vendredi 30 décembre 2016

La demeure du Pôle et le sceau du Soleil - Turba Philosophorum

   
    Turba Philosophorum

Médaille offerte au Roi-Soleil par le duc d'Aumont. 



Article paru dans Le Miroir d'Isis N° 20 (novembre 2013)

A.A.


Notre  étude  sur  la  figure  et la  fonction  d'Hermès-Idrîs  telles  qu'elles  apparaissent  dans  la  tradition islamique a montré que celui-ci assume une fonction polaire - il est le « pôle des esprits humains » - mais aussi solaire, puisque sa demeure est dans le ciel du Soleil. Or il se trouve que cet aspect tantôt polaire, tantôt solaire n'est pas sans relation avec certaines correspondances numériques, et c'est ce que nous souhaiterions nous attacher à développer quelque peu dans ce qui suit.








mardi 26 avril 2016

Le wahhabisme disséqué : entretien avec Daoud Riffi

Le tombeau de Khadija, première épouse du Prophète saws, avant sa destruction par les Saoud en 1925.

Source : http://www.querellesdorient.fr

Les pétrodollars saoudiens auraient-ils réussi à faire du wahhabisme la nouvelle orthodoxie islamique ? Condamné à ses débuts comme une innovation et une hérésie, souvent confondu avec le salafisme, le wahhabisme saoudien demeure mal connu. Ce qui ne l’empêche pas de susciter la répulsion générale.
Afin d’y voir plus clair, Daoud Riffi, professeur d’histoire et de géographie, chercheur en histoire du monde arabe contemporain, éditeur (éditions Tasnîm) et cofondateur de la librairie militante Lumièresd’Orient.com, revient sur les origines du wahhabisme . 

Propos recueillis par Jihâd Gillon

Pouvez-vous évoquer les origines de Abd al-Wahhab et son parcours « intellectuel » ?

Muhammad Ibn Abd al Wahhab est un imam et prédicateur né en 1703 à ‘Uyayna dans la région du Najd, au cœur de l’Arabie. Le Najd, dépourvu d’intérêt stratégique à l’époque, est alors aux marges de l’Empire ottoman. Il est le fils et le petit-fils de savants ayant fonction de juge pour les oasis de la région. Du fait de son origine familiale il était logique qu’il étudie auprès de oulémas, notamment issus du même milieu hanbalite : comme l’exige la tradition de voyage à des fins de connaissance, il se rend pour cela à La Mecque, Médine et Bassorah, tous proches de son Najd natal. Remarquons d’emblée que son parcours estudiantin est finalement limité. Géographiquement d’abord : il est alors courant pour un tâlib, un étudiant, de parcourir des contrées bien plus grandes – vers Al-Azhar en Égypte, voire la Qarawiyyine marocaine ou encore l’Inde – à la recherche de la science. Qualitativement ensuite : même les hagiographes saoudiens du cheikh wahhabite ne font pas mention de notables ijâzâtes – ces fameuses licences obtenues auprès des maîtres permettant à l’étudiant de transmettre lui-même. Seuls trois savants sont cités par les biographes. Ses environnements géographique et intellectuel furent donc limités à sa région d’origine.

On entend souvent dire que le wahhabisme s’attache à une lecture littérale des textes.

Parler de littéralisme pour cette doctrine est à la fois inexact et périlleux. C’est d’ailleurs un préjugé ayant la vie dure puisque les observateurs européens de l’époque ont déjà l’impression que le wahhabisme est un retour au « mahométisme le plus pur », selon l’expression de l’explorateur William Gifford Palgrave (m. 1888).

Périlleux d’abord : le littéralisme, comme son nom l’indique, implique que l’on s’attache à la lettre même du message. Cela revient à dire que les « non-wahhabites » ne sont pas littéralistes, ne respectant donc pas la lettre du Coran et suivant ainsi leurs interprétations personnelles : c’est exactement le discours que tiennent les wahhabites et on les conforte là dans leurs prétentions à être seuls attachés de manière authentique au message coranique.

Inexact ensuite : le wahhabisme est en réalité une lecture, erronée pour partie et très limitative, d’une certaine variante du hanbalisme. Rappelons que la jurisprudence sunnite est organisée autour de quatre écoles juridiques, dont le hanbalisme. On présente souvent, à tort là aussi, l’école hanbalite comme plus rigoriste que les trois autres – hanafite, malékite, chaféite (renforçant l’idée que le wahhabisme, avatar du hanbalisme, serait un littéralisme). Le savant damascène Ibn Taymiyya (m. 1328), qui a tant fait parler de lui, appartenait à cette école : il sera le modèle d’Ibn Abd al-Wahhab. Ibn Taymiyya a créé la polémique autour de certaines de ses positions, juridiques et théologiques, ce qui lui valut la prison (où il mourra d’ailleurs). Mais malgré ces positions qui attirèrent sur lui les foudres des savants de toutes époques, il resta cependant un savant inscrit dans le cadre de l’islam classique, y compris dans son rapport au soufisme (alors même que ses positions pouvaient être rigides dans ce domaine) : il était d’ailleurs affilié à la confrérie Qadiriyya. Le grand traditionniste (muhaddith) Ibn Hajar al-Asqalani affirme même qu’Ibn Taymiyya, avant sa mort, s’est repenti devant témoin de ses positions, en particulier théologiques.

Toujours est-il qu’Ibn Abd al-Wahhab se rattachera, non à la tradition hanbalite en tant que telle, mais à une certaine lecture qu’il fait d’Ibn Taymiyya, notamment de ses positions problématiques et de sa démarche globale : sa prétention à revenir directement aux Sources islamiques (Coran, Sunna), en dépassant les querelles d’écoles juridiques (d’où l’apparent littéralisme) et en s’opposant ainsi à l’imitation des positions adoptées par celles-ci (al-taqlîd). Ibn Taymiyya sera sa référence, mais le maître damascène était un savant, contrairement à l’« élève » posthume. Le hanbalisme wahhabite est donc doublement limité : c’est un néo-hanbalisme, via un Ibn Taymiyya lui-même revisité. Retour aux sources oblige, Abd al-Wahhab revendiquera également le droit à pratiquer l’ijtihâd (l’interprétation personnelle) dans le domaine juridique, se plaçant ainsi dans la grande tradition des savants majeurs de l’islam, droit que lui dénieront toujours ses opposants.

Cette prétention d’un retour aux sources, au-delà de la vision idéalisée que l’on en a souvent et de son aspect a priori vivifiant, est en réalité la racine du mal et porte en elle les germes de son hétérodoxie. Car ce retour implique nécessairement le rejet des méthodes héritées de la tradition savante des siècles passés, bien qu’Ibn Abd al-Wahhab se soit toujours défendu d’innover, se réclamant ouvertement du hanbalisme. C’est ce rejet de la tradition qui fonde la paradoxale modernité du wahhabisme et portera un coup fatal aux structures socio-intellectuelles du monde musulman, lourd de conséquences aujourd’hui encore.

Le wahhabisme n’est donc pas littéraliste au sens strict – ses partisans interdisent souvent des actes ayant bien un fondement scripturaire – mais il défend une certaine interprétation des Sources qui, pour partie, est anti-traditionnelle, en ce sens qu’elle déroge aux normes fondamentales d’extraction des règles à partir de ces Sources. C’est cette hétérodoxie foncière qui justifiera la violente campagne menée depuis toujours par leurs opposants au sein de la classe des ulémas.

.Les savants de l’époque vont s’attacher à réfuter les thèses d’Abd al-Wahhab, qu’ils qualifient d’hérétique.

Oui, à commencer par Sulayman Ibn Abd al-Wahhab, le propre frère du cheikh wahhabite. Cette histoire des réfutations est d’ailleurs encore dans une large mesure à faire, même si Hamadi Redissi, dans son Pacte de Nadjd, en a posé les jalons.

L’opposition savante va essentiellement prendre la forme de fatwa-s et de lettres récapitulant les causes de condamnation de l’agitateur najdite. L’amplitude des réactions – les savants écrivent depuis le Maroc jusqu’en Inde – est liée à une triple cause. D’abord l’agitation wahhabite a lieu en Arabie, à proximité des lieux saints : les pèlerins du monde entier, confrontés aux troubles que le mouvement génère (les wahhabites font notamment le blocus autour de La Mecque et empêchent l’arrivée des pèlerins), annonceront donc la nouvelle dans leurs contrées d’origine. C’est ensuite l’ampleur elle-même des actes commis par les wahhabites qui explique la réaction internationale : destructions de sanctuaires religieux (tombes de saints notamment ; ils vont même tenter de détruire celle du Prophète) ; pillages et massacres ; remise en cause de l’autorité publique (affiliée à l’Empire ottoman) en décidant d’appliquer de facto des sentences (y compris la peine capitale) sans recours aux tribunaux existants, etc.

C’est enfin la stratégie même du prédicateur najdite qui va provoquer les réactions, stratégie qui en dit long sur sa vision du monde musulman et de lui-même. Dans sa prétention à reproduire la geste prophétique, il va envoyer aux chefs religieux des différentes contrées musulmanes des lettres les avertissant de son « message » (à l’instar du Prophète qui avait envoyé des lettres aux dirigeants – non musulmans eux – entourant l’Arabie) et les enjoignant à la conversion. Ce simple acte est une insulte pour les savants puisqu’il place Ibn Abd al-Wahhab dans le sillage du Prophète et eux-mêmes dans celui des souverains non-musulmans de son époque. C’est, en substance, un acte d’excommunication qu’il fait là, ou au minimum une remise en cause de leur orthodoxie.

Les répliques savantes – dont l’intitulé récurrent parle de lui-même : « Réfutation (radd) de l’égaré qui égare… » – tournent généralement autour des mêmes condamnations. Elles accusent Ibn Abd al-Wahhab de bid’a (innovation blâmable), lui reprochent sa pratique injustifiée de l’ijithâd en contradiction flagrante avec les avis juridiques des quatre écoles, son exclusivisme qui impose une doctrine rigide et unique, ses erreurs méthodologiques graves qui conduisent à l’excommunication, son insolence envers le Prophète, son appel injustifié du jihâd et au meurtre de musulmans, etc. À ces condamnations écrites par des savants géographiquement éloignés s’ajoutent le « Radd », la réfutation, du frère d’Ibn Abd al-Wahhab, Sulayman (qui taxe le chef wahhabite d’ignorant et d’incompétent). Relevons enfin celle du savant Ibn Zayni Dahlan (m. 1886), mufti shafiite de la Mecque, auteur entre autres du célèbre « Fitnatu -l wahhabiyya » (« La Sédition wahhabite »). Celui-ci assimile les wahhabites aux kharijites évoqués par le Prophète de l’Islam dans un fameux hadîth (« Ils sont sortis de l’islam plus vite que la flèche ne sort de l’arc »). Les kharijites sont dans l’histoire musulmane le symbole de la sédition hérétique et de la violence aveugle : l’assimilation des wahhabites à ce groupe sera une constante jusqu’aujourd’hui. À cela s’ajoute, dans beaucoup de critiques faites au mouvement, l’évocation de dits prophétiques condamnant le Najd comme le lieu d’où doivent surgir troubles, séditions et faux prophètes.

Sur quoi se fonde cette pratique, particulière au wahhabisme, de l’excommunication, du takfir ?

Cette tendance à l’excommunication (plus ou moins forte selon les tendances internes à ce mouvement) repose sur deux innovations.

La première innovation, dans le domaine théologique, est initiée par Ibn Taymiyya mais Ibn Abd al-Wahhab la reprendra à son actif. Elle consiste en une subdivision du credo musulman – al tawhîd, l’unicité divine – en deux éléments à observer : la proclamation de l’unicité divine en sa qualité de seigneurie (tawhîd al-rububiyya) et en sa qualité de divinité (tawhîd al-ulûhiyya). Concrètement, et pour résumer, il est possible, selon les wahhabites, de reconnaître la souveraineté divine tout en restant polythéiste car on commet un acte qui relève de la divinisation d’une créature : ils visent ici ceux qui recherchent l’intercession des saints. Cette subdivision, condamnée par de grands savants, tel l’azharite Yusuf al-Djiwi (m. 1946), va contribuer à exclure de l’islam toute une partie des musulmans.

Deuxième innovation, liée à la précédente, dans le domaine juridique : la confusion dans le statut des actes. Là aussi le reproche sera fait par les savants du vivant même d’Ibn Abd al-Wahhab : les wahhabites confondent en effet dans leurs jugements ce qui relève de l’orthopraxie – les questions de fiqh – et ce qui relève de l’orthodoxie – le credo. En droit sunnite, le musulman qui pèche ou qui pratique de manière incorrecte un rite pourra être considéré tantôt comme pécheur, tantôt comme innovateur. Aux yeux du wahhabisme par contre il pourra entrer dans la catégorie du renégat, du kâfir. Cette grave erreur – symptôme d’incompétence foncière d’Ibn Abd al-Wahhab pour les oulémas – aura concrètement des conséquences dramatiques dès l’époque, en particulier dans la véritable guerre qu’Ibn Abd al-Wahhab va mener contre le soufisme et les pratiques populaires associées, à tort ou à raison, au soufisme.

Ces pratiques consistent souvent, entre autres, en la visite faite aux tombes de saints défunts dans l’espoir de s’exposer à leur baraka, bénédiction, ou d’obtenir leur intercession (al-tawassul). Si des controverses entre savants ont toujours existé concernant le statut de l’intercession – on trouve des arguments des deux côtés et des grandes autorités pour ou contre – elles vont prendre un nouveau statut avec le wahhabisme. Alors que les savants du passé qui jugeaient ces pratiques répréhensibles les faisaient entrer dans la catégorie du harâm ou du makrouh – l’interdit ou la forte réprobation – pour Ibn Abd al-Wahhab il s’agit de shirk, d’associationnisme, faisant donc sortir la personne ipso facto de l’islam. La recherche d’intercession, de baraka, etc., ne relève alors plus des questions de fiqh, mais désormais de credo. Ajoutons à cela le fait qu’Ibn Abd al-Wahhab s’arroge le droit de juger, d’appliquer des sentences et de proclamer le jihâd – surtout depuis son alliance avec le chef des Saoud, Muhammad Ibn Saoud (m. 1765) – et l’on devinera les conséquences d’une telle idéologie d’excommunication : les wahhabites déclareront licites de tuer les musulmans, renégats selon eux, dans ce qu’ils estiment être un nouveau jihâd. On mesure la terrible actualité de cette histoire, même si les mouvements takfiristes actuels ont donné un aboutissement encore plus extrême à cette idéologie.

La fin de la seconde Guerre mondiale marque pour vous le début d’une seconde phase du wahhabisme, avec l’entrée de l’Arabie saoudite sur la scène internationale.

Oui en effet. Historiquement on peut dire que le wahhabisme a été renforcé par deux alliances : celle entre Ibn Abd al-Wahhab et Muhammad Ibn Saoud d’une part et celle entre Franklin D. Roosevelt et Abd al-Aziz Ibn Saoud d’autre part.

La première alliance, en 1745, avait assuré à la doctrine religieuse un bras armé dont la fonction était d’incarner la force politique et militaire du wahhabisme, ce dernier étant strictement religieux. D’où les deux dynasties structurant jusqu’à aujourd’hui l’Arabie saoudite : les Ahl al-Shaykh, élite religieuse descendante d’Ibn Abd al Wahhab, et celle des Saoud, la monarchie au pouvoir.

La seconde alliance, entre le président américain et le roi saoudien en 1945, aura pour conséquence la pérennisation de ce pouvoir par un double élément. D’abord l’Arabie saoudite sort de la sphère d’influence britannique pour rejoindre celle des États-Unis ; rappelons-nous que les chefs arabes s’étaient alliés à l’Angleterre contre l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale. Avec l’alliance américano-saoudienne, les Saoud s’assurent la protection de la future première puissance mondiale.

Ensuite, avec la découverte du pétrole, cette alliance va devenir un partenariat économique durable, achevant l’impunité saoudienne à tous les niveaux. Protection politique, puissance économique : l’Arabie saoudite est durablement installée comme un État respectable à part entière. Ce que montrent tout récemment encore les contrats de dix milliards d’euros signés à Riyad par Manuel Valls, si « regardant » pourtant sur la question de l’islam en France…

.Les autorités saoudiennes se défendent en arguant que le wahhabisme fait partie de leur tradition. C’est pourtant un mouvement religieux bien peu traditionnel.

Avec le wahhabisme nous sommes dans le cadre de ce que l’on peut appeler « l’invention d’une tradition », pour reprendre une expression de l’historien Eric Hobsbawm. En effet, comme expliqué précédemment1, le wahhabisme, dès son origine, entre en rupture avec une tradition islamique pluriséculaire.

Pour comprendre cela il faut revenir sur ce qui constitue La tradition à l’époque, c’est à dire l’orthodoxie sunnite héritée (ahl al-sunna wa al-jamâ’a). Celle-ci se concentre autour de trois éléments qui englobent l’entièreté de la vie religieuse du croyant : la foi, le droit, la spiritualité.

Ces trois domaines trouvent leurs sources dans le fameux « hadith Jibril », ainsi nommé car il narre un dialogue entre le Prophète et l’ange Gabriel (Jibrîl en arabe), qui prit apparence humaine pour l’occasion. Parmi les questions posées par l’ange au Prophète on retiendra les « qu’est-ce que al-îmân [la foi], al-islâm (la soumission à Dieu) et al-ihsân [l’excellence] ? ». Ces trois éléments fondamentaux donneront naissance aux trois grands domaines de la connaissance en islam, avec chacun sa méthodologie, ses grandes autorités et son vocabulaire spécifique : la théologie (îmân) avec ses trois écoles ; le droit (islâm) avec ses quatre écoles ; la spiritualité (ihsân) avec ses « écoles » que sont les confréries soufies. La « sortie » de la tradition opérée par le wahhabisme aura lieu dans ces trois domaines fondamentaux : par leur critique des interprétations du dogme faites par les écoles théologiques (les wahhabites auront une tendance marquée à l’anthropomorphisme) ; par leur relativisation, voire leur condamnation, des écoles juridiques (madhab-s) ; par leur détestation de toutes les confréries soufies.

Une fois l’Arabie conquise, en 1925, le travail conjugué du pouvoir politique (renforcé par les pétrodollars) et religieux (avec la dynastie des Ahl al-Shaykh) sera de normaliser le wahhabisme et de convaincre qu’il n’est pas une innovation mais bien l’islam des salaf-s, des premières générations de l’islam : le « salafisme ». Pour cela le royaume wahhabite va étendre sa propagande : par le financement de fondations religieuses dans le monde et d’ouvrages dans toutes les langues ; par la diffusion du message auprès des pèlerins (qui reviennent très souvent avec des livrets wahhabites) ; par la création d’universités qui copieront les modèles préexistants, en particulier celui d’al-Azhar en Égypte. Ces universités, au mode de fonctionnement moderne, sont aujourd’hui encore un outil majeur dans la « wahhabisation » du monde musulman.

Car il faut insister là-dessus : il n’y avait aucune tradition de ‘ilm, de connaissance religieuse forte, dans l’Arabie centrale avant Ibn Abd al-Wahhab. Les historiens et biographes arabes du XIXe siècle comme les chercheurs occidentaux actuels s’accordent pour dire qu’il n’y a pas à l’époque de filiation intellectuelle reliant le Najd à la grande tradition hanbalite médiévale de Syrie ou d’Irak. Pour reprendre l’expression du chercheur Nabil Mouline, Ibn Abd al-Wahhab était « l’homme de quelques livres ». Les étudiants najdites d’alors étaient contraints de voyager pour étudier car il n’y avait pas de savants faisant autorité dans leur région. Entendons « savants » au sens d’hommes de sciences transmetteurs de sanad-s, ces chaînes de transmission qui seules accordent une légitimité au savant. Fait notable : jusqu’au début du XXe siècle les biographes officiels du prédicateur najdite ne chercheront pas à éluder cette absence de légitimité scientifique. L’unique bagage intellectuel livresque d’Ibn Abd al Wahhab, le couple « Ibn Taymiyya-Ibn al-Qayyim » (élève du premier), était parfaitement assumé. Il faudra attendre la prise de pouvoir définitive des Saoud en Arabie, en 1925, pour que l’on commence à chercher une légitimité plus ancienne. C’est à ce moment que commence l’invention de la tradition.

Dans Les Clercs de l’Islam, Nabil Mouline montre bien comment s’est élaborée cette orthodoxie wahhabite, par une institutionnalisation artificielle de la secte d’hier. Les oulémas-historiens officiels vont construire de toute pièce un passé intellectuel au Najd, forgeant des sanad-s sans preuve scripturaire. C’est le cas par exemple des travaux du cheikh Abdallah Bassam, contraint de s’appuyer sur des récits populaires évoquant des miracles pour justifier les incohérences historiques de son travail, un comble pour des hommes qui détestent l’évocation de récits surnaturels ! Parallèlement est élaborée une pseudo-histoire : celle d’un monde musulman, en particulier l’Arabie, où les populations seraient retombées dans un paganisme pire que celui de la Jahiliyya, l’anté-islam. Les élites n’auraient été quant à elles que composées de « savants-ignorants », imitateurs des erreurs juridiques passées et de soufis innovateurs. Le salut ne serait donc dû qu’à la doctrine d’Ibn Abd al-Wahhab et à l’épée des Saoud. La tradition est désormais inventée.

.Par quels processus ce wahhabisme est-il en train de s’imposer comme l’islam orthodoxe ?

Il y a plusieurs causes à cette « réhabilitation de l’hérésie », selon l’expression de Hamadi Rédissi.

D’une part nous avons vu que, pétrodollars et contrôle des Lieux saints aidant, l’Arabie saoudite avait tous les moyens pour étendre sa propagande : par l’aide financière apportée à l’édition d’ouvrages, la construction de mosquées et de centres islamiques partout dans le monde.

Un second élément sera déterminant dans l’audience sans cesse accrue des idées wahhabites : la destruction des structures socio-culturelles des sociétés musulmanes. Ici le rôle de la colonisation sera central notamment dans les colonies françaises. Pour résumer, on peut dire que la colonisation crée deux ruptures. D’abord, en s’appuyant sur certains acteurs officiels de l’islam institutionnel (oulémas, chef de confréries…), les autorités coloniales vont alimenter les préjugés véhiculés par les intellectuels partisans d’une réforme de l’Islam. Ces préjugés font des savants officiels et des confréries soufies des relais coloniaux et la source d’abrutissement des populations. Les conséquences de la stratégie coloniale seront dramatiques : cela va définitivement discréditer les institutions religieuses traditionnelles, perçues comme collaborationnistes2, ouvrant ainsi la porte à de nouveaux acteurs qui véhiculeront les idées wahhabites. Deuxième rupture : la colonisation achève le processus de pénétration de la modernité en pays de l’Islam – modernité portant en elle les germes de destruction de la tradition.

Modernisation des sociétés et évacuation des anciennes élites traditionnelles laisseront le terrain libre à une figure inédite qui deviendra centrale dans le paysage islamique et dans sa « wahhabisation » : l’intellectuel (muthaqqaf). Ce muthaqqaf est un « touche à tout » : tantôt journaliste, tantôt écrivain, tantôt penseur, tantôt militant politique. Il va progressivement remplacer le savant. Il serait trop long de relever ici l’importance que ces intellectuels vont avoir dans l’introduction du wahhabisme dans la sphère de l’orthodoxie, mais notons simplement que ceux-ci vont jouer un rôle majeur dans les mouvements indépendantistes qui prendront le pouvoir après la colonisation. À l’indépendance c’est leur vision de l’islam qui sera très largement promue : en particulier la relativisation de l’héritage juridique traditionnel et la détestation du soufisme (notamment populaire). Ils participeront à la construction de l’histoire mythologique dont je parlais, où l’islam traditionnel sera présenté comme la source de la déchéance du monde musulman et de son « retard » dans son « développement » face à l’Occident. Le « progrès », en particulier technique, deviendra l’obsession des intellectuels du monde arabe, au moment même où, en Europe, des voix se font entendre pour dénoncer les dérives de la modernité… mais cela est une autre histoire.

1. Voir la première partie de cet entretien


2. Cette remise en cause d’un prétendu collaborationnisme foncier des élites traditionnelles (savants et soufis) reste à faire. Différents travaux d’historiens permettent cependant d’affirmer que cette vision est largement exagérée, pour ne pas dire fausse. Le confrérisme soufi en particulier sera la force majeure du jihad lancé contre les armées coloniales. La colonisation de l’Afrique du Nord par exemple, voit une forte opposition des confréries qui seront dans la ligne de mire des autorités coloniales : Kattâniyya, Rahmâniyya, Sanûsiyya par exemple. La figure de l’émir Abdel Kader étant la plus illustre, mais non la seule.

samedi 23 avril 2016

Cheikh al-Alawî - L'Unicité de l’Être





Source : Titus Burckhardt - Un Saint Soufi du XXème siècle (Le cheikh Ahmad al-'Alawî)

Le Guide des éléments de la connaissance religieuse de Ibn 'Ashir, dont Al-Minah al Qud-dûsiyyah (Les dons sanctifiés) du Cheikh al-Alawî est un commentaire, formule comme suit ce qui doit nécessairement être attribué à Dieu : " Être, non-commencement, non-fin, indépendance absolue, incomparabilité, unité d'essence, de qualité et d'activité, puissance, volonté, connaissance, vie, ouïe, parole, vue."
Avant de considérer quelques-unes des formules personnelles du Cheikh al-Alawî sur la doctrine de l'Unicité de l’Être, voyons ce qu'il cite du "cheikh de nos cheikhs", Mawlây Al-'Arabi ad-Darqâwî :
" Comme j'étais en état de souvenir, les yeux baissés, j'entendis une voix disant : Il est le premier et le dernier, l'extérieur et l'intérieur. Je restai silencieux et la voix répéta cela une deuxième fois, puis une troisième fois; je dis alors "pour le premier je comprends, pour le dernier je comprends et pour l'intérieur je comprends, mais quant à l'extérieur, je ne vois rien que des choses créées." Et la voix reprit : " S'il y avait quelque extérieur autre que Lui-même, je te l'aurais dit". A cet instant, je réalisai toute la hiérarchie de l'Être absolu".
Le Cheikh al-Alawî commente ainsi : " Il explique ici ce qui appartient à Dieu. Vois donc, ô serviteur, ce qui t'appartient, car, si tu te qualifiais de quelqu'une de ces qualités, tu serais en conflit avec ton Seigneur.


" A Dieu appartient la prérogative de l'Être, et l'Être est le véritable soi de Celui qui est. C'est l'Être absolu qu'on ne peut limiter, ni mesurer, ni mettre de côté. Il ne peut exister un autre être à côté de cet Être, en vertu de Son infinité, de Sa force, de Sa manifestation et de l'immensité de Sa lumière.


Tu devrais savoir que cet Être ne tolère pas de négation dans l’œil intérieur des gnostiques, pas plus que les objets sensibles ne tolèrent de négation dans la vision de ceux qui sont voilés (par l'ignorance). Et même, l'évidence de la vérité spirituelle pour l'intellect est plus forte et plus directe que l'évidence de l'objet sensible pour les sens. Ainsi, la manifestation de l'Être absolu s'impose à la perception du soufi de telle sorte qu'il est complètement submergé dans sa réalisation de l'infini. S'il parcourt le vaste sans-commencement, il ne découvre aucun point de départ et s'il se tourne alors vers le sans-fin, il ne trouve ni limite ni but. Il plonge dans les profondeurs du mystère le plus secret et ne découvre pas d'issue, puis il s'élève à travers la hiérarchie de la manifestation extérieure et ne trouve pas d'évasion, de sorte que, dans sa perplexité il implore un refuge. Alors, les vérités des noms et des qualités s'adressent à lui, disant : " Cherches-tu à limiter l'Essence ? Voudrais-tu lui attribuer des dimensions ? Tu es dans une station qui comporte la connaissance des secrets des noms et des qualités. Qu'as-tu à faire avec les choses créées ?" Là-dessus, il s'abandonne à l'Être et réalise qu'il n'y a, en dehors de Lui, ni néant ni être."


En ce qui concerne l'incomparabilité Divine, il fait le commentaire suivant :


" Une autre qualité nécessaire est la dissemblance de Dieu à l'égard de ce qui est contingent, mais cette qualification n'est pas un support pour les gnostiques puisqu'il n'entre point de comparaison dans leur pensée... Pour eux, celui qui voit est inclus dans ce qui est vu. Il n'y a rien qui ait l'être en dehors de Dieu pour pouvoir Lui être comparé. Pourtant cette qualification d'incomparabilité est utile à ceux qui sont voilés - bien plus, elle est l'arche même de leur salut.


" La vérité transcende toutes les qualités des choses contingentes et, si, de Sa qualité de transcendance, l'enveloppe extérieure est retirée pour les gnostiques, ils sont frappés d'étonnement car ils découvrent que la vérité transcende la transcendance. Ils désirent alors d'écrire ces mystères merveilleux, mais la profusion des lettres sur leur langue leur fait obstacle; il se peut donc que surgisse une formule ressemblant à une comparaison et risquant d'offenser l’oreille de ceux qui sont voilés, bien que cette expression soit, en réalité, une affirmation extrême de la transcendance.


" Nul n'est à l'abri du piège qui consiste à qualifier la vérité et à faire des comparaisons à son sujet, sauf celui qui devient le compagnon des gnostiques et foule le sentier de ceux qui réalisent l'unité...


" Comment serait-il à l'abri de limiter la vérité, celui qui la conçoit comme éloignée ? Et comment franchirait-il les frontières de l'ignorance si l'univers créé existe encore à ses yeux ?...


" Il ne sert à rien d'affirmer Sa transcendance par la langue en affirmant dans le cœur Sa ressemblance avec d'autres choses. Si tu es voilé, en paraissant affirmer Sa transcendance tu affirmes en fait Sa ressemblance avec autre que Lui par ton incapacité de concevoir la vérité de Sa transcendance, tandis que si tu Le connais, en paraissant Le comparer à d'autres, tu affirmes en fait Sa transcendance par l'effacement total de ton être en Son Être. En un mot, l'affirmation de Sa ressemblance par les Gens transcende l'affirmation de Sa transcendance par la généralité.


" Une autre vérité que l'on doit croire au sujet de Dieu est Son unité en Essence, Qualités et Activités car il n'est pas composé de parties ni multiple.


" L'unité de la vérité ne permet pas que rien lui soit ajouté, car, en vérité, celle-ci n'admet pas de diminution : " Dieu était, et rien n'était avec Lui". " Il est maintenant tel qu'Il était"; les Qualités n'existent pas par elles-mêmes de sorte qu'elles soient indépendantes dans leur être ou qu'elles soient distinctes de ce qu'elles décrivent, et qui est l'Essence.


" Quant à l'unité dans les Activités, cela signifie qu'il ne peut y avoir d'acte, si ce n'est l'Acte de Dieu.


" Les Gens peuvent être divisés en trois groupes. Le premier est le groupe de ceux qui voient qu'il n'y a pas d'agent si ce n'est Dieu, réalisant ainsi l'unité dans les Activités par voie de perception intellectuelle directe et non simplement par voie de croyance, car ils voient l'unique agent à travers la multiplicité des actes. Le deuxième est le groupe de ceux qui réalisent l'unité dans les Qualités, c'est-à-dire que nul n'a ouïe, vue, vie, parole, puissance, volonté, connaissance si ce n'est Dieu. Le troisième est le groupe de ceux qui réalisent l'unité de l'Essence et qui sont voilés à l’égard de tout autre chose parce que l'infinité de l'essence leur a été dévoilée; de sorte qu'il ne reste plus de place pour l'apparence d'aucune chose créée. Ils disent : " En vérité, il n'y a rien si ce n'est Dieu ", car ils ont tout perdu sauf Lui. Ceux-ci sont les Gens de l'essence et les gnostiques unifiants, et tous les autres sont voilés et inattentifs : ils n'ont pas goûté la saveur de l'identité ni senti le parfum de la solitude, mais ils ont seulement entendu parler de cette doctrine et ils croient y adhérer parce qu'elle est venue à leurs oreilles. En fait, ils sont loin de la vérité et séparés d'elle.


" Quant à ses Qualités de puissance, volonté, connaissance, vie, ouïe, parole, vue, elles sont comme un voile sur l'Essence car la force surabondante de Sa manifestation extérieure dresse des écrans. Ainsi, la puissance est le voile du Puissant, la volonté, le voile de Celui qui veut, la connaissance, le voile du Connaissant, la vie, le voile du Vivant, l'ouïe, le voile de Celui qui entend, la vue, le voile de Celui qui voit et la parole, le voile de Celui qui parle.


" De même, les Qualités sont voilées à la vue : ainsi la puissance est voilée par les manifestations extérieures de puissance, la volonté par les diverses impulsions, la parole par la différenciation des lettres et des voix, la vie par son inséparabilité de l'essence, l'ouïe et la vue par la puissance de leurs manifestations dans les créatures et la connaissance par son extrême capacité d'embrasser toutes les choses connues.


" Ces Qualités sont de trois sortes et chaque groupe a son monde qui lui est propre. L'ouïe, la vue, la parole sont les qualités du Monde des sens humains, la puissance, la volonté, la connaissance sont celles du Monde de la souveraineté ('âlam al-Malakût), tandis que la vie est celle du Monde de la domination et aucune d'elles n'est séparées de l'Essence, en vertu de sa capacité de tout embrasser et de sa transcendance à toute localisation.


" Mais lorsque les Gens de Dieu parlent des Qualités comme dépendantes des choses crées, ils veulent dire qu'elles dépendent d'elles-mêmes sous leur rapport de manifestation extérieure, puisque l'existence est tissée des qualités tout comme une natte est tissée de joncs. Ainsi, les Qualités, loin d'être formées de créatures, sont elles-mêmes le véritable tissus de toutes les choses existantes. A vrai dire, si tu examines tout ce qui est, tu ne trouveras rien qui soit ajouté à l'unité du Divin - unité en Essence, Qualités et Activités.


" L'acte ne fait qu'un avec l'agent avant et après sa venue à l'existence : ce n'est pas de lui-même qu'il apparaît mais seulement si Celui-ci le manifeste et Se manifeste en lui, car les choses ne sont rien en elles-mêmes.


" En énumérant ainsi les prérogatives nécessaires de Dieu, il ne prétend pas les limiter car les qualités de la vérité sont sans limites et ne peuvent être circonscrites; il cherche seulement à rendre son exposé plus accessible à l'entendement humain."


Dans son enseignement oral, le cheikh avait l'habitude de paraphraser comme suit les formules du cheikh Al-Bûzîdî sur ces vérités : " L'infini ou le monde de l'absolu que nous concevons comme étant en dehors de nous est, au contraire, universel et existe au-dedans de nous aussi bien qu'au dehors.


Il n'y a qu'un monde, c'est Lui. Ce que nous regardons comme le monde sensible, le monde fini du temps et de l'espace, n'est rien qu'un conglomérat de voiles qui cachent le monde réel. Ces voiles sont nos propres sens : nos yeux sont les voiles de la véritable vue, nos oreilles les voiles de la véritable ouïe et il en est de même sens.


Pour que nous prenions conscience de l'existence du monde réel, il faut écarter les voiles des sens... Que reste-il alors de l'homme ? Il reste une faible lueur qui lui apparaît comme la lucidité de sa conscience... Il y a parfaite continuité entre cette lueur et la grande lumière du monde infini et, lorsque cette continuité a été saisie, notre conscience peut (au moyen de la prière) prendre son essor, se déployer pour ainsi dire dans l'infini et ne plus faire qu'un avec Lui, de sorte que l'homme parvient à réaliser que l'infini seul est, et que lui, la conscience humaine, existe seulement comme un voile. Une fois que cet état a été réalisé, toutes les lumières de la vie infinie peuvent pénétrer l'âme du soufi et le faire participer à la vie Divine, au point qu'il ait quelque droit de s'écrier : " Je suis Allâh." L'invocation du nom Allâh est comme un intermédiaire qui va et vient entre les lueurs de la conscience et les splendeurs éblouissantes de l'infini, affirmant la continuité entre elles, les entrelaçant dans une relation de plus en plus intime jusqu'à ce qu'elles soient "fondues dans l'identité".


Le cheikh fait quelques commentaires détaillés sur les opposés des Qualités Divines qui sont énumérés par Ibn 'Ashir comme étant impossibles en ce qui concerne Dieu. Nous ferons des citations de ce qu'il dit au sujet du néant, de l'extinction, de la mort, de la surdité, du mutisme et de la cécité :


" Il parle ici de ce qui est impossible en ce qui concerne Dieu et inévitable pour le serviteur et, par "serviteur", les Gens entendent le monde, de son zénith sous le trône, à son nadir aux confins inférieurs de la création; c'est à dire, tout ce qui est entré dans l'existence au mot : "Sois", tout ce qui est "autre". Prends donc conscience, mon frère, de tes propres attributs et regarde avec l’œil du cœur le commencement de ton existence lorsqu'elle a surgi du néant, car lorsque tu auras vraiment pris conscience de tes attributs, Il t'enrichira des Siens.


" L'un de tes attributs est le pur néant qui t'appartient ainsi qu'au monde dans sa totalité. Si tu reconnais ton néant, Il t'enrichira de Son Être...
" L'extinction aussi est un de tes attributs. Tu es déjà éteint, mon frère, avant de subir l'extinction et tu n'es rien, avant même d'être annihilé. Tu es une illusion dans une illusion et un néant dans un néant. Quand as-tu eu l'existence pour que tu puisses être éteint ? Tu es comme un mirage dans le désert que l'homme altéré prend pour de l'eau jusqu'à ce qu'il y arrive et découvre qu'il n'est rien; mais à sa place il trouve Dieu (Coran XXIV, 39). De même, si tu venais à t'examiner toi-même, tu trouverais que ce "toi" n'est rien et tu y trouverais Dieu; c'est-à-dire que tu trouverais Dieu, au lieu de te trouver toi-même, et il ne resterait rien de toi qu'un nom sans forme. L'Être en lui-même appartient à Dieu, non à toi : si tu parvenais à réaliser la vérité du sujet et à comprendre ce qui est Dieu, en te dépouillant de tout ce qui n'est pas à toi, tu découvrirais que tu es comme le bulbe d'un oignon. Si tu le pèles, tu enlèves peau, puis la deuxième, la troisième et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de l'oignon.


Ainsi est le serviteur à l'égard de l'Être de la vérité.


" On dit que Râbi'ah al-Adawiyyah rencontra un gnostique et l'interrogea sur son état; il répondit : " J'ai marché dans la voie de l'obéissance et n'ai point péché depuis que Dieu m'a créé", sur quoi elle s'écria : " Hélas, mon fils, ton existence est un péché auquel nul autre ne peut être comparé."


" Marche donc, mon frère, dans la voie de ceux qui réalisent l'unité et affirment que l'Être n'appartient pas à d'autres qu'à Dieu, car, si quelqu'un parmi les Gens s'attribue l'Être à soi-même, il est coupable d'idolâtrie. Pourtant, la généralité ne peut éviter d'affirmer l'existence d'autres que Dieu, bien que, ce faisant, elle affirme tous les maux.


" La vie n'est pas un de tes attributs, car tu es mort sous l'apparence de la vie, comme un possédé qui prétend être quelqu'un qu'il n'est pas. Mais si tu étais amené devant ton Seigneur, ton corps gisant comme celui d'Adam, ton père, Il t'insufflerait de Son esprit et te créerait à Son image; alors, ayant réalisé ton état de mort, tu pourrais dire sans erreur :
" Je suis vivant", tandis qu'auparavant, en t'attribuant la vie et en t'accordant une existence indépendante tu étais en conflit avec ton Seigneur.


" Un autre attribut du serviteur est la surdité. Tu es sourd, en ce moment, ô serviteur, et l'ouïe n'est pas dans ta nature.


Dieu est Celui qui entend et c'est parce que tu attribues à toi-même cette faculté que tu es sourd. Bien que tu aies des oreilles, tu n'entends pas. Si tu pouvais entendre, tu entendrais la parole de Dieu à chaque instant et en toute circonstance, car Il n'a jamais cessé de parler. Or qu'entends-tu de cette parole et que comprends-tu de ce discours ? Tu es sourd et encore au creux du néant. Mais si tu venais à l'Être, tu entendrais alors la parole de l’Universellement Adoré et si tu pouvais l' entendre, tu y répondrais. Pourtant, comment pourrais-tu répondre puisque le mutisme est une de tes qualités ? Comment viendrais-tu prétendre à la parole qui est un des attributs de ton Seigneur ? Si tu étais vraiment capable de parler, tu pourrais servir de maître, mais aux pieds d'un muet, nul ne vient s'asseoir. Si tu prenais conscience de ton mutisme, Il t'enrichirait de Sa parole, tu arriverais à parler avec la parole de Dieu et tu t'entretiendrais avec Lui, de telle sorte que ton ouïe serait l'ouïe de Dieu et que ce que tu entendrais viendrait entièrement de Dieu.


" La cécité, ô serviteur, est un autre attribut de tes attributs. Si tu étais capable de voir, tu apercevrais Son nom, l' "Extérieur", mais maintenant tu ne vois que des apparences. Où est ta vision de la manifestation de la vérité, quand les choses autres que Lui sont plus évidentes à ta vue ? Loin de Lui qu'il puisse y avoir quelque voile sur Sa manifestation ! C'est seulement que la cécité, ton attribut, t'a vaincu et tu es devenu aveugle bien que tu aies des yeux; uniquement pour t'être attribué la vue. Mais si tu prends conscience de ta cécité et si tu cherches à t'approcher de Lui par des actions telles que Son bon plaisir les agrée de toi, alors, Il sera ton ouïe et ta vue et quand Il sera ton ouïe et ta vue, tu n'entendras que Lui et ne verras que Lui, car tu le verras avec Sa vue et tu l'entendras avec Son ouïe.


" Considère bien ton attribut de cécité et médite sur la sagesse qui consiste à l'attribuer à toi-même; alors apparaîtront sur toi les rayons de la vision. Puis, tu entendras ce que tu n'entendais pas et tu verras ce que tu ne voyais pas, mais cela n'est possible que par la connaissance de toi-même et la méditation sur le néant qui est tien de plein droit.


" C'est Dieu qui a manifesté les choses par Sa propre manifestation en elles, comme l'a dit précisément une gnostique :


C'est Toi que Tu manifestas dans les choses, quand Tu les créas.
Et voici qu'en elles, les voiles sont levés de Ta face.
L'homme, par celle que Tu retranchas de Ton propre soi,
N'est pas uni à Toi ni séparé de Toi."


Ibn 'Ashir formule comme suit "les preuves" de l'éternité de Dieu : " Si l’Éternité n'était pas nécessairement Son attribut, Il devrait obligatoirement être éphémère, soumis aux changements et aux vicissitudes. Si l'extinction était possible, l’Éternité serait bannie."


Et le cheikh commente : " A chaque démonstration, il dit : " Si telle ou telle chose n'était pas le cas, alors ce serait telle et telle autre", selon la manière des logiciens et cela convient aux jeunes qui commencent à apprendre la doctrine de l'islam, mais les gnostiques, qui sont fermement établis dans la station de la vision face à face, ne perdent pas leur temps à de tels enseignements; ils auraient honte devant Dieu de s'exprimer en ces termes, même sans imaginer l'existence de phases et vicissitudes dans la Divinité - en fait, cela est impossible pour le cerveau des gnostiques et ne trouverait place où se faire admettre en leur intelligence. La certitude à laquelle ils sont parvenus est telle qu'ils n'utilisent ni preuve logique ni démonstration, même méthode d'enseignement, d'autant qu'ils sont revêtus du manteau de la proximité dans la présence de la contemplation directe.


" Ils conçoivent la preuve en un autre sens cependant; par exemple, de la façon suivante, si l'extinction qui est pur néant était possible, l'Être pur, attribut intime de l'éternité serait banni. Ainsi, l'éternité serait-elle retranchée de Ce qui est éternel, puisque nous avions parlé de néant en Sa présence; tandis que, non seulement l'être relatif mais aussi le néant s'évanouissent en cette noble présence. Dieu était, et il n'y avait ni néant ni être à côté de Son Être.


" Quant au pur néant, si tu pouvais l'examiner après l'avoir conçu, tu y découvrirais une vérité de Ses vérités, puisque aucune vérité n'est dépourvue de la vérité de l'Essence. Précisément, l'Essence est nommée la Vérité des vérités. Ainsi, toute impossibilité a une vérité Divine sous-jacente que les hommes ne conçoivent généralement pas et cette vérité doit être entendue selon Sa parole : De quelque côté que vous vous tourniez, là est la face de Dieu. Les choses se trouvent cachées dans leurs opposés et, sans l'existence des opposés, Celui qui oppose ne serait pas manifesté.


" Nul ne comprend ce que je viens de dire sauf celui qui a réalisé la vérité de l'unité de l'Essence et tout ce qu'implique cette vérité. Celui qui est voilé risque de prendre l'unité comme signifiant que Dieu est Un, en ce que Son essence n'est pas composée ou en ce qu'il n'y a pas d'essence comparable à elle. Il ne perçoit pas que l'unité refuse d'admettre que la moindre chose lui soit coexistante.


" Ne compte pas ce monde comme une chose et ne crois pas qu'il ait quelque altérité à l'égard de la Divine Présence ou qu'il Lui soit étranger, car il n'est rien qu'une de Ses lumières. Dieu est la lumière des cieux et de la terre (Coran XXI, 35).


En commentaire de ce dernier verset, il fait suivre un autre passage du Coran : Ainsi Nous montrâmes à Abraham le royaume des cieux et de la terre, afin qu'il fût de ceux qui possèdent la certitude. Quand la nuit se fut étendue sur lui, il vit un astre et dit : " Voici mon Seigneur." Puis quand il disparut, il dit : " Je ne saurais aimer ceux qui disparaissent."


Quand il vit la lune se lever, il s'écria : " Voici mon Seigneur" et quand elle disparut, il dit : " Si mon Seigneur ne me pas, je serai forcement parmi le peuple des égarés." Et quand il vit le soleil se lever, il s'écria : " Voici mon Seigneur, c'est le plus grand !" Mais quand il disparut, il dit : " Ô mon peuple, en vérité je suis innocent de tout ce que vous associez à Dieu. En vérité, j'ai tourné mon visage vers Celui qui créa les cieux et la terre" (Coran VI, 75-79).


" Abraham ne disait pas : Voici mon Seigneur dans le sens d'une comparaison, mais il parlait ainsi pour affirmer d'une manière absolue la transcendance de Dieu, quand lui fut révélée la Vérité de toutes les vérités, désignée dans le noble verset :
De quelque côté que vous vous tourniez, là est la face de Dieu. Il informa son peuple de cette vérité, afin que ce dernier puisse faire preuve de piété envers Dieu à propos de chaque chose. Tout cela se référait à ce qui lui avait été révélé sur la souveraineté des cieux et de la terre, de sorte qu'il découvrit la vérité du Créateur existant en toute chose créée.


Il voulut alors faire partager aux autres la connaissance à laquelle il était parvenu, mais il vit que leurs cœurs étaient détournés de la pure doctrine de l'unité pour laquelle Dieu l'avait choisi, il dit donc : Ô mon peuple, en vérité, je suis innocent de tout ce que vous associez à Dieu. "


Quant aux mots : Je ne saurais aimer ce qui disparaît, le cheikh les explique ainsi, dans un autre passage :


" Bien que la Vérité se manifeste à Ses serviteurs sous certaines formes, encore est-elle jalouse pour ses autres formes de manifestation dans lesquelles ils l'oublient, car la forme limitée à laquelle ils s'attachent est bien souvent de la plus éphémère brièveté... Abraham ne voulait pas être fidèle à Dieu en quelques formes éphémères, sans Le reconnaître en toutes, c'est pourquoi il dit : Je ne saurais aimer les chose qui disparaissent, c'est à dire, je ne veux pas connaître Dieu en une chose plutôt qu'en une autre, de crainte qu'à la disparition de cette chose, je ne L'oublie. Bien plus, j'ai tourné mon visage et, de quelque côté que je le tourne, il y a la beauté de Dieu.


" Abraham avait une certaine préférence pour l'un de ses fils et Dieu l'éprouva en cela, lui donnant l'ordre de le sacrifier; Abraham montra son obéissance, prouvant ainsi sa sincérité."


Il dit ailleurs : " C'est Sa volonté que tu Le connaisses en ce qu'Il veut, non en ce que tu veux; va donc comme Il va et ne cherche pas à montrer le chemin. Si tu Le connaissais dans l'Essence, tu ne Le nierais pas dans les manifestations de celle-ci. Sa volonté est que tu Le connaisses vraiment et non pas seulement par ouï-dire.


" L'extérieur n'est voilé par rien d'autre que par la puissance des manifestations, sois donc présent à Lui et non voilé de Lui par ce qui n'a pas d'être en dehors de Lui. Ne t'arrête pas à l'illusion des formes et n'accorde pas d'attention à l'apparence extérieure des réceptacles.


" Ne Le connais pas seulement dans Sa beauté, niant ce qui te vient de Sa majesté, mais acquiers une profonde science en tous les états et considère-Le comme il convient dans les opposés. Ne Le connais pas seulement dans l'expansion, Le niant dans la contraction, et ne Le connais pas seulement quand Il accorde, Le niant quand Il retient, car une telle connaissance n'est que de surface. Ce n'est pas une connaissance née de la réalisation."


Il illustre plus loin ces remarques, au sujet du symbolisme du pèlerinage. Après avoir mentionné que la "circumambulation" autour de la Ka'bah exprime l'état de submersion dans la présence de l'unité, il dit que Safa et Marwah, les deux rochers à l'extérieur de la Sainte Mosquée, représentent respectivement la beauté et la majesté.


" Les allées et venues des gnostiques entre ces deux stations sont comme le balancement de l'enfant dans le berceau. C'est la main de la Divine sollicitude qui les fait mouvoir de-ci, de-là et les protège dans les deux états, de telle sorte qu'ils n'en subissent point d'épreuve puisqu'ils ont déjà, en vertu de leur "circumambulation", été submergés dans la présence de l'unité et sont devenus comme une parcelle de celle-ci. Ainsi, ni la majesté ni la beauté ne les affectent intérieurement, car ils sont déjà à l'intérieur de l'une et de l'autre, alors que, pour tout autre qu'eux, chacune d'elles est une épreuve. Nous vous éprouvons par le mal et par le bien (Coran XXI, 35). Pour le gnostique, la majesté Divine n'est rien d'autre que la beauté Divine, et c'est ainsi qu'il se réjouit en l'une et l'autre à la fois. Notre cheikh, Sidi Muhammad al-Bûzîdî, disait souvent dans ses moments de souffrance : " Ma majesté ne fait qu'un avec ma beauté" et on pouvait alors le voir encore plus rayonnant de bonheur et plus surabondant en sagesse que lorsqu'il était dans une phase de beauté. Un jour, il fut pris d'une telle crise que l'une de ses jambes et l'un de ses bras furent paralysés, et quand nous arrivâmes auprès de lui, tout attristés, les premières paroles qu'il nous dit furent les suivantes : " Depuis que je suis entré dans la voie, je n'ai pas trouvé d'expression plus éloquente de la Vérité que celle-ci : je m'endormis pendant une partie de cette nuit bénie et, en m'éveillant, je touchai mon bras paralysé avec la main de celui que je peux mouvoir; je crus que c'était autre chose que moi-même car mon bras sans vie ne sentait pas mon contact. Je le pris donc pour un corps étranger et j'appelai les gens de la maison pour m'allumer, disant :" Il y'a ici un serpent auprès de moi. Je le tiens". Et quand ils allumèrent la lampe, je trouvai la main de l'un de mas bras serrant l'autre et point de serpent auprès de moi ni, en vérité, rien d'autre que moi-même, aussi je m'écriai : " Gloire à Dieu ! Ceci est un exemple de l'illusion qui advient au chercheur avant qu'il ait atteint la gnose." Vois donc, mon frère, la condition des Gens et comme ils se réjouissent en la majesté de Dieu parce qu'ils sont avec Lui à tout moment et non avec les manifestations de majesté ou de beauté, regardant déploiement et contradiction comme ils regardent la nuit et le jour (Nous avons fait de la nuit un voile et Nous avons fait le jour pour la vie) (Coran LXXVIII, 10-11), deux phases nécessaires à la forme corporelle, la contradiction étant l'attribut de la chair, le déploiement celui de l'esprit.


Dieu est Celui qui contracte et qui déploie (Coran II, 245). Mais, du fait que le gnostique est avec Celui qui contracte et non dans la contraction elle-même, et avec Celui qui déploie, non dans le déploiement lui-même, il est plutôt actif que passif et comme si rien ne lui est arrivé. Sois donc avec Dieu, ô toi qui cherches, et tout sera avec toi, soumis à tes ordres. Cela même qui serait pour d'autres le feu de l'enfer deviendra pour toi un paradis, puisque la main de miséricorde, de grâce et sollicitude te berce de-ci, de-là, prenant soin que tu ne connaisse point de souffrance et que tu ne manques de rien.


Laisse la station te chercher : ne la cherche point, toi, puisqu'elle fut créée pour toi, non toi pour elle. Sois tourné vers Dieu, accueillant avec satisfaction tout ce qui te vient de Lui.


Ne te préoccupe de rien, mais laisse toute chose s'occuper de toi; pour ta part, occupe-toi de proclamer l'infini en disant il n'y a de dieu si ce n'est Dieu, complètement libéré ainsi de toutes choses, jusqu'à ce que tu parviennes à être le même en l'un ou en l'autre état et que tu sois à Safâ comme tu es à Marwah, que la Perfection (kamâl) qui est béatitude à la fois dans la majesté et la beauté, soit ton attribut."


Dans un autre passage, après avoir cité les vers suivants d'Al-Harrâq :


La somme des recherches est dans Ta beauté.
Tout le reste, pour nous, ne vaut pas un regard.
Et même en regardant, nous ne voyons rien
A côté de Ton merveilleux visage.


il en fait le commentaire : " Le gnostique n'a pas atteint la gnose s'il ne reconnaît Dieu dans toute situation et dans toutes les directions vers lesquelles il se tourne. Le gnostique ne connaît qu'une seule orientation, c'est la Vérité elle-même. De quelque côté que vous vous tourniez, là est la face Dieu, c'est à dire de quelque côté que vous tourniez vos sens vers les choses sensibles, ou votre intelligence vers les choses intelligibles, ou votre imagination vers des choses imaginables, là est la face de Dieu. Ainsi, en tout ain [Ce mot extrêmement synthétique signifie : œil, fontaine, soi, origine, et, comme ici, en une synthèse suprême, l'Essence Divine] (où) il y'a ain et tout est lâ ilâha illa' Llâh (il n'y a de dieu si ce n'est Dieu).


" En lâ ilâha illa' Llâh, tout est compris, c'est à dire, l'Être universel et l'être individuel, ou l'Être et ce qui est métaphysiquement dit existant, ou l'Être de la vérité et l'être créé. L'être créé se place sous lâ ilâha, ce qui signifie que tout, sauf Dieu, est néant (bâtil), c'est à dire nié sans la moindre possibilité d'affirmation, et l'Être de la vérité se place sous illa'Llâh. Ainsi, tout les maux se placent sous la première partie et tout ce qui peut être loué se place sous la deuxième.


" Tout être est compris dans l'affirmation de l'unité (lâ ilâha illa'Llâh), et tu dois l'inclure aussi en nommant le plus noble des serviteurs (en disant Muhammad un rasûlu'Llâh, Mohammed est l'apôtre de Dieu).


" Cette seconde attestation inclut les trois mondes :
Muhammad désigne le Monde du royaume, c'est à dire le monde sensible, et la référence à sa mission d'apôtre est une référence au Monde de la souveraineté, le monde intérieur des secrets des conceptions abstraites, c'est l'intermédiaire entre l'éphémère et l’Éternel; le nom Divin désigne le Monde de la domination, la mer où les sens et les concepts prennent également naissance.


" Rasûl (apôtre, envoyé) est vraiment le médiateur entre l'éphémère et l’Éternel, puisque sans lui l'existence serait réduite à rien, car, si l'éphémère rencontrait l’Éternel, l'éphémère s'évanouirait et il ne resterait que l’Éternel.


" Quand l'apôtre fut placé dans sa relation exacte entre les deux, le monde alors fut ordonné, car l'apôtre est extérieurement un morceau d'argile et intérieurement, il est le calife du Seigneur des mondes.


" En résumé, le sens de l'affirmation de l'unité n'est pas complet et son bienfait n'a pas toute sa portée, sans l'affirmation de l'unité en Essence, Qualités et Activités. Cette affirmation doit être entendue de la formule Muhammadun Rasûlu'Llâh.


" Quand un des gnostiques dit lâ ilâha illa'Llâh, il ne voit, en réalité et non pas seulement par métaphore, rien qu'Allâh.


Ne te satisfais donc pas, mon frère, de la seule énonciation de cette noble sentence, car alors seule ta langue et rien d'autre en tirerait profit, ce qui n'est pas le but recherché.


L'essentiel est de connaître Dieu tel qu'Il est. " Dieu était, et rien n'était avec Lui. Il est maintenant tel qu'Il était." Sache-le :


tu te reposeras des fardeaux de la négation et il ne restera rien pour toi que l'affirmation, de telle sorte qu'en parlant, tu diras : Allâh, Allâh. Tandis que maintenant, ton cœur est alourdi et ta vision est faible. Depuis que tu fus créé, tu as toujours dis lâ ilâha..., mais quand cette négation prendra t-elle effet ? En fait, elle ne prendra pas effet, car ce n'est qu'une négation de la langue. Si tu niais avec ton intellect, c'est à dire avec ton cœur et ton plus intime secret, alors le monde entier serait banni de ta vue et tu trouverais Dieu au lieu de toi, sans parler de tes semblables. Les Gens ont nié l'existence d'autre que Dieu, ils ont trouvé le repos et sont entrés dans Sa forteresse, pour ne jamais la quitter, tandis que tes négations ne connaissent pas de fin...


" Ce qui est autre que Dieu ne s'évanouira pas pour un simple "non" sur ta langue, ni même par l’œil de la foi et de la certitude, mais seulement quand tu parviendras à la station du témoignage direct et de la vision face à face; en vérité ton Seigneur est l'ultime fin (Coran LIII, 42), à laquelle tout aboutit. Alors tu n'auras pas besoin de négation, pas plus que d'affirmation, car Celui dont l'Être est nécessaire est déjà affirmé avant que L'affirmes et ce dont l'être est impossible est déjà néant avant que tu le nies. N'iras-tu pas auprès d'un médecin qui t'enseigne l'art de l'effacement, afin que tu puisses, une fois pour toutes, effacer tout sauf Dieu; d'un médecin qui te conduise en l'état de sobriété où tu ne trouveras rien que Dieu ? Alors tu vivras en Dieu et tu demeureras dans le séjour de vérité, à la cour d'un roi tout-puissant (Coran LIV, 55); tout cela, en vertu de ton souvenir et de ta gnose de ce qu'il n'y a pas de dieu si ce n'est Dieu. Maintenant tu ne connais encore que la seule formule et ta seule connaissance la plus étendue consiste à dire : " Rien n'a droit à l'adoration sauf Dieu. " C'est là la connaissance de la généralité, mais en quoi est-elle comparable à la connaissance des Gens ? Plût à Dieu que tu eusses connu la connaissance des élus avant de connaître ce que tu connais maintenant, car c'est précisément ta connaissance présente qui te prive de l'autre. Ne veux-tu pas tout nier, entre les mains d'un cheikh ayant une éminente expérience en la Vérité, jusqu'à ce que, pour toi, il ne subsiste plus rien que Dieu, non seulement par la foi et la certitude mais par le témoignage direct ? L'ouï-dire n'est pas même chose que la vision face à face."






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