jeudi 1 avril 2021

La demeure du Pôle et le sceau du Soleil - Turba Philosophorum

   
    Turba Philosophorum

Médaille offerte au Roi-Soleil par le duc d'Aumont. 



Article paru dans Le Miroir d'Isis N° 20 (novembre 2013)

A.A.


Notre  étude  sur  la  figure  et la  fonction  d'Hermès-Idrîs  telles  qu'elles  apparaissent  dans  la  tradition islamique a montré que celui-ci assume une fonction polaire - il est le « pôle des esprits humains » - mais aussi solaire, puisque sa demeure est dans le ciel du Soleil. Or il se trouve que cet aspect tantôt polaire, tantôt solaire n'est pas sans relation avec certaines correspondances numériques, et c'est ce que nous souhaiterions nous attacher à développer quelque peu dans ce qui suit.








samedi 20 mai 2017

A.A.H - LE DON DES LANGUES

Ivan Aguéli -  Cheykh 'abdul-Hedi   
 
 
          On pourrait risquer une définition préliminaire : ce don consiste à posséder une langue « intérieure » qui est la clef de toutes les autres.
 
                  Le don des langues ne se comprend pas sans recourir à 3 notions, lesquelles relèvent de 3 principes qui peuvent s'actualiser chez certains êtres dont l'âme a été prédisposée bien avant la naissance par la Volonté du Ciel (il s'agit de ce qui, acquis dans une vie  antérieure, apparaît alors comme « inné » (cf. René Guénon /.. »Sagesse acquise, sagesse innée »).

     Ces trois principes -congruents – ont été énoncés dans trois contextes traditionnels différents sans lien géographique ni historique apparent, à savoir :

      - la  philosophie grecque primitive : « savoir, c'est se ressouvenir » : c'est la Réminiscence platonicienne (« anamnêsis »)

     - la tradition islamique : «  percevoir l'unité à travers la multiplicité et inversement » (al-wahda fi-l-kuthra wa al-kuthra fi-l-wahda / application du principe du « wahdatu-l-wujûd »)

      - la métaphysique hindoue : « posséder l'esprit d'enfance (bâlya), qui relève de la fitra en vocabulaire  soufi..

        Nous ajouterons un corollaire : le statut d' étranger.

        L'être qui recueille le fruit de ces trois prédispositions peut être dit « doué en langues », au moins sous l'aspect linguistique, qui peut paraître subalterne mais n'en est pas moins, éventuellement, symbolique d'un ordre plus élevé, à savoir : comprendre de façon effective (et non plus mentale) l'Unité transcendante des Religions et Doctrines traditionnelles, ce qui implique évidemment la connaissance des langues correspondantes. Il ne s'arrête pas à l'hétérogénéité des langues mais perçoit tout de suite leur parenté originaire.

        C'était le cas éminent de deux Maîtres contemporains : Cheykh'abdul-Hedi Aguéli et Cheykh 'abdel-Wahed Yahya.

       Pour le premier , nous citerons ce que disait de lui un de ses amis, Werner von Hausen :

       « Il avait sa propre méthode d'apprentissage des langues étangères. Il acheta l'evangile de Saint-Jean (en arabe). Il était capable de forcer la serrure de toutes les langues et il comprenait immédiatement ce qu'il lisait. Il avait la faculté incroyable de s'approprier de nouvelles formes de langues et de percer  et d'analyser  leur architecture. Je crois que cela  se produisait comme dans un sorte d'intuition esthétique. S'il voulait approfondir (le sens), il recourait à la grammaire et à la syntaxe. De toute façon, il y parvenait avec peu de moyens, comme par exemple quand il voulut lire le « Kalevala » en langue originale (c'est à dire en vieux finnois), il n'aimait pas s'occuper de traduction car  il n'y trouvait  pas la couleur juste, le rythme et la sonorité qui le guidaient quand il cherchait à saisir le sens et le contenu d'un mot au moyen de son « organe », [c'est à dire ] l'instinct esthétique.

          « Je devine que c'était cette force esthético-divinatoire, innée chez lui, qui faisait qu'il trouvait un tel enchantement  à l'étude des oeuvres de philosophie religieuse en langue originale. Je crois aussi qu'il appréhendait le contenu prosaïque, les idées, moins par l'intellect, mais plutôt en plongeant dans le berceau spirituel d'où l'oeuvre poétique était issue ».(n. d. Tr.)*

          La philosophie abstraite l'intéressait moins, je crois, peut-être même pas du tout, que justement des textes comme le Kalevala, les Eddas, le Coran et les Vedas, oeuvres poétiques inspirées qui exprimaient l'âme d'un peuple  (1), l'esprit d'une époque, d'une manière pure et esthétique. »**
 
 
*N;d.Tr.: C'est à dire en en retrouvant l'origine vivante en lui-même,dans sa propre substance.

(1) -Cf. Goethe :"Des Volkes Seele lebt in seiner Sprache"(= l'âme d'un peuple vit dans sa langue)
 
** extrait du tome I, p.120-121 de « Abdul-Hedi Aguéli, l'Homme, le Mystique, le Peintre », Axel Gauffin,Stockholm,1940. (c'est nous qui traduisons)
 
 
   On sous pardonnera cette citation un peu longue, mais elle exprime assez bien le fonctionnement du don des langues que nous essayons de développer ici.   
 
         Les individualités représentant cette typologie  n'appartiennent pas à une catégorie définie selon les critères habituels de la psychologie; c'est ainsi que Guénon a pu écrire : « il n'y a rien de spécifiquement français dans ce que j'écris » - et pourtant, il a rédigé la majeure partie de son oeuvre en français et dans un style irréprochable, d'une rigueur et d'un concision inégalées, sans parler de la création d'un lexique technique transposant de son mieux les termes orientaux les plus ardus. La formule paradoxale de Guénon se comprend jusqu'à un certain point grâce à une déclaration privée de Michel Vâlsan disant : « Ce n'est pas un hasard si René Génon était Français »(avril 1973); et dans ce contexte , il ne faisait allusion ni  à la « race »  ni à la « nationalité Il s'agit de choses d'un ordre plus subtil...(cf. La « Langue des Oiseaux » de Saint-François d'Assise, dont le prénom signifiait justement « français », et ce n'est pas un hasard!).
          
Sans prétendre le résoudre immédiatement ni globalement, nous poserons déjà le problème suivant :

quel rapport direct entre pratique d'une Tradition et connaissance de la langue correspondante ? Plus concrètement : le Taoïsme étant porté par la langue chinoise classique et le Tasawwuf par la langue coranique, on peut supposer que le disciple qualifié des Maitres respectifs recevra le don linguistique correspondant, qui sera opératif à la seule condition énoncée plus haut, à savoir : l'acquisition dans un état antérieur des « principes » de la langue respective, qu'il n'aura plus alors qu' à (ré) actualiser en cette vie. (un maître peut aussi éveiller un don latent chez celui qui a une niyya parfaite).

Il est évident que Guénon ne connaissait pas le chinois comme un sinologue profane; de même, M.Vâlsan ne connaissait pas l'arabe comme un arabisant profane, eût-il les prétentions de Massignon. Et ce n'est certes pas à ce dernier que l'on recourrait en cas d'énigme textuelle, car pour résoudre les difficultés des langues sacrées, il faut avoir le maqam correspondant à la question soulevée (1)– ce qui, en passant, rend illusoires les efforts de lecture incessants de tous les guénoniens livresques et autres lecteurs « mentalistes » du tasawwuf (sans parler des gens extérieurs qui prétendent nous donner des leçons , comme MM.Gabin, Hapel, Daniélou,...etc). Le plus comique, c'est quand des spécialistes auto-proclamés (et musulmans débutants) décrètent que Cheykh Mustafa s'est trompé en traduisant tel ou tel texte de Ibn 'Arabi !

Prenons un exemple : que  peut bien signifier le statut de « muqarrab », de « fard » ou de « badal » pour un arabisant, même arabe? Même certain traducteur récent du Coran ose traduire « dhu l-awtâd »(il s'agit du Pharaon, sourate 89) par «  celui qui empale ses ennemis », malgré  les explications inspirées d'un Maître comme cheykh Mustafa ! (2). Ceci est par trop outrecuidant.

   Autre problème : le don des langues correspond-il à un degré de Réalisation effective (avec ou sans rattachement). C'est à dire, s'agit-il d'un don divin direct (puisqu'il ne s'invente pas, ne s'acquiert pas par la volonté et surtout ne se transmet pas ) ? Guénon a répondu que c'était le privilège des Rose-Croix effectifs, donc ayant atteint le niveau des « Petits Mystères » (A. sur l'I. ,chap.XXXVII)

           A ce sujet, on pourrait s'interroger sur le cas des nombreux papes polyglottes, et pourtant non-initiés. Dans cet exemple, le don (relatif et souvent « profane ») semble être un privilège attaché à une fonction transitoire, ce qui est différent des cas sus-mentionnés. Les théologiens diront peut-être que ce don  est  lié au parler en langues de la Pentecôte qui se focalise alors sur le Chef  suprême de l'Eglise(?).. Rappelons que  la confirmation des enfants (pas avant 9 ans) donne au moins virtuellemnt la possibilité de ce don . A ce propos, précisons que quand nous parlons de « Don des Langues », il ne s'agit pas  de la « glossolalie » des « pentecôtistes » et autres « charismatiques », dont Saint-Paul disait que leur langage n'était que « tambour  qui résonne »!
 
 
(1)La ma'rifa est intérieure ou elle n'est pas  : on ne va pas la chercher à l'extérieur dans les livres, même les plus savants : il s'agit de choses d'un autre ordre
(2)Le sens ésotérique est : « le Maître des 4 Piliers », c'est à dire le Pôle (qutb); encore faudrait-il reconnaîre l'autorité  des Maîtres.
                     
 A quelle puissance céleste ou plutôt planétaire faut-il attribuer ce don? Nous rappellerons les correspondances entre Hermès (1), Mercure (et accessoirement, le signe astrologique des Gémeaux) auxquels est dévolue une fonction d'intermédiaire et de messager des « dieux » dans l'antiquité, qui correspond bien au domaine subtil des langues et du symbolisme, science du souffle, don « aïssawi » en contexte soufi. Nous savons qu'il y a des signes de reconnaissance validant ce don (cf. lettre d'Aguéli à Bianchini, fév. 1893 – Gauffin, tome I, p91 et sq.) (2), sans exclure des signes physiques connus de ceux-là seuls qui en sont les bénéficiaires. .(cf. Aperçus sur l'Initation,chap.XXXVII).
 
      Concrètement, comment fonctionne ce don sous son aspect linguistique (et non métaphysique,que Guénon a déjà traité) ?

      Il consistera à penser,comprendre et écrire directement dans une langue sans passer par la langue maternelle ou véhiculaire. Quant à une autre application, à savoir la traduction, cela consistera à coincider avec l'esprit de la langue,donc avec l'esprit du texte,c'est à dire l'intention que l'auteur aura mise dans le texte, soit une saisie globale du sens,puis passage analytique à la traduction proprement dite (cf. Aguéli,op. cité; tome I, p.120-121) Un cas exceptionnel est ainsi celui du locuteur d'une langue »x » , traduisant une langue « y » en une langue « z », aucune de ces 2 dernières n'étant sa langue maternelle, cas d'Aguéli ,Suédois,traduisant  de l'arabe du 12è siècle  en italien pour la revue Il-Convito(3) ; ou de Michel Vâlsan, Roumain, traduisant de l'arabe classique et coranique en français...ou de Guénon écrivant directement et indifféremment en Anglais, Italien,Arabe...etc.

Tout se passe comme si ces êtres possédaient une langue « intérieure » non définie, servant en quelque sorte de clé à toute langue qu'ils ont pour fonction de traduire. Ces individualités exceptionnelles ont évidemment des notions de la langue solaire primordiale( lugha suryâniya). On  se reportera  ci-dessous à  la citation d'Aguéli disant que les « alphabets sont idéogrammatiques »'.  Cette affirmation apparemment anodine est le signe même de la prescience de la langue solaire,dans laquelle un signe = un mot; un mot= une phrase...etc...Toutes ce notions sont évidemment étrangères aux linguistes profanes actuels , fussent-ils doués comme Claude Hagège (Collège de France), mais dont les performances sont plus proches du psyttacisme que de la philologie sacrée dont parle Guénon dans les « Aperçus sur l'Initiation ».

Et comme nous le disions au début de cette étude : là où les uns voient pure hétérogénéité et « tour de Babel », les autres voient leur unité profonde,l'unicité des racines et l'origine toujours vivante en eux d'une langue primordiale perdue ou brisée. Et si l'on sait bien comprendre le principe maçonnique : il suffira de « rassembler ce qui est épars. ».pour retrouver l'Unité dans la Multiplicité (al-wahda fi-l-kuthra)...
Maintenant ,si l'on veut tracer une caractérologie des êtres doués en langues, on remarquera qu'il sont toujours autodidactes, le don commençnt très tôt et leur progression étant très rapide, contrairement aux profanes (ainsi Aguéli,à l'âge de 21 ans, malgré une scolarité médiocre, connaissait déjà bien 8 langues : suédois, norvegien, danois,anglais ,allemand, russe, finnois et français )
 
 
 
 
(1) »Hermès ,le  premier dieu qui ait inventé les lettres » (Plutarque)
(2) »Les alphabets sont en quelque sorte « idéogrammatiques », et quand on étudie cela,c'est  comme si les pensées s'entrelaçaient pour tisser un immense filet, dans lequel on pourrait contenir le monde entier (t.I, p.91) »(a).
(a) Pressentiment de la doctrine initiatique islamique selon laquelle les Lettres créent le Monde(cf.Ibn 'arabi) – or, à cette époque Aguéli n'était pas encore initié au Soufisme (N du T.)
(3) En 1900, il avait déjà publié la traduction d'un poème de Juhani Aho (traduit du finnois en français) .


A suivre...


 

Cheikh Mohammed Zakî ed-Dîn Ibrahîm - Les influences spirituelles des Noms d’Allah et l’adoration par les Noms Sublimes






Le texte publié ici est extrait du livre de Cheikh Mohammed Zakî ed-Dîn Ibrahîm intitulé Uçûl al-Wuçûl 1. Cette traduction a été réalisée avec les indications de Cheikh Mohammed Mehanna.







lundi 15 mai 2017

Les Gemmes Précieuses de l' Imam Sha‘rânî – Al- Yawâqît wa Al-Jawâhir fî bayân ‘Aqâïd al-Akâbir



 Mausolée de l’Imâm Ash-Shâfi`î, fondateur de l'école (madhhab) de droit musulman (fiqh) chaféite - Le Caire - Egypte - Au sommet du dôme, domine un bateau de bronze soutenant un croissant.







Traduction : Idrîs de Vos



L’auteur du livre que nous présentons ici est le très saint guide des initiés et l’imam éminemment connaissant Sidî Abû al-Mawâhib Abû al-Futûhât ‘Abd al-Wahâb asch-Shâfi’î ash-Sha’rânî ibn Ahmad. Le livre que nous intitulons « Les gemmes précieuses », porte pour titre complet « Les gemmes précieuses issues de la glose des doctrines de l’élite ».
Il constitue, à notre connaissance, la première traduction de l’une des œuvres de ce maître pourtant si prolixe.
Al-Yawâqît aborde les questions d’ontologie, de cosmologie, de prophétologie, d’exégèse, de métaphysique, d’eschatologie et passe en revue la doctrine complète d’Ibn ‘Arabi en la comparant à celles
des différentes écoles mu’tazitlite, ach’arite, chi’ite…




Les Gemmes Précieuses – Préambule et préface




 Les Gemmes Précieuses – Introduction




Les Gemmes Précieuses – Première Étude




 Les Gemmes Précieuses – Deuxième Étude




 Les Gemmes Précieuses – Troisième Étude




 Les Gemmes Précieuses – Quatrième Étude




Les Gemmes Précieuses – Cinquième Étude




Les Gemmes Précieuses – Sixième Étude




Les Gemmes Précieuses – Études VII, VIII et IX




Les Gemmes Précieuses – Études X et XI




Les Gemmes Précieuses – Études XII et XIII




Les Gemmes Précieuses – Études XIV et XV    




Les Gemmes Précieuses – Étude XVI




Les Gemmes Précieuses – Études XVII et XVIII




 Les Gemmes Précieuses – Études XIX, XX et XXI




 Les Gemmes Précieuses – Étude XXII




Les Gemmes Précieuses – Étude XXIII




Les Gemmes Précieuses – Étude XXIV




Les Gemmes Précieuses – Études XXV, XXVI et XXVII




 Les Gemmes Précieuses – Études XXVIII, XXIX et XXX













dimanche 14 mai 2017

Amadou Hampâté Bâ - La vie s'appelle “lâcher” !

لا إله إلاّ الله محمّد رسول الله
Lâ ilâha ill'Allâhu Mohammadu rasûl-Allâh. Il n'y a de dieu que Dieu, et Mohammad est l'Envoyé de Dieu.


Amadou Hampâté Bâ
 Oui, mon commandant ! Mémoires (II)
Paris. Actes Sud. 1994.


Au même moment, la recommandation que ma mère m'avait faite lors de notre séparation à Koulikoro me revint en mémoire, et me causa un choc : Avant toute chose, dès que tu seras à Bandiagara, va voir Tierno Bokar !



Or je n'en avais rien fait. Très mal à mon aise, je rentrai à la maison et réfléchis. 



 En tant que chef d'association, me dis-je, j'ai beaucoup d'obligations et d'amusements en perspective. Si je vais voir Tierno maintenant, il va me parler de prières, de ne fais pas ceci !, et ne fais pas cela !”… Cela m'ennuyait un peu d'aller le voir j'étais un jeune fonctionnaire, je prenais mes airs… — mais cela m'ennuyait encore plus de ne pas y aller. Une idée lumineuse me vint à l'esprit :


Puisque Tierno Bokar est, comme on dit, la lessive des âmes, mieux vaut que je me consacre à mes obligations pendant toute cette semaine et que faille le voir la veille de mon départ. Je quitterai ainsi Bandiagara bien propre et bien lavé…” Je fixai mon départ au lundi matin suivant.



 Durant toute la semaine, ce fût un tourbillon d'invitations, d'expéditions avec mes anciens camarades, de courses de chevaux, de séances de guitaristes et de visites de courtoisie galante aux jeunes femmes qui avaient été les Vailentinesde notre association, aujourd'hui toutes mariées et souvent mères de famille, mais dont, jadis, nous avions chanté la beauté et pour qui nous avions livré des combats mémorables !



 La journée du dimanche se passa à prendre congé de mes parents et amis. Après la tombée du jour, je demandai à mon ami d'enfance le griot Mouktar Kaawu (l'ancien porte-parole de notre association), de m'accompagner chez Tierno Bokar, dont l'école coranique était toujours, à Bandiagara, un foyer de haute spiritualité.


Mouktar Kaou se montra réticent. Les jeunes gens de Bandiagara, dont la religion n'était pas la première préoccupation, évitaient en général d'aller chez le saint homme.



On ne va pas chez Tierno Bokar comme on va aux bains, me dit-il. Cet homme lit dans les cœurs, on ne peut rien lui cacher. Dès que tu t'assois devant lui, il voit toutes tes fautes. Je ne tiens pas du tout à ce qu'il me révèle les miennes !



Ma mère veut que j'aille voir Tierno Bokar, je n'ai plus que cette nuit pour le faire et nous le ferons ensemble ! Allez, va t'habiller et viens. Et tant mieux si Tierno Bokar voit jusque dans l'appendice de nos intestins ! 



 En tant que griot et ancien camarade d'association, Mouktar ne pouvait refuser. Il partit changer de tenue. A son retour, j'étais prêt. Je portais un boubou lustré teint à l'incligo, une culotte bouffante blanche, une belle paire de chaussures de Djenné et une petite calotte blanche mode Tidjani. Suivi d'un Mouktar à la mine boudeuse, je me dirigeai vers le quartier haoussa où se trouvait la maison de Tierno Bokar.



 A notre arrivée, il est près de neuf heures. La cour est vide. Tierno a déjà regagné ses appartements, et les élèves leurs dortoirs. Nous restons quelques instants dans le vestibule, ne sachant que faire. Une petite fille de la maison âgée d'environ cinq ans, la petite Gaboulé, nous a entendus parler. Elle vient vers nous :



Qu'est-ce que vous faites là ? Papa Mosquée 17 est déjà rentré dans la case de tante Néné. Revenez demain matin, vous pourrez déjeuner avec Papa Mosquée. Vous savez, dans sa bouillie du matin, on met du sucre ! Allez, partez, partez !



Ma petite Gaboulé, écoute-moi. Va trouver Papa Mosquée, et dis-lui que son fils Amkoullel est là et demande à le voir.



C'est toi Amkoullel ?



Oui, c'est moi. Tiens, voici une pièce de cinq centimes pour t'acheter demain du jus de jujube. Maintenant, va vite !


La fillette s'élance en criant à tue-tête :



Amkoullel est arrivé ! Amkoullel est arrivé ! Il est dans le vestibule ! 



 Alerté par ses cris, Tierno sort de sa case et s'avance vers nous, le visage rayonnant. Mon esprit sort comme d'une brume. Comment ai-je pu ne pas me précipiter vers lui dès mon retour ! Il me prend dans ses bras, me serre sur son cœur et m'embrasse, ce qui n'est pas courant en Afrique. Puis il salue Mouktar et lui serre la main. Il ne cesse de répéter la formule rituelle de salutation :



Bissimillâhi ! Bissimillâhi !Au nom de Dieu ! Bienvenue ! Soyez à l'aise !



 Il nous amène sous l'auvent qui abrite le devant de la case de tante Néné, son épouse. En passant à côté de la case de sa mère, il l'appelle :



Ayya ! Ton petit-fils Amkoullel est là ! 



 A peine somnes-nous installés que la vieille Ayya, douce et sainte femme qui fût la grand-mère de tous les enfants de l'école, vient nous souhaiter la bienvenue. Après les questions d'usage sur mes parents, mon voyage, ma santéelle me donne sa bénédiction, que je reçois avec émotion. Puis elle prend congé de nous, non sans m'avoir encore souhaité un bon voyage, une carrière réussie et une longévité heureuse !



 Tierno Bokar se tourne alors vers moi. Il me regarde et se met à rire silencieusement, si fort que ses épaules en sont toutes secouées :
Eh bien, Amadou ! dit-il enfin. Voilà une semaine que tu es là, et c'est seulement ce soir, la veille de ton départ, que tu as songé à venir me voir ?



 Plein de confusion, je baisse les yeux :



Oui Tierno



 — Non, pas d'explications ! je ne veux pas que tu mentes. Tu n'as pas de justification. Et tu n'as pas suivi les conseils que ta maman a dû te donner.



 Ça y est! me dis-je. Non seulement il lit dans les cœurs, mais maintenant il lit à distance. Comment peut-il savoir ce que ma mère m'a dit  à Koulikoro ? Mouktar a bien raison, on ne peut lutter avec un tel homme. Le plus sage est de lui dire toute la vérité :



Tierno, tu as raison. Ma mère m'avait bien recommandé de venir te voir dès mon arrivée à Bandiagara, mais mes amis se sont si bien emparés de moi qu'au début j'ai oublié les paroles de ma mère. Après, quand je m'en suis souvenu, j'ai décidé de me distraire d'abord et de te réserver ma dernière visite, afin que tu laves mon âme avant mon départ et que tes conseils restent gravés dans mon esprit et dans mon coeur.



 Tierno Bokar sourit :



Et qu'a dit ta mère à mon intention ?



Elle a dit : Tu réserveras ta première visite à Tierno Bokar et tu lui diras ceci de ma part : ta petite sœur, ma mère, me commande de venir me remettre entre les mains de Dieu par ton entremise.


Ah ! s'exclame-t-il, voilà bien le langage de ma petite sœur bien-aimée et bénie Kadidja Pâté !



 Il me fait alors asseoir en face de lui, et garde un long moment les yeux fixés sur moi. Voilà! me dis-je. Il est en train de scruter mon intérieur.Quant à Mouktar Kaawu, il se tient coi et se fait tout petit dans un coin, comme s'il voulait se faire oublier.



 Je ne sais comment je trouve le courage de soutenir le regard du maître :



Tierno, lui dis-je, je viens me remettre entre les mains de Dieu par ton entremise.



 Il pousse un soupir heureux :



Que Dieu t'entende ! Et qu'il nous agrée tous ensemble !


Son expression se fait alors plus grave :



Ecoute, Amadou ! Maintenant tu n'es plus un enfant, il faut que nous parlions d'homme à homme.


Il se tourne vers Mouktar :



Mouktar Kaawu ! J'aurais souhaité qu'Amadou vienne tout seul, mais Dieu en a décidé autrement. Ce que je vais dire, je le dis à moi-même, chez moi, et uniquement pour Amadou. Je ne te demande pas de nous laisser seuls, mais je veux que mes paroles ne sortent pas d'ici.



Je promets que je n'en dirai rien à personne ! assure Mouktar.


Bien ! fait Tierno.


Il me regarde à nouveau. Je me sens comme saisi par quelque chose de puissant. Tout mon être est suspendu, en attente de je ne sais quoi.



Es-tu en état de pureté rituelle ? me demande-t-il.



Non, Tierno!



 Je suis un peu vexé, car j'aurais dû penser à faire mes ablutions avant de venir chez cet homme si méticuleux en matière de religion.


Il me montre une bouilloire emplie d'eau et je vais prendre mes ablutions dans le coin de la cour réservé à cet usage. Mouktar en fait autant, puis nous revenons nous asseoir sous l'auvent.


Tierno est assis en face de moi.



Celui qui veut se convertir à Dieu, dit-il, comme celui qui veut lui confier les secrets de son cœur, s'y prépare en se purifiant par les ablutions rituelles. Tu viens de le faire correctement, j'en suis content.



 Il s'adresse à moi comme si Mouktar n'existait pas.



Amadou ! dit-il, Tu sais que dans cette vie d'ici-bas, que tu en prennes un petit peu, tu lâcheras ! Que tu en prennes plein les mains, tu lâcheras ! Cette vie s'appelle lâcher!


Alors, il ne faudrait pas attendre le jour où la vieillesse arrive, quand le pied ne peut plus se lever, que l'œil ne voit plus clair et que la bouche n'a plus de dents, pour revenir à Dieu. Dieu Lui aussi aime les belles fleurs. Si l'on attend d'avoir dépassé l'âge mûr pour revenir à Lui, ce n'est pas un homme qui revient, mais un impuissant. Bien souvent, d'ailleurs, on ne le fait que par crainte de la mort et de l'enfer ; mais il ne faut pas adorer Dieu par peur de l'enfer ou désir du paradis, il faut l'adorer pour Lui-même.



 Maintenant, Amadou, apprends que la meilleure partie du corps pour suspendre l'or, c'est le lobe de l'oreille. Or, l'or que je possède, je ne vois pas d'oreille ou le suspendre mieux qu'à la tienne. Avec ton défunt frère Hammadoun et la petite Dikoré, vous avez été le premier foyer de cette école, les trois pierres sur lesquelles on pose la marmite pour nourrir la famille. Alors aujourd'hui, Amadou, je voudrais que tu te convertisses à l'Islam.



 Sur ces mots il se tait, comme attendant une réponse.



Mais, Tierno, je suis déjà musulman !



Non ! Tu es né musulman, mais cela ne suffit pas pour l'être vraiment. Chaque être humain devrait pouvoir, à sa majorité, se décider en pleine conscience. Maintenant que tu vas partir pour Ouagadougou pour y mener ta vie d'homme, moi je te propose l'Islam. A toi de réfléchir. Si tu veux suivre cette voie, je continuerai à t'aider, je t'enverrai des lettres. Et si tu veux en suivre une autre, je prierai pour que Dieu t'aide



Il se tait à nouveau, son regard toujours posé sur moi.



Tierno, lui dis-je, je choisis la voie du l'Islam.



 Il se penche vers moi :



Donne-moi tes mains.



 Je les lui tends, paumes ouvertes vers le haut, dans la position de celui qui reçoit.



Chaque personne née musulmane,devrait, à l'âge adulte, se convertir à Dieu de son plein gré en prononçant la Shahâda, la double formule de profession de foi, comme si c'était la première fois.v Il me fait alors réciter la Shahâda : Lâ ilâha ill'Allâhu Mohammadu rasûl-Allâh. Il n'y a de dieu que Dieu, et Mohammad est l'Envoyé de Dieu. 18


O Dieu ! dit-il. Accepte Amadou, et nous avec lui, parmi les tiens et les compagnons de ton saint Envoyé Mohammad que le Salut et la paix soient sur lui ! 



 Puis, posant ses doigts sur mes mains ouvertes, il récite la Fatiha, première sourate du Coran 19, et l'oraison tidjanienne consacrée au Prophète appelée Salâtul fâtihi. A la fin il dit :



Amin !



 Et, dans le geste traditionnel de réceptivité après une prière ou une bénédiction, passe ses mains en descendant,sur son visage, puis sur sa poitrine. J'en fais autant.



 Après un moment de recueillement, il rompt le silence :


Amadou, tu viens de prononcer cette profession de foi en toute connaissance de cause, et sans aucune contrainte de quelque ordre que ce soit, ni héréditaire, ni familiale, ni extérieure. A partir de ce moment, tu es vraiment musulman, fils de musulmans. Je souhaite que, plus tard, tu veuilles adhérer à la Voie tidjani à laquelle j'appartiens moi-même, et le moment venu, si tu le désires, je pourrai te l'enseigner. Mais ne te crois pas obligé de m'emboîter le pas. Comme il est dit dans le Coran : « Pas de contrainte en religion ! »
En attendant ce jour, sache que tu viens d'inhumer l'enfant que tu étais et d'exhumer l'homme que tu vas devenir. Désormais, tu es responsable de tes actes et de tes paroles. Surveille-toi comme un avare veille sur sa fortune. Ton coeur, ta langue et ton sexe sont les trois organes à surveiller.



 Le meilleur des cœurs est celui qui conserve le mieux en lui-même la reconnaissance. Mais celui qui rapproche le plus l'âme des vertus essentielles que sont l'amour et la charité, c'est le coeur sur lequel l'égoïsme, le mensonge, l'envie, l'orgueil et l'intolérance n'ont pas de prise.



 En Islam, pour maintenir ardent en nous le feu de la foi, il faut accomplir chaque jour les vingt-deux rekkats 20 qui composent les mouvements de base des cinq prières cardinales. Elles sont comme autant d'entraves pour juguler la fougue de la langue et l'empêcher de nous jeter dans le péché par la parole.



 Quant à ton organe sexuel, n'en fais pas un instrument de jouissance dépravée. Garde-toi des relations hors mariage, et méfie-toi des femmes de mœurs faciles qui se vendent par cupidité ou se donnent à tout venant.



 Enfin, garde-toi des jeux de hasard, de la viande de porc, de l'alcool et du tabac, du tabac, et encore du tabac !



A ce mot tabac, répété trois fois par Tierno avec tant de vigueur, mon sang ne fait qu'un tour et je me sens empli de fourmillementsJe garde en effet, tout au fond de ma poche, une tabatière en forme de bourse emplie de poudre de tabac. J'ai appris à Kati, avec les enfants des tirailleurs, à priser du tabac à la manière des Africains, mais je ne le fais qu'à l'insu de mes parents car, dans la Tidjaniya, l'usage du tabac est formellement interdit. S'ils l'avaient su, ils auraient été capables, surtout mon père adoptif, de refuser de manger avec moi dans le même plat. On m'aurait servi à part, chose impensable en Afrique ! C'eût été me ravaler au rang d'un chien.


Persuadé que Tierno voit ma tabatière à travers mes vêtements, je ne sais plus comment me tenir. Je me mets à me trémousser, à tortiller mon boubou. Deux fois, l'idée me vient de sortir carrément ma tabatière et de la donner à Tierno, mais je n'en ai pas le courage. Finalement je reste là, et ma tête retombe lourdement sur ma poitrine.



 Tierno a vu mon embarras :





Amadou !



Oui Tierno ?



Lève la tête.



 Je relève la tête, mais garde les yeux baissés.



Regarde-moi dans les yeux.



 Je le regarde.



 Il sourit largement :



Mon fils, sache que Dieu est miséricordieux, et que l'amplitude de Sa miséricorde est plus vaste que celle du nos péchés. Quand on se convertit à Lui ou que l'on revient sincèrement vers Lui, Il pardonne tous les péchés antérieurs 21. Inutile, donc, de ressasser tes fautes passées. Veille seulement à ne plus les commettre.



 Je me sens libéré d'un grand poids.



 Il est près de minuit. Tierno nous parle encore un peu, puis, selon la formule d'usage, il nous donne la route. Il nous raccompagne jusqu'à la porte. Là, il me fait tourner vers l'est, c'est-à-dire vers La Mecque, et se place en face de moi. Tout en me regardant fixement dans les yeux, il me donne sa dernière bénédiction, puis il me serre encore contre sa poitrine. Il donne une poignée de main à Mouktar.



Bonne route, dit-il, et que la Paix soit devant vous, avec vous et derrière vous !



 Je m'engage avec Mouktar dans la ruelle. Je me sens devenu un autre homme. Je suis frais, léger et dispos comme au sortir d'un bain réparateur. Au moment de tourner dans une autre ruelle, je me retourne. Tierno est toujours là, debout devant sa porte, mais il ne me fait aucun signe. C'est l'une des visions qui sont demeurées à jamais vivantes dans mon âme, avec celle de ma mère disparaissant derrière la dune de Koulikoro, et, beaucoup plus tard, la vision que j'aurai à nouveau de Tierno à Bamako, le jour de mon départ en chemin de fer pour Dakar, quand, pour la dernière fois, je verrai s'éloigner sa silhouette blanche sur le quai de la gare




Tout emplis des paroles du maître, Mouktar et moi marchons silencieusement à travers la ville endonnie. Mouktar prend congé de moi devant la maison familiale. Dès son départ, je sors ma tabatière de ma poche et vais la vider dans la fosse des toilettes. Puis je la déchire et la jette elle-même dans la fosse.



 Une fois rentré dans ma chambre, je reste en prière jusqu'à l'aube.






18. Cf. Amkoullel, note 33.19. Cette sourate, composée de sept versets et dont le nom signifie “Celle qui ouvre”, sert de base à toutes les prières musulmanes ainsi qu'à toutes les actions de consécration ou du bénédiction.20. Une rekkat (mot arabe, pluriel rukku) représente la séquence des attitudes qui, dans la prière musulmane, vont de la position debout à la position prosternée. Chaque prière est composée de deux rekkat; au minimum, et de quatre au maximum.21. Tierno exprime là non une opinion personnelle, mais l'un des enseignements coraniques.













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