposition analogique, non seulement à l’ensemble des êtres humains, mais à celui de tous les êtres animés et inanimés que comprend la nature entière. »

26. On se souvient qu’il a précisé par écrit à André Préau qu’il avait reçu un enseignement oral des doctrines hindoues. L’accès régulier à l’étude des Écritures sacrées, c’est-à-dire au Vêda, constitué par le Rig-Vêda, le Yajur-Vêda, le Sâma-Vêda et l’Atharva-Vêda, est réservé à ceux qui possèdent les qualités d’ârya et de dwija (« deux fois né » par réception de l’upanayana). L’étude du Vêda est interdite aux serfs (shûdras), aux hors-castes (chândâlas) et aux « barbares non-hindous » (mlecchas) : « Que l’on verse du plomb fondu et de la laque dans les oreilles de celui qui a écouté le Vêda » ; « on doit lui couper la langue s’il prononce les paroles du Vêda ; on doit lui sectionner le corps s’il les mémorise. » (Michel Hulin, Shankara et la non-dualité, p. 168, Paris, 2001) On sait que c’est sur les textes védiques – et non sur les Tantras – que s’appuient les écrits de Guénon, tant dans ses premiers articles que dans ses grands livres comme l’Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, ou comme l’indique son titre même : L’Homme et son devenir selon le Vêdânta. Dans « Le Démiurge », en 1909, Palingénius fait appel au Vêdânta en le qualifiant de « plus orthodoxe de tous les systèmes métaphysiques fondés sur le Brahmanisme » et en citant l’Atmâ-Bodha de Shankarâchârya. C’est d’ailleurs dans le prolongement de Shankarâchârya que s’inscrit sa critique initiale de certaines branches du Bouddhisme. S’il consacre un chapitre de l’Introduction générale au Shivaïsme et au Vishnuïsme (chap. VII), il n’en consacre aucun au Shaktisme qu’il ne mentionne qu’en passant.

27. « L’homme qui a atteint un certain degré de réalisation est dit ativarnâshramî, c’est-à-dire au-delà des castes (varnas) et des stades de l’existence terrestre (âshramas) ; aucune des distinctions ordinaires ne s’applique plus à un tel être, dès lors qu’il a dépassé effectivement les limites de l’individualité, même sans être encore parvenu au résultat final. » (Op. cit, ch. XXII. C’est nous qui soulignons)

28. Il dédiera à neuf d’entre ces grandes figures hindoues des poèmes métaphysiques et initiatiques. Dans une lettre du 12 février 1939, à propos d’un rattachement initiatique d’Aurobindo, il écrivait : « je pense, sans pouvoir l’affirmer, que, dès la première partie de sa vie, il avait dû recevoir quelques transmissions de Tilak lui-même, comme cela a été le cas pour d’autres que j’ai connus… » Le 12 mars 1938, il avait précisé qu’il n’avait jamais rencontré Aurobindo, « bien que nous ayons eu jadis un ami commun ; cela remonte d’ailleurs à près de 30 ans ! », ajoutait-il. Dans une autre lettre du 4 septembre de la même année, il écrivait : « Pour ce qu’il dit de Tilak, il s’exagère sûrement le degré que celui-ci avait atteint, bien qu’il ait eu des connaissances très réelles. Cette sorte d’initiation qu’il a reçue de lui paraît bien être quelque chose comme la transmission d’un mantra, avec l’influence spirituelle qui y est spécialement attachée, plutôt qu’une initiation d’un ordre plus étendu et plus complet. – Celui qui l’a préparé à son admission n’est-il pas Damodar Vinayak Savarkar ? Tout cela me rappelle de bien vieux souvenirs, d’une trentaine d’années environ… » Dans une lettre du 10 février 1939, il notait : « Sur Tilak lui-même, j’ai remarqué qu’il y avait, parmi ceux qui l’ont connu personnellement, des opinions extrêmement différentes : certaines vont jusqu’à le considérer comme un “jîvan-mukta”, tandis que d’autres prétendent qu’il n’a jamais été rien d’autre qu’un simple “scholar” ; il me semble qu’il y a là exagération à la fois dans un sens et dans l’autre... » D’aucuns, témoignant de cette « véritable haine du secret et de tout ce qui y ressemble de près ou de loin », propre à la mentalité moderne, n’admettent pas d’ignorer les noms des maîtres hindous de R. Guénon. Celui-ci n’étant « ni un traître ni un espion », comme il l’écrivait à un de ses correspondants, on ne voit pas pourquoi il aurait dû livrer les noms de ses maîtres orientaux en pâture au public et à la malveillance de certains individus qui le composent inévitablement, sans parler du fait qu’il pouvait avoir pris un engagement auprès d’eux sur ce point.

29. Orient et Occident, ch. IV, deuxième partie. Il y insiste dans sa « Conclusion » : « Ce que nous sommes intellectuellement, c'est à l’Orient seul que nous le devons. » (p. 225) Dans l’avant-propos de l’Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, il avait déjà indiqué qu'une des raisons qu’il avait eu d’écrire ce livre « serait de reconnaître en quelque façon tout ce que nous devons intellectuellement aux Orientaux, et dont les Occidentaux ne nous ont jamais offert le moindre équivalent même partiel et incomplet.» Il disait encore dans une lettre du 17 août 1924 : « Fort heureusement pour moi, j’ai connu les doctrines de l’Orient à une époque où j’ignorais à peu près complètement la philosophie de sorte que, quand j'ai étudié celle-ci, elle ne pouvait avoir aucune prise sur moi. J’y ai fait allusion à la fin d’Orient et Occident, parce que je tiens à ce qu'on comprenne bien que je ne suis pas allé de la pensée occidentale à la pensée orientale, mais que je suis, intellectuellement, tout à fait oriental. »

30. « La fonction de René Guénon et le sort de l'Occident », Etudes traditionnelles, juillet à novembre 1951.

31. Il ajoutait : « L’Hindouisme, le Taoïsme et l’Islam, ces trois formes principales du monde traditionnel actuel, représentant respectivement le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient et le Proche-Orient, qui sont, dans leur ordre et sous un certain rapport, comme les reflets des trois aspects de ce mystérieux Roi du Monde dont justement René Guénon devait, le premier, donner la définition révélatrice, projetèrent les feux convergents d’une lumière unique et indivisible que jamais œuvre de docteur n’eut à manifester aussi intégralement et amplement sur un plan dominant l'ensemble des formes et des idées traditionnelles. » (Ibid.)

32. Cf. La Crise du Monde moderne, ch. II et « L’Esprit de l’Inde » dans Etudes sur l’Hindouisme.

33. L’Islam joue un rôle analogue en étant la dernière et c’est pour cela que ces deux traditions « doivent intégrer également, quoique sous des modes différents, toutes ces formes diverses qui se sont produites dans l'intervalle. » (« Sanâtana Dharma », Cahiers du Sud, 1949, repris dans Etudes sur l'Hindouisme) De ce point de vue, les rattachements initiatiques de René Guénon ne sont pas sans évoquer une réalisation microcosmique des « mystères de la lettre Nûn. »

34. L’Islam et la fonction de René Guénon, ch. VIII, 2, note 65, Paris, 1984.


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