jeudi 1 avril 2021

La demeure du Pôle et le sceau du Soleil - Turba Philosophorum

   
    Turba Philosophorum

Médaille offerte au Roi-Soleil par le duc d'Aumont. 



Article paru dans Le Miroir d'Isis N° 20 (novembre 2013)

A.A.


Notre  étude  sur  la  figure  et la  fonction  d'Hermès-Idrîs  telles  qu'elles  apparaissent  dans  la  tradition islamique a montré que celui-ci assume une fonction polaire - il est le « pôle des esprits humains » - mais aussi solaire, puisque sa demeure est dans le ciel du Soleil. Or il se trouve que cet aspect tantôt polaire, tantôt solaire n'est pas sans relation avec certaines correspondances numériques, et c'est ce que nous souhaiterions nous attacher à développer quelque peu dans ce qui suit.








samedi 13 juillet 2019

Jacques Viret sur l’harmonie ou la musique du monde



https://philitt.fr/




Jacques Viret est professeur émérite de musicologie à l’université de Strasbourg. Il s’intéresse aux lois générales de la musique, en les élargissant à une perspective philosophique, anthropologique et spirituelle d’inspiration guénonienne. Il est notamment l’auteur du Qui suis-je ? Wagner et d’un B.A.-BA de la musique médiévale. Dans son dernier Retour d’Orphée. L’harmonie dans la musique, le cosmos et l’homme (L’Harmattan, collection Théôria), il propose une généalogie érudite de l’harmonie musicale, de son essor antique à sa décadence atonale moderne.

Dans une lettre du 31 mars 1910, Helen Keller, célèbre femme de lettres aveugle et sourde, « considérait la privation de l’ouïe comme un handicap plus difficile à supporter que celle de la vue ». Loin d’être anecdotique, cet exemple relevé par Jacques Viret met au jour la centralité de la musique dans l’existence humaine. Au lieu d’être un simple agrément mondain, comme on le croit depuis les Temps Modernes, la musique est bien plutôt une part constitutive et incontournable de l’être humain qui nous met au contact de ce qui nous constitue objectivement. De même que la foi, qui ouvre à la connaissance de Dieu, se transmet par l’écoute (fides ex auditu), de même, l’homme ne naît au monde qu’en y prêtant l’oreille.
C’est pourquoi l’auteur, dans son essai, choisit de ne pas séparer la musique de l’homme, et l’homme du cosmos. Une sympathie universelle relie la mélodie d’un instrument, les sentiments de l’homme et la course des astres : cette sympathie est ce que les anciens appelaient l’harmonie, qui n’est autre qu’un « principe de cohésion, d’ordre et d’équilibre ; multiplicité et diversité unifiées et hiérarchisées ; rapports entre les parties d’un tout ; résolution des oppositions, complémentarité et intégration des contraires. Présence de l’Un dans le multiple, de l’Esprit dans la matière, de la musique dans les sons », selon la définition qu’en donne Jacques Viret.

La musique, art sapientifique

Ce n’est donc pas par hasard que par « harmonie » nous désignons à la fois la musique et l’ordre en général. Les deux sont intimement liés, car la musique exprime et actualise l’ordre du monde : elle nous donne à connaître l’universel ordonnancement des êtres et des choses en agissant, par le sens auditif, sur le sentiment. La musique, à la fois numérale, méditative et récréationnelle, est donc à la fois science et sagesse : « la musique a ceci d’unique et de précieux qu’elle allie une action irrationnelle sur les âmes à la rigoureuse rationalité du nombre ».

 
Scientifique, la musique est un art dont il faut connaître les lois, car « chaque son recèle en son spectre le code génétique de l’harmonie musicale », qui s’identifie à la « tonalité », terme forgé au XIXe siècle pour désigner « la hiérarchie des sons autour d’une tonique, pôle harmonique, dans le cadre d’une gamme qui peut se déplacer d’un endroit à un autre par le procédé de la modulation ». La musique traditionnelle est ainsi un art complexe dont la configuration harmonique est constituée par des « notes et intervalles hiérarchisés autour d’une note centrale, statique, fixe, projection mélodique de la fondamentale harmonique », et cette donnée est universelle. Cela est valable aussi bien en Inde (le raga indien) que dans l’aire arabo-islamique (le dastgah iranien, le maqam turco-arabe) et occidentale (le modus ou tonus grégorien), sans oublier la Chine et autres endroits du monde. Par-delà la diversité des mélodies, on discerne ainsi « l’existence d’un principe général de tonalité commun à toutes les musiques du monde ». Ce principe fut défini en 1958 par la Société Internationale de Musicologie. Il consiste en un « mode de perception musicale selon lequel tous les sons sont compris, à une échelle d’observation donnée, par rapport à une finale conclusive unique, réelle ou virtuelle ».

Ce principe tonal qui constitue le fond de toutes les musiques du monde est d’autant plus « objectif » qu’il reflète et exprime l’harmonie universelle : en Chine, « un système complexe de correspondances a été élaboré, reliant telle note de la gamme à tel élément naturel, direction spatiale, animal, organe du corps, etc ». Ce système de correspondances se retrouve sensiblement en islam médiéval, en particulier chez le théoricien Al-Kindi (IXe siècle), mais aussi dans l’ancienne Mésopotamie du troisième millénaire avant J.-C., où existait une numérologie impliquant la conception d’un « cosmos musical ». La musique n’est donc pas seulement harmonique dans sa sonorité, elle l’est dans son essence même, parce qu’elle se fonde traditionnellement sur la connaissance de « certaines propriétés des rapports sonores ». C’est ce que montre l’auteur, de façon tout à fait passionnante : l’usage de telle intervalle et de telle gamme musicales expriment la lumière et la joie, ou l’obscurité et la tristesse, etc. A chaque tonalité jouée répond un sentiment adéquat dans l’esprit humain : par exemple, le Do majeur exprime la clarté printanière et matinale, la vigueur, la vitalité, la joie simple, tandis que le La bémol majeur exprime une profondeur introspective, une spiritualité sereine, ou encore le Do mineur, la tragédie et le combat héroïque. La musique, plus qu’une science, est ainsi une sapience : l’objectivité de ses lois résonne avec les transports de l’âme.

Modernisme atonal et dysharmonique

La modernisation n’a pas véritablement nui à la musique. Quoiqu’elle ait entraîné sa rationalisation et la diminution de sa part intellective, c’est-à-dire spirituelle, en revanche, ses fruits n’ont pas affecté sa structure fondamentale : à partir du XIIIe siècle, la musique occidentale se crée par l’écriture et se fixe sur des partitions, tandis que, du XVIIe au XIXe siècle inclus, s’élargit progressivement la tranche consonantique par l’ajout de nouvelles harmoniques, mais sans que la syntaxe harmonique et ses règles soient changées. On peut même parler d’un réel enrichissement.

 
L’évolution stylistique ne cède la place à une rupture structurelle qu’à partir des années 1900, lorsque Arnold Schönberg (1874-1951), et avec lui toute la « seconde école vienneoise » (composée du trio Schönberg, Berg et Webern), entreprend l’élaboration d’une musique qui rejette la tonalité par l’égalisation des notes chromatiques : c’est l’atonalisme. Caractérisé par son rejet de la loi harmonique, l’atonalisme entend libérer la musique des règles de la hiérarchie traditionnelle, tonale, en valorisant les dissonances. Jacques Viret ne manque pas de voir dans cette innovation musicale, non pas une rénovation (traditionnelle), mais une rupture caractéristique de l’époque et de la mentalité modernes, où, dit-il en citant René Guénon, « on ne reconnaît plus, en fait, aucune hiérarchie réelle, c’est-à-dire fondée essentiellement sur la nature même des choses ».

A l’harmonie succède ainsi la cacophonie : à l’image des autres sciences, qui ont refusé, depuis Kant, la possibilité de la connaissance de ce que les choses sont, la musique a divorcé de l’ordre universel pour se voir gangrénée par une réduction fréquente aux seules fantaisies individuelles. Au lieu d’élever l’âme, la musique « moderniste » n’est plus que l’élaboration sophistiquée d’une rationalité sonore où l’esprit a déserté. Hors des sphères de la musique classique, c’est carrément l’industrie discographique et les « sons » pauvres et grandiloquents du show business qui l’emportent de loin sur l’ancien raffinement musical, y compris folklorique.

Se remettre à l’écoute du cœur qui bat

Tout n’est pas perdu, néanmoins, pour Jacques Viret. La tradition musicale de l’Occident a réussi sa modernisation jusqu’à l’invention de l’atonalisme au début du XXe siècle, et la musique tonale n’a pas fini de se développer. L’auteur relève à ce sujet de nombreux compositeurs contemporains friands de l’écriture harmonique, notamment les minimalistes anglo-américains dans les années 1960, dont l’art se caractérise par la réaffirmation des éléments rejetés par les adeptes de la « dysharmonie atonale » : « la consonance, la mélodie, la pulsation, la répétition. » Un article dédié à l’exposition de quelques œuvres du courant néo-modal est mis à disposition du lecteur pour qu’à la danse de ses yeux sur ces pages érudites suive la danse du tympan sur l’harmonie retrouvée du Requiem de Maurice Duruflé (1947) ou de la Troisième symphonie « des chants de deuil » de Henryk Górecki (1976), pour citer nos préférés.


Il faut dire en effet que l’homme est naturellement enclin à l’harmonie, et ne peut bien vivre longtemps à l’écart de ce qui le porte à contempler, par les oreilles ou par les yeux, le Divin, là où tout est ordre et beauté. Jacques Viret consacre en effet tout un article aux « chantonnements enfantins », en montrant, notamment à partir des études de John Sloboda (1888), du psychologue autrichien Heinz Werner (1917), de Curt Sachs (1943), de Jacques Chaillet (1950), et d’Annie Labussière (1970), qu’existe chez l’enfant un « sentiment musical inné ». Les expériences prouvent l’existence d’une « primordialité de la consonance mélodique de la tierce mineure — la “tierce d’appel” — des folkloristes » chez l’enfant, et, plus encore, une ressemblance frappante des chantonnements spontanés des enfants avec les « mélopées archaïques des peuples tribaux ». La musicalité spontanée des enfants est « modale, c’est-à-dire structurée selon l’harmonie mélodique dont les “modes” traditionnels — raga hindou, dastgah iranien, maqam turco-arabe, mode grégorien — sont les expressions élaborées et théorisées ».

Il existe donc, inscrite au cœur de l’homme, une « musicalité originelle, archaïque, instinctive, universelle ». Retrouver l’harmonie universelle par l’harmonie musicale, c’est finalement se brancher sur la pulsation de notre être le plus intime : « pouls » et « pulsation » dérivent en effet du même mot latin pulsus. Quant aux musiques populaires modernes, le swing (« balancement ») et le groove, elles « désignent la sensation euphorique créée par la pulsation » : « la pulsation est le pouls de la musique, son cœur qui bat ». Une « loi du rythme » intercale les battements réguliers du cœur comme les différents temps musicaux : en conclusion, c’est une même loi numérale qui régit ici et maintenant ce qui nous tient en vie, le cœur, et l’harmonie musicale. C’est d’un même centre ordonnateur que sourd la vie et la mélodie. En nous mettant au contact du Principe commun de la musique et de la vie, Jacques Viret nous donne alors à retrouver l’éternelle leçon de saint Augustin : « chanter, c’est prier deux fois ».



mercredi 27 février 2019

L’Épître sur l’Orientation parfaite. - Sadr ad-Dîn al-Qûnawî - Traduit, présenté et annoté par Michel Vâlsan



Sadr ad-Dîn al-Qûnawî (1209-1274), fils adoptif, puis gendre du Sheikh al-Akbar Muhy-d-dîn Ibn al-‘Arabî, l’un des Maîtres de son école, a rédigé un traité de méthodologie initiatique exceptionnel par sa concision et son enseignement métaphysique à visée essentiellement opérative : L’Épître sur l’Orientation parfaite.

C’est ce texte que Michel Vâlsan (1907-1974), connu en Islam sous le nom de Sheikh Mustafâ ‘Abdel-‘Azîz, considéré comme le fondateur des études akbariennes en Occident, et l’auteur d’une œuvre doctrinale majeure qui s’inscrit dans le prolongement de celle de son Maître intellectuel René Guénon, a traduit et publié en 1966 dans les Études Traditionnelles, revue dont il est alors le Rédacteur en Chef.

Dans son commentaire, Michel Vâlsan rappelle à juste titre que «  la Loi islamique est totale et inclut tous les domaines et tous les degrés de la vie spirituelle et temporelle, y compris les principes et les méthodes de la connaissance métaphysique. » 


 

 



mercredi 16 janvier 2019

Cheikh Ahmed al-Alawî et les missionnaires


Tombeau du Cheikh al-Alawî






Articles publiés en 1929 dans le journal « Al-Balâgh al-Jazâïrî »
Traduction faite par
Derwish al-Alawî












mardi 18 décembre 2018

Jean Foucaud - Les Vierges Noires



LES VIERGES NOIRES
 
 
Trois remarques très simples s'imposent d'emblée, qui seront le fil conducteur du présent développement :
1°) Elles sont noires (de bois noir ou peint).
2°) Elles sont antérieures au Christianisme.
3°) Elles font cependant l'objet d'un culte autorisé chez les Chrétiens.
 
***
 
Ces statues sont noires, mais détail curieux et significatif, elles n'ont rien d' « africain » : les traits du visages sont toujours « européens », ce que chacun est à même de constater dans tous les cas.
 
Et c'est cette couleur noire qui doit nous livrer tout leur symbolisme.
 
En effet, on a généralement trouvé ces statues dans la terre, sous des temples, dans des cryptes, toujours cachées, comme liées au symbolisme de la Terre, c'est à dire de la « materia prima », de la « matière noire » (1), indifférenciée, d'avant la lumière (2). La Vierge Noire témoigne donc de la substance en gestation, du « chaos » au sens biblique, d'avant l'organisation du monde, de la Création. Elle précède en quelque sorte l'apparition de l' « Adam ». Il s'agirait donc d'un symbole « pré-créateur ». On a là, une fois de plus, le symbole de la « Matière Première », de la Substance Universelle, d'où toute Création provient.
 
(1) Ce symbole - « La Terre Noire » ; « Kimia », nom de l'ancienne Egypte – est susceptible d'application alchimique.
(2) Les statues de la Vierge Marie sont généralement blanc et bleu, couleurs lumineuses symboles du Ciel, donc d'un symbolisme tout à fait opposé à celui de la Vierge Noire, détail qui aura toute son importance tout à l'heure – et pourtant les « Vierges Noires » sont généralement accompagnées de l'enfant, comme dans l'iconographie chrétienne.
 
Ce ne peut être qu'un symbole très ancien, et maintenant se pose la question de l'origine et de l'identification de ces « Vierges Noires ». La Mère Universelle ainsi représentée est le « prototype » de la Création, et non une simple mère et épouse : d'ailleurs le père ou l'époux sont toujours absents de ce type de statuaire (3). Il s'agit donc bien, non pas d'une banale représentation de la fécondité, mais de quelque chose de beaucoup plus « originaire » et beaucoup plus universel, d'un symbole sacré très ancien, remontant peut-être même jusqu'à la Tradition « artlantidienne » dont parle Platon (soit au moins 10 000 ans avant l'ère chrétienne).
 
Ces statues sont toutes préchrétiennes (même si, plus tard, elles ont été détruites, puis resculptées dans un contexte exclusivement chrétien). On les trouve – avons nous déjà signalé – dans les temples celtiques, ou bien dédiées au culte égyptien d'Isis.(4) Mais si ce culte s'est étendu à l'ancienne Europe, dans des cultures apparemment très différentes, c'est justement que son symbolisme n'était ni exclusif, ni restreint à l'Egypte ; en un mot, il s'agit d'un Symbolisme ésotérique (c'est à dire à la fois traditionnel et universel) au plus haut point.
 
Ces statues, étant antérieures à l'ère chrétienne, annoncent-elles donc le Christianisme, c'est à dire la Vierge Marie et l'Enfant Jésus ? Nous avons déjà sous-entendu que le Symbolisme de la couleur noire s'opposait tout à fait au Symbolisme lumineux de la Vierge Marie, telle qu'elle est décrite par ceux auxquels elle est apparue (Lourdes, Fatima...etc). En effet, ce Symbole est beaucoup plus « universel » que celui de la Vierge Marie (5), dont le culte est exclusivement réservé au Christianisme (6).
 
(13) Cette remarque est peut-être d'une évidence « enfantine », mais c'est ce genre d'évidence qu'il faut souligner à l'occasion ; ceux qui s'intéressent au Symbolisme religieux en général comprendront...
(4) Isis, dans la Religion égyptienne, est dite fille d'Hermès, père des sciences et arts dits hermétiques, dont la Doctrine est commune aux 3 Religions abrahamiques (Astrologie, Alchimie., Médecine, Maçonnerie...). Ceci pourrait expliquer l'appui que peut y trou ver l'autorité ésotérique chrétienne (cf. Jean Hani, thèse sur La religion égyptienne, p.39)
(5) Nous ne voulons pas restreindre, ce disant, l'efficacité universelle de la grâce mariale, mais seulement constater que le culte de la Vierge Marie appartient en propre au Christianisme, et non à d'autres religions ; alors que le symbole de la Vierge Noire attesté chez les Celtes est également connu dans l'Orient sous le couvert du fameux « culte d'Isis » d'origine égyptienne ; toute la Tradition celtique, elle-même, comme son nom l'indique,(la racine KLT/QLD -cf. Guénon) étant d'origine Chaldéenne (pour ce qui concerne la Castes des Prêtres ou Druides, et les Principes de sa Doctrine Spirituelle).
(6) Même si certains Musulmans lui témoignent une certaine dévotion (c'est à dire reconnaissent sa qualité de Sainte et d'Immaculée Conception – bien avant la proclamation du Dogme chrétien!), ce culte n'est pas essentiel à l'Islam. Mais, pour être complet , nous pouvons signaler un équivalent de ce culte dans d'autrs religions, notamment dans le Bouddhisme (avec le culte de la « Dölma »).
 
***
 
La question qui se pose à présent est évidemment la suivante :
 
Comment se fait-il que ce culte pré-chrétien, donc considéré (inexactement) comme « païen », ait pu être intégré au Christianisme naissant ?
 
On sait que les premier zélateurs chrétiens ont brisé beaucoup de statues considérées par eux, à tort ou à raison, comme des idoles. Comment se fait-il donc que ces Vierges Noires aient non seulement échappé au massacre, mais encore aient eu l'honneur d'un culte chrétien, bien qu'elles aient été, d'origine et de symbolisme, étrangères au monde chrétien ?
 
A première vue, on peut répondre que ces statues présentaient une telle ressemblance avec la Vierge Marie portant l'Enfant Jésus, qu'elles ont trouvé grâce devant les iconoclastes, d'habitude moins circonspects…
 
Mais cette première explication, bien que plausible, est beaucoup trop superficielle en ce qu'elle ne résoud pas le problème de fond posé par la transmission d'un Symbole étranger au Christianisme « historique » (à savoir, la notion de « materia prima »), car il s'agit bien d'un problème de jonction entre la Tradition Celtique (occidentale et peut-être atlantéenne, même si d'origine lointaine orientale), et la Tradition Chrétienne, d'origine orientale puis devenue occidentale à part entière. - (double mouvement de convergence).



 
C'est maintenant le point essentiel qu'il s'agit d'élucider : la parenté de toute les grandes Traditions (antérieures ou contemporaines au Christianisme), et leur continuité. En d'autres mots, tout se passe comme si une Tradition Primordiale se ramifiait en Formes particulières (7) : les Voies se particularisent, mais le but reste le même, ces Voies mènent au même but. Il y aurait donc un « legs » traditionnel vivant (et en tant que tel « utilisable ») adopté par chaque nouvelle Révélation de la Divinité (c'est à dire, entre autres, par le Christianisme) ; c'est ainsi que le Symbole de la Vierge Noire, pensons-nous, a pu être intégré au Christianisme, parce qu'à cette époque (ce qui n'est plus le cas maintenant, hélas), ceux qui présidaient aux destinées de l'Eglise Catholique avaient parfaitement conscience de l'Universalité des Symboles, et donc, dans le cas particulier que nous traitons, de la validité et de la légitimité du symbole sacré de la « Mère Universelle », adaptable en tant que tel dans les limites du Symbolisme Chrétien. Mais qui se soucie encore, de nos jours, de l'importance capitale pour l'intelligence de la Foi, des rites et de la liturgie, de ce langage symbolique, appelé encore au Moyen Age, « Langue des Anges » ou « Langue des Oiseaux » ?...
 
Il faut redire ici, une fois de plus, que le Symbolisme est un langage universel et universellement valable : le Symbole est le langage privilégié des diverses manifestations de Dieu ; le Symbole est le langage même de Dieu (8). En tant que tel, il est sacré.
 
(7) Ceci devait être le titre (« Tradition Primordiale et Forme Particulières ») d'un recueil posthume d'articles de René Guénon, recueil projeté par Michel Vâlsan, mais qui à la suite de diverses intrigues (en 1962) n'a jamais pu voir le jour.
(8) Ceux qui ont tant soit peu étudié les divers textes sacrés, notamment la Bible, ne nous contredirons pas !
 
Ainsi, la Vierge Noire, étant sacrée (et non « paienne », et non d'origine idolâtre) peut sans inconvénient être « récupérée » par une Tradition authentique comme le Christianisme à son avènement. Si le peuple a respecté les statues dites « Vierges Noires » et leur a même voué un culte (culte qui se poursuit toujours à l'heure actuelle), – pour les raisons évoquées plus haut –, c'est que, dirons nous au risque de nous répéter, les Sages de l'Eglise Catholique, eux, connaissaient le sens universel du Symbole et, le trouvant en connaissance de cause compatible avec le Christianisme, - par la parenté effective de toute les Traditions authentiques – l'ont, non seulement respecté, mais adopté, christianisé, et donc particularisé : passage de la Tradition en général à une Forme traditionnelle particulière.
 
Pour cela, il fallait (nous insistons sur l' « imparfait ») évidemment une autorité ésotérique capable d'apprécier ce qui, dans un « objet de culte », était traditionnel ou non, sacré ou non, symbolique ou non. Telle était la Science des représentants authentiques de la Tradition Chrétienne, à l'époque où celle-ci était en pleine possession de son savoir ésotérique.
 
 
***
 
La négligence de ce Savoir (i.e. Le Symbolisme), ou pire, la perte de ce Savoir, est le début fatal d'un amoindrissement puis d'une décadence, (nous ne disons pas qu'il en est la cause, mais il en est à coup sûr le signe précurseur) : quand une Eglise commence à ne plus comprendre le propre langage de la Religion qu'elle a la charge de dispenser, on peut être sûr qu'elle est sur la pente fatale de la dégénérescence. Alors, au langage symbolique – seul expression adéquate des Mystères – que l'on ne comprend plus, se substituent les platitudes désolantes du langage exotérique commun, puis du langage moral, puis enfin social et politique, et l'on ne connait et ne dispense plus, alors, que le sens le plus bas, le plus grossier et le plus littéral de la Religion, c'est à dire qu'on la vide de son sens, de sa flamme, de sa vie. Et c'est ainsi que certains, sans vergogne -et bien que membre de l'Eglise - en arrivent à faire du Christ un agitateur politique, un révolutionnaire, voire un « hippy » ou un drogué (9)... Extirper le symbole de toute expression traditionnelle (doctrinale aussi bien que rituelle), c'est « profaniser » le langage religieux ; et la « profanisation » mène directement à la « profanation » : le mépris du symbole, sa non-compréhension ou son refus constituent déjà en eux-mêmes un véritanle sacrilège ; c'est vouloir rabaisser le langage même de Dieu à la parole des hommes, du vulgaire. Quoi d'étonnant, alors, à ce que les plus vulgaires – qui, comme par hasard, sont ceux qui crient le plus fort et donc se font le mieux entendre – fassent des paroles du Christ (oubliant vite, malgré leur protestations hâtives, qu'il est tout de même Fils de Dieu) un discours politique, utilitaire, moralisant, voire « révolutionaire » au sens le moins spirituel possible ?!... Et pourtant son « Royaume n'est pas de ce monde » !
 
(9) Tout le monde se croyant autorisé à parler de tout, on a même entendu récemment certains hurluberlus (dont les mass-media recueillent complaisamment les propos sacrilèges) avancer la thèse d'un Christ homosexuel, d'autres d'un Christ marié, d'autres encore – ainsi tel ancien prêtre actuellement marié – d'un Christ ayant des « frères », niant ainsi sans vergogne le Dogme de l'Immaculée Conception...Que ces misérables cuistres se mettent au moins d'accord entre eux !...
 
N.B. Parmi les Vierges Noires dont la dévotion est encore attestée de nos jours, nous citerons, entre autres :
 
  • la Vierge Noire du Puy en Velay (pélerinage en août)
  • la Vierge Noire de la Chapelle Sainte Marie, à Cologne (pélerinage en septembre)
  • la Vierge Noire souterraine de Chartres
  • la Vierge Noire de la Chapelle St-Victor à Marselle
  • la Vierge Noire de l'église de Guéodet à Quimper
  • la Vierge Noire de la Basilique de Montserrat (Catalogne)...etc...
  • la Vierge Noire d'Einsiedeln (à Notre Dame des Ermites, en Suisse) [en Août]
  • la Vierge Noire de Czestochowa (Pologne)
  • -la Vierge Noire de Roc Amadour, très ancien lieu de pélerinage... etc...
  • PS : nous avons gardé en réserve d'autres considératons plus ésotériques concernant notamment le rapport entre le Culte des Vierges Noires et le pélerinage des Saintes Marie de la Mer,en Provence, en relation avec le symbolisme de la Déesse Kali...
 
août 1977 – 15 avril 1978
Jean Foucaud
 
 
     
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