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jeudi 2 juin 2016

Guido De Giorgio - « L'Instant et l'Éternité (Le mythe de l'avenir) »



Guido De Giorgio ─ L'instant et l'éternité, et autres textes sur la Tradition (1925/1955)
Première partie : Guido De Giorgio et son œuvre
III. Articles parus dans Diorama Filosofico (sous le nom de l'auteur)
10. L'instant et l'éternité (Le mythe de l'avenir) (3 août 1939)
Édition Archè, Milano, 1987, p. 155-162.


On peut dire que le sacré se distingue du profane en ceci qu'il est essentiellement tourné vers le passé pour fixer les étapes d'une procession qui trouve nécessairement sa culmination dans un « présent ». Ce « présent », c'est le point métaphysique où se jette l'éternité, où les mondes se dissolvent dans une ampleur sans limites, une durée sans rythme, une béatitude sans fin. Le présent est l'éternité ; le passé n'est que le vestibule qui mène vers, qui introduit dans l'éternité. Refaire, reparcourir tout le cycle qui s'accomplit dans le point signifie porter avec soi l'expérience des siècles, toute l'évolution cosmique pour en dénouer la trame dans la pupille de Dieu.

Deux conceptions de l'instant

Faust ne pouvait pas arrêter l'instant, parce que de l'instant il ne saisissait que la caducité, l'iridescence immédiate de l'illusion, le vertige qui submerge au lieu de transfigurer l'« ombre de la chair », le fantasme labile et évanescent, non ce qui en Dieu demeure une momentanéité infinie qui est le mystère de l'actualité éternelle. Tels sont les deux aspects de l'« instant », selon qu'on se place sur le plan humain ou divin ; il s'agit de deux points apparemment opposés et divergents qui marquent deux mondes, deux rythmes, deux réalités, dont l'une est absolue, vraie, l'autre fallacieuse et illusoire. Le verweile doch, du bist so schön (« arrête-toi, tu es si beau ! ») de Faust n'est qu'un succédané lyrique fort peu original face à la plénitude abyssale de l'Ineffable où s'accomplit le mystère de la gestation divine. Le mythe de la purification à travers l'esthétique n'est que le pont très fragile jeté par l’imbécillité moderne sur la momentanéité de l'illusion humano-cosmique pour s'évader de la certitude positive du mystère, d'une paroi infranchissable sinon par le dépassement vertigineux de l'aile c'est-à-dire de l'Esprit de Dieu.

Voilà pourquoi le monde moderne oscille entre un passé mort et un avenir nébuleux, entre ce qui n'est plus et ce qui ne sera jamais sinon dans l'espérance qui anticipe et construit. La sagesse traditionnelle, par contre, se trouve vers le passé, le vit, le féconde, l'actualise, s'y insère pour le ramener tout entier dans le présent et le renouveler dans le ver aeternum(Printemps éternel) que les Anciens attribuait à l'âge d'or, en indiquant la germination pérenne de la Vérité, le pullulement des états transfigurants, la vie qui ne connaît ni naissance ni mort car elle se déroule dans la béatitude de la connaisse réalisatrice. Mais pour les modernes le passé est passé, mort, fini, achevé, fermé, irrémédiable : « le déjà vu, le déjà vécu » dit Bergson, selon une orientation psychologique qui manifeste clairement toute la sentimentalité nostalgique du petit homme effroyablement esclave de son petit monde. De sorte qu'entre un passé mort et un avenir non encore né, oscille le présent crépusculaire, tout à la fois déclin nuageux et aube trop pâle, en somme une véritable pause dans l'agonie. Et cette vision erronée dérive le mythe de l'avenir, la tension vers ce qui n'est pas, vers ce qui ne sera jamais parce qu'en réalité seul le présent, en absorbant le passé, est le point dynamique, toute la proue du navire qui fait face à l'horizon mais ne l'atteint jamais.


Le passé comme mort et comme vie

L'homme moderne peut être comparé à un nécrophore qui soupire après le jour qui ne se lève jamais : le cadavre qu'il porte est le passé, l'héritage inerte, stérile, et le jour qu'il attend est l'avenir, la descendance imaginaire, l'accomplissement radieux d'un chimérique accouchement inachevé. On remarquera que tous les modernes, les « grands hommes », attendent de l'avenir un jugement définitif sur leur œuvre car peut-être sentent-ils, consciemment ou non, que rien de ce qu'ils ont fait ne se rattache traditionnellement au fleuve royal du passé, ni n'est capable de résister aux mouvements de l'aiguille magnétique du présent, instant fugace et momentanéité ayant une incidence sur bien d'autres abîmes que la trace insignifiante du nuage passager. Voilà pourquoi l'homme antique est un porteur de mondes : le passé, il ne l'a pas laissé derrière lui, mais le recueille et l'emporte, de façon à construire en réalité un seul point incident, le présent seul, l'actualité, tandis que l'homme moderne, se débarrassant d'un fardeau trop pesant pour ses épaules peu viriles, est léger, inconsistant et, par peur d'être jeté à terre par les coups de vent obliques, s'accroche à la machine, qui est tout à la fois son berceau et son tombeau. Car au mythe de l'avenir est associé celui de la vitesse qui ─ si l'on considère bien sa fonction, son schéma intérieur ─ est l'abolition du passé dans le déjà parcouru, l'imperceptibilité du présent minimisée dans l'attente permanente de l'avenir. Les lecteurs qui voudront approfondir ces aperçus de manière pénétrante trouverons plus d'un chemin menant aisément à la compréhension de quelques vérités majeures. Nous ne désirons fixer ici, avec une certaine insistance, que quelques réflexions critiques, dont le développement perspectif s'avèrera plus net et plus sûr.

On comprend donc que l'homme moderne et l'homme antique sont absolument opposés et comme aux antipodes, au sens littéral du terme, l'un par rapport à l'autre : liés à une même lignée mais tournés vers des ciels différents et diversement constellés, bien qu'un même soleil impassible éclaire cette lignée dans ce qui pour les uns est jour et pour les autres nuit. Pour les Anciens, en effet, le passé est tout, pour les modernes, rien, même quand ils ont l'illusion d'y chercher distraitement des solutions à des questions d'actualité ─ ce qu'on appelle les « avertissements », les « enseignements » du passé ─, autant de fantaisies sentimentales exploitées avec un opportunisme cynique selon les circonstances et proposées à la crédulité des naïfs pour les perpétrations les plus pitoyables. La rhétorique, qui triomphe aujourd'hui comme jamais auparavant dans cette Europe trouble et marécageuse d'aujourd'hui, recourt aux ruses les plus bestiales pour obtenir l'assentiment, des plèbes à l'écoute et se sert du passé comme d'un remède contre tous les maux, baume universel, soutien du présent, mais d'un usage momentané comme pour conjurer le Vae soli ! (Malheur à ceux qui sont seuls !)

L'homme moderne, en réalité, est déjà pris dans le passé, ne le vit plus et n'en retire que poussière et ruine : il l'étudie, le classe, l'ignore. Plus l'enquête se fait minutieuse, plus elle devient squelettique, chacun cherchant ensuite à faire souffler la vie sur ces ossements épars endormis dans le sommeil de la mort. Ainsi, lorsqu'ils se tournent vers le passé pour l'étudier, les modernes succombent donc à la même illusion que lorsqu'ils croient, par exemple, que la photographie est plus proche de la vérité, alors qu'elle la dénature totalement en la fixant dans sa momentanéité de chose déjà passée. Mais indépendamment de l'étude, voyons si les modernes se servent du passé en fonction de la vie. Qui dit passé dit tradition, c'est-à-dire rattachement intérieur, dynamique, non adhésion extérieure, non sympathie opportuniste, non simple position ou situation ; en d'autres termes, il devrait y avoir entre passé et présent continuité, immuabilité ou, mieux, un développement rythmique si régulier, continu, interne, qu'il apparaîtrait insensible. L'Antiquité, de fait, est caractérisée par une tonalité constante qui perdure, immobile, d'une époque à l'autre ; il y a et il doit y avoir un changement, mais il s'accomplit en profondeur, dans les strates intérieures, invisiblement, sommes-nous tenté de dire, de manière à ne pas bouleverser la régularité du rythme.


La fin du mythe

On a dit maintes fois que les cultures antiques sont immobiles ou semblent telles ; mais c'est là précisément leur grandeur, cette stabilité fondamentale qui efface tous les contrastes, qui intègre tous les rythmes à la veine centrale, au type traditionnel, qui seul reste dans l'intégrité de son efficacité formatrice. Voilà pourquoi quiconque entend demeurer dans le pur domaine de la vérité traditionnelle, se tourne toujours, logiquement, vers le passé, pour reparcourir les étapes de la certitude et les ajouter à son expérience. Celle-ci, sous cet angle, est donc récapitulative et conclusive : elle n'est pas répétition extérieure, mais accorde son rythme à celui qui n'est autre que son propre visage, hier encore ignoré, désormais retrouvé et vivifié. Il est très difficile d'expliquer certaines choses à ceux qui se tiennent sur des positions dualistes et qui pensent qu'il y a quelque chose en dehors de la Vérité, qui est Dieu éternellement présent. Vérité : là seulement on devient ce que l'on est, c'est-à-dire qu'on dépasse la sphère des limitations humaines pour vivre le battement même de l'infini.

Quand nous disons antique nous entendons tout ce qui est valable, pérenne, traditionnellement authentique dans le passé de l'Orient et de l'Occident, qu'il s'agisse d'un passé lointain ou proche, doctrinal ou poétique : peu importe, pourvu qu'il reflète, dans la vérité de l'expression, la grande lumière du Supramonde. Outre les Livres Sacrés, il y a la Poésie (dans le sens que nous avons déjà précisé en une autre occasion - cf. Diorama du 24 janvier) et l'Art sacré. Il y a enfin toutes les formes d'activité qui, dans le passé, se reliaient toujours à une vérité d'ordre supérieur, fût-ce dans un modeste ustensile, et dans la fabrication et la destination des objets d'usage courant. Le passé, tel que nous l'entendons et tel que devraient l'entendre tous ceux qui ne cherchent que la vérité de Dieu, est vie, rythme créateur, dépôt inépuisable de sagesse qui se renouvelle chaque fois qu'il est actualisé par une nouvelle expérience. Mais il est surtout la réalité d'une vie vibrante parce que vivifiée par le souffle pérenne de la sève traditionnelle. Les modernes, eux, considèrent le passé comme une relique dont ils louent la vétusté et autour de laquelle ils rôdent avec une curiosité de photographes et d'archéologues : qui, parmi eux,accepte totalement le passé, l'assume dans toute son ampleur, non pour y saisir des fragments et les exalter, mais pour l'intégrer à son expérience de vie en le récapitulant de manière créatrice ?


Immédiateté tangible du présent

Combien y a-t-il d'admirateurs de Dante qui ne se contentent pas de magnifier le vers ou l'expression ─ chose absolument extérieure et superficielle ─, mais qui en appliquent la doctrine, le savoir, sur tous les plans de l'être auquel ils se rapportent et dans la totalité du Voyage Céleste ?

Le passé n'est rien s'il n'est pas intégré, vécu, convalidé par l'expérience personnelle, par la vie, s'il n'est pas totalité et exalté dans le grand frémissement de l'actualité éternelle. Les modernes, lorsqu'ils ne forniquent pas dans le passé comme des voleurs dans une nécropole, lui tournent le dos, contemplant alors l'hypothétique « soleil de l'avenir » qui ne brillera jamais, car le futur n'existe que comme ultime frontière évanescente d'une imagination laborieuse, mirage et rien de plus, projection fallacieuse colorée par le spasme de leur propre insuffisance. Le « non-accomplissement » face à la Vérité, le sentiment incurable de celui qui ne sait pas ni ne veut savoir, ne sait ni ne veut porter avec soi tout le poids du monde, pour l'assumer dans l'instant divin, ont créé le mythe de l'avenir. Tournant obstinément le dos à ce qui est, on attend avec curiosité ce qui n'est pas, ce qui sera, et l'on soupire après la confirmation d'une rêve par un reflet illusoire du rêve lui-même, dans une marche nocturne de fantômes que seul le présent engendre, par la spontanéité de son flux et de son mirage. Étrange spéculation sur l'avenir, qui fait oublier les trésors du passé et l'immédiateté tangible du présent. Car on n'est réellement que dans le présent, avec tous les mondes, dans l'unité essentielle du point, joyau de tous les joyaux, œil éternel de Dieu !

Nous voudrions dire bien d'autres choses encore, mais préférons conclure par ces paroles de Zarathoustra : « Diesen Menschen von heute will ich nicht Licht sein, nicht Licht heiszen. Die will ich blenden : Blitz meiner Weisheit ! stich ihnen die Augen aus ! » : « Je ne veux pas être une lumière pour ces hommes d'aujourd'hui, ni qu'ils me prennent pour une lumière. Ceux-là ─ je veux les aveugler ! Éclair de ma sagesse, crève-leur les yeux ! »

dimanche 3 mars 2013

In memoriam Guido De Giorgio


 

                                                        
Thierry de Crozals

Avant de commencer à vous parler de ce représentant trop méconnu de la Tradition, il nous semble opportun de rappeler au lecteur que nous ne prétendons à rien, sinon peut-être, et encore très humblement, a n’être qu’un maillon, aussi minuscule soit-il, de la longue chaîne. Nous ne voulons et ne pouvons que transmettre ce qu’il nous a été transmis, redonner ce qu’il nous a été donné, rien d’autre, ici, ne nous importe; c’est dans cette dimension de partage que notre démarche s’inscrit.

Nous précisons que les lignes en italique sont extraites d’un texte, par nous écrit, et que nous avons trouvé judicieux de les intégrer à cet hommage, comme un jeu de miroirs.

Nous transmettrons donc les mots, et ils ont une âme, d’un auteur fort peu connu, des mots ayant le tranchant d’une lame acérée, fulgurant comme l’éclair, des mots entiers, pas des demi-mots, non, des mots pleins, gorgés de sens et de puissance, des mots comme incarnés par celui que Julius Evola qualifiait de « sorte d’initié à l’état sauvage »: Guido De Giorgio (1890-1957); pour notre part, Guido De Giorgio serait plutôt, si l’on peut dire, un « alliage subtil » entre la luminosité de Guénon et la « fougue » d’Evola.

Le lecteur est certainement familier de l’oeuvre de René Guénon, de Julius Evola, de Frithjof Schuon, mais peut-être moins de celle de Guido De Giorgio, c’est pourquoi nous voulions lui consacrer ce texte qui, nous l’espérons, éveillera chez le lecteur l’envie de découvrir cet auteur, ami de René Guénon qui le tenait en haute estime, et qui se retira dans un presbytère abandonné au sein de ses montagnes du Piémont, refusant ainsi tout contact avec le monde moderne et ses mondanités.
Dans des textes d’une actualité oppressante, d’une dimension poétique authentique indéniable, Guido De Girorgio, comme à nul autre pareil, a dit son fait à ce monde qui n’est qu’une nullité, une extériorité dégoulinante d’illusions à venir.

C’est pourquoi De Giorgio nous parle fort judicieusement de l’Instant, l’instant présent qui seul est réel (car contenu dans l’Instant métaphysique) et au sujet duquel Nicolas de Cuse disait:

« Prenez garde que le lieu du Temps est l’Eternité, c’est à dire l’Instant ou encore le Présent. » (Voir à ce sujet également l’excellente analyse du symbolisme du Janus bifrons par René Guénon, dont le troisième visage est invisible car il « signifie » la part de l’inexprimable, comme le présent, l’instant, est insaisissable dans la manifestation temporelle.) Cliquer ici pour plus de détails

« Poussé de l’extérieur, il est tourné vers l’extérieur. L’homme moderne, nous dit De Giorgio, cède donc à l’éblouissement de l’avenir, sans même soupçonner, dans sa pauvreté, l’existence de ce qu’il ne voit pas, de ce qui le dépasse, qui est avant lui, derrière lui en tant que veine profonde et invisible. Le rythme de la Contemplation étant épuisé, reste, artificiellement renforcé, le rythme de l’Action.(…), l’homme cadavre vit le mythe du futur, c’est à dire de l’irréalisable, et en fait la couronne et le masque de sa propre mort: mort avant de naître, il affirme une vie à venir; putréfié avant de vivre, il joue comme un moribond avec la résurrection future; dans un présent néantisé, il se tourne vers un avenir illusoire ». (La Tradition et la Réalisation-1928)

On a dit à l’homme: « le temps c’est de l’argent »…et il l’a cru! Le poussant alors vers l’effroyable abîme de la matérialité divertissante et anéantissante. Et pour avoir, amasser, il faut courir, alors on l’a fait courir, vite, toujours plus vite, produire,plus, toujours plus, consommer, plus, toujours plus, comme du bétail que l’on trimballe de droite et de gauche, ahuri, abruti par le bruit qu’il provoque, il ne sait même pas pourquoi il court, il court de façon désordonnée et en courant au milieu de cette agitation stérile et futile, il se cogne et se perd dans le labyrinthe des joujoux et autres prothèses à ses multiples infirmités… « Je n’ai pas le temps » dit-il…s’éloignant toujours plus de son Centre intime, il perd toute Conscience, puis il s’évanouit, enivré d’illusions, sans repères, coincé à la périphérie de son existence désaxée. Surtout qu’il ne s’arrête pas de courir, il pourrait marcher et puis même, pourquoi pas, et ce serait un comble, s’asseoir, et peut-être alors, et alors seulement, reprendre ses esprits, se recentrer, se concentrer et voir, voir… « Maintenons-le dans cet état extatique!  Amusons-le! Distrayons-le! disent les faux bergers, les faux pasteurs, il ne pourra pas nous démasquer…Faisons-lui croire qu’il est heureux, on lui a déjà fait croire à tellement de choses »…un mensonge de plus…une illusion de plus…

« C’est à ce moment, ô constructeurs de tours, que votre jeu finira: et tous les hochets de métal que vous avez si laborieusement élevés auprès de vos pensées seront la dernière couronne de votre dernière veille guerrière. De votre dernière guerre profane, esclaves et fils d’esclaves. Courez donc, courez: derrière la fiente des artistes, des philosophes, des savants, des politiciens, des découvreurs; courez et soufflez.(…) Les cadavres ne sont faits que pour les cimetières, et les vers ne sont faits que pour les cadavres: ainsi, constructeurs de tours, cadavres, vous avez d’abord dressé vos échafauds, puis vos cordes, et maintenant vous pendez dans l’allégresse de la liberté. Et vous qui avez nié la Vraie Loi, celle qui seule vous donnait la possibilité du Supra-monde, vous obéissez désormais, et depuis des siècles, à la loi du Grand Ver, et, surhommes du néant, vous tendez vos joues au fouet de la sombre idole, du ver philosophe, du ver artiste, du ver savant, du ver politicien, du ver progrès.(…) Votre terre tourne depuis que vous tournez, depuis que le Grand Ver vous susurra qu’il faut chercher les cieux par les voies de la terre, à la lueur de lampions mondains portés par des mains profanes.(…)Vinrent les philosophes, qui parsemèrent de temples les voies de la terre: les voies anciennes se peuplèrent de kiosques à journaux, où le ver de la pensée venait aligner ses théories de fétiches. Vinrent de même les artistes, et ils parcoururent de long en large les voies de la terre, et ils dirent à l’homme: « Regarde-toi, homme: qu’y a-t-il de plus que l’homme? ».(Quand les tours s’effondrent-1930) Texte intégral à lire ici

D’aucuns penseront au Zarathoustra nietzschéen… Le verbe fulgurant de De Giorgio s’exprime particulièrement dans ce texte que nous affectionnons: « Quand les tours s’effondrent ». Des mots pleins et entiers disions-nous, sans demi-mesure, ne dissimulant rien, exposant tout, explosant alors en autant de déflagrations au fur et à mesure que nous les lisons. Des mots comme leur auteur: entier. Des mots dénonçant sans relâche la tromperie des « constructeurs de tours » dont l’oeuvre se fracassera irrémédiablement sur les rives de l’Eternité, qui est Vérité, Souverain Bien, et « Vincit omnia Veritas. »

Cette « intégralité » du langage se retrouve dans tous les textes de De Giorgio, sa plume permet à celui qui sait lire de prendre un nouveau départ, une nouvelle orientation, consciente et assumée:

« L’homme agonise, l’homme meurt, et sur son visage contracté par des héroïsmes artificiels et des « dépassements » fallacieux se lit la déréliction du Trompé et du Trahi, de celui qui a tout perdu et qui rit bruyamment pour cacher sa douleur. »(Retour à l’esprit traditionnel)

Les mots employés par Guido De Giorgio peuvent sembler d’une extrême dureté uniquement du point de vue de notre mièvre humanité enfoncée dans la mollesse suffocante du monde moderne où:

« Chacun hurle pour étouffer le vertige du vide qui se manifeste au milieu de tant de fièvre de précarité; chacun hurle pour cacher sa peur et sa honte, car vous (les modernes) avez peur et honte, ô constructeurs de tours: peur de n’être rien et honte de croire être tout. »(Quand les tours s’effondrent)

Puis on a dit à l’homme: « Dieu n’existe pas », et il l’a cru! « Nous t’inventerons de nouveaux dieux, de nouvelles idoles, que tu adoreras et qui te rendront libre!!  Oui, homme, tu seras libre, libre d’une liberté jamais auparavant pressentie, nous te mettrons sur un piédestal, nous détruirons pour toi les religions, les sagesses ancestrales, les mythes deviendront des fables, les symboles des dessins insignifiants, nous briserons tout, nous réduirons tout à ta propre mesure, pour toi, homme, nous ôterons ce bandeau qui  te maintenait dans l’ignorance, homme, et alors tu verras, oui tu verras…Nous inventerons le bonheur pour toi et tu le répandras, tu auras des droits, nous saperons toute forme d’autorité traditionnelle, nous t’installerons partout, homme, ta raison dominera jusqu’aux confins de l’univers! Oublie le ciel, tu adoreras la terre, oublie ton âme tu adoreras ton corps, abandonne les obscurs vestiges ancestraux, homme, car nous t’apporterons de nouveaux mondes où tout sera permis, il n’y aura plus de barrière, plus de limite! Plus rien ne sera sacré, ta vie sera confortable, tu n’auras plus de soucis à te faire: il n’y aura plus de paradis, il n’y aura plus d’enfer; repense à tous ces âges vétustes ou tu ne pouvais boire, homme…nous, nous te rendrons ivre! Crois-nous, homme: tu seras LIBRE, tu seras enfin DIEU!! »

Dénoncer, dénoncer encore et toujours, pour détruire les erreurs « du petit homme effroyablement esclave de son petit monde », n’est-ce pas la meilleure des constructions? Dénoncer l’éloignement du Divin, les chemins de perdition:

« Les voies de votre monde, ô constructeurs de tours, fourmillent de plèbes bariolées: la plèbe de la pensée, la plèbe de l’art, la plèbe du gouvernement politique, la plèbe de l’industrie. Votre liberté, ô esclaves, ne connait plus de bornes: la science fabrique des mirages et vend des lois et s’amuse à faire s’écrouler les ponts, la philosophie enquête parmi les vieux excréments savants, et fornique avec l’histoire dans un concubinage en étoile, l’art comble tous les vides en s’affublant de toutes les couronnes élaguées; et la politique suit dans les étables, applaudissant aux chansons de la plèbe ivre, habillant maladroitement les démocraties en républiques et en empires.(…); on essaie tout; chaque flatulence est un péan, chaque défécation une acropole. Dans un monde sans Pasteur ni César, d’éphémères pasteurs braillards  et d’éphémères césars qui hurlent se succèdent sans répit.(…); la plèbe triomphe dans les journaux, étalant ses tumeurs en énormes diarrhées de pus, la plèbe triomphe dans les temples et sur les trônes. »

Tous les écrits de De Giorgio montrent la direction de la Tradition Une, boussole infaillible, et sonnent comme autant d’avertissements à l’homme d’aujourd’hui.

Sa démarche est éminemment charitable, rectificatrice, en tentant infatigablement de remettre droit, par l’énonciation de principes universels, ce qui est tordu, en montrant les voies de la grandeur, de la transcendance là, précisément, où ne prévalent que le rabougrissement et la petitesse d’une conscience profanée.

« Ou la vie est un rite (et le rite est un symbole agi, c’est nous qui précisons) ou elle n’est rien: ou bien tout retrouve un caractère symbolique, dans le cadre général de l’offrande, ou bien il ne reste rien. »(Notules sur l’ascèse et l’anti-Europe-1928)

« Privés de tout soutien traditionnel, pervertis par un individualisme féroce qui bloque tout accès à la réalisation de la vérité, les occidentaux sont en proie à une agitation frénétique et s’exaltent dans la construction de la « volonté », l’idole la plus sombre de l’humaine idiotie: car leur « volonté » n’existe pas et leur « autonomie » est fictive et castratrice de tout progrès dans le domaine des réalisations supérieures. »(Notes sur l’ « esprit traditionnel »: la contemplation et l’action)

Rappelant, à l’instar de René Guénon, la supériorité, la transcendance de la contemplation (qui est connaissance pure, supposant la concentration, celle-ci impliquant l’effacement du moi) sur l’action, De Giorgio met, lui aussi, en garde contre le volontarisme:

« L’action viendra (…). Mais cela réclamera tout autre chose que certaines pseudo-actions souillées de « volonté », avec le pauvre finalisme humain et même « surhumain ». La situation demande, exige le désintérêt absolu, l’absence de ce qui fait changer dans ce qui change. »(Notules sur l’ascèse et l’anti-Europe-1928)

Abandon total de soi, réalisation, purification, Connaissance, sont, dirions-nous et pour respecter le mode temporel dans laquelle nous évoluons, les préalables à toute action digne de ce nom, car comme le souligne René Guénon: « La vie contemplative, bien loin d’être taxée sottement d’ « inutilité » et d’ « oisiveté », est au contraire unanimement regardée comme la forme supérieure d’activité qu’elle est véritablement. »(Initiation et réalisation spirituelle)

Ce à quoi fait écho cette phrase de Guido De Giorgio:

« Seule une passivité absolue peut engendrer une activité absolue: seule l’offrande intégrale peut, par radiations de charitas, tout reprendre, tout réabsorber. »(La Tradition et la Réalisation-1928)

Opposer à ce tourbillon démoniaque en train d’agoniser dans d’atroces convulsions la noblesse du recueillement salvateur, la hauteur sereine du détachement solaire qui n’est nullement découragement mais Pax profunda, compréhension lucide, qu’erreur et obscurité ne peuvent rien contre la Lumière de la Vérité.

Philippe Bailet dans un remarquable texte, « Guido De Giorgio, le voyant solitaire », écrit fort justement que « De Giorgio, lui, nous rappelle, avec la force du voyant solitaire, qu’il faut mourir avant de mourir pour éviter la grande mort: mourir à soi-même et au monde, radicalement. Quant au sort des malins, qui s’affairent tant quand il faudrait se recueillir, il est aujourd’hui ce qu’il était hier: les malins sont bétail pour les dieux et humus pour la terre. »

Retrouver le sens du destin en se tournant vers l’instant, l’assumer pleinement en acceptant tout ce que la vie réserve, totalement, sachant que le hasard n’existe pas rien n’arrive par accident, en ne s’opposant nullement, voilà la tâche qui échoit à tout individu désireux de se débarrasser de ses « vieux habits », de mener le grand combat, afin de reintégrer sa nature originelle: l’Homme Primordial.

Sans aucun doute Guido De Giorgio a mené cette quête vers le Zéro métaphysique, ce « lieu » où les contraires n’existent plus car le « moi » n’existe plus…le vieil homme a été tué. Le lecteur l’aura compris, ce Grand Voyage du retour aux origines comporte nécessairement, par nature, une dimension sacrificielle: mieux, il est sacrifice, offrande divine totale, par ce don, l’homme n’est plus. Lorsque nous mangeons, avalons, le Corps du Christ, l’Eucharistie, nous sommes au même moment, simultanément, avalé par Dieu, absorbé en Lui, nous ne faisons plus qu’Un, réunis, réintégrés en l’Eternel Présent. Coincidentia oppositorum.

Voir aussi la correspondance entre Guido de Giorgio et René Guénon ici

samedi 2 mars 2013

Guido de Giorgio - Quand les tours s’effondrent



                                                    Dubai Towers, achevées en 2014





Guido de Giorgio

L’Instant et l’Eternité – et autres textes sur la Tradition (Archè Milano, 1987)

« Crollano le torri », (n° 1, 1930).

Le Vieux de la Montagne se réveilla: il regarda la plaine et la fièvre de la plaine, parcourant des yeux tours et pinacles, traça sur la terre sèche un signe étrange, et parla ainsi dans la nuit :
Comme une fausse trêve dans une fausse nuit, ainsi dans cette longue agonie séculaire les constructeurs de tours font des nids au vent de leur bêtise: mais à chaque souffle de tourmente nouvelle, les tours  s’écroulent. Les tours s’effondrent, ô constructeurs de tours.

Depuis des siècles vous tissez la tromperie, votre tromperie, ô constructeurs de tours ; et les siècles vous dévorent; au fond des siècles en vérité, dans l’invisible désert qui se déroule parallèlement à votre cheminement corrompu et titubant, il y a l’éternité, constructeurs de tours, ô constructeurs de tours.
Chaque tour est un ver et tous les vers sont milice du Grand Ver qui dans les mailles de votre fable obscure sème mort et décrépitude. Il vous plut d’ignorer que tout ici n’est rien là si le siècle à genoux ne chante pas la louange de l’Apparence dans la clarté d’un rire et la perpétuité d’un signe. Il vous plut d’oublier que la pensée n’est qu’une courte échelle qui donne sur les parois du Grand Abîme, et pendant des siècles vous avez enchaîné la raison à l’illusion des penseurs stériles et des philosophies fallacieuses. Il vous plut d’agir comme dans un cirque, où le but à atteindre n’est qu’un doigt qui joue avec la poussière, et la récompense un battement de palmes. Et c’est ainsi que vous avez créé la forêt des idoles de bois, des épaisses broussailles, des arbres privés de sève. Au milieu de tant d’opprobre, de tant d’inanité, vous agitez vos chaînes en criant votre liberté, vous, esclaves de naissance et d’élection, créateurs de petits frémissements : constructeurs de tours, vous ne voyez pas le sourire du Grand Ver qui, accroupi sur le seuil de l’antre, guide votre jeu et débauche votre fureur. Hommes, la station debout vous fut donnée pour que votre œil perçût parmi les tourbillons de poussière terrestre la fuite du supra-monde, qui court comme un océan de fixité autour de votre planète immobile, ô constructeurs de tours : mais vous êtes agenouillés pour regarder et au lieu de la Grande Lumière vous vous acharnez sur votre ombre pour rajeunir les méandres d’un petit monde, un monde qu’on étale parmi les éclairs d’une lumière qui apparut quand vous le voulûtes, ô constructeurs de tours.
Vous aviez en vous la semence d’autres mondes, mais vous la laissâtes pourrir, et dans la floraison parasitaire vous choisissez de nouveaux habits pour vêtir de vieux cadavres, ô constructeurs de tours : car vous êtes des cadavres remplis de vers, et toutes vos résurrections ce sont eux qui les accomplissent, vos saints patrons, les saints vers : priez-les à genoux parmi vos catastrophes, vos abîmes, vos paradis, vos tourbillons. Mais priez-les, priez-les : « Saints Vers, nous les hommes, nous constructeurs de tours, nous voulons nous dépasser en restant ce que nous sommes, nous voulons créer un supra-monde en nous avec nos mains, avec des visages enfouis dans notre ombre, fermés dans l’arc de nos mains qui meuvent la terre et les deux car la terre se meut, ô Saints Vers, la terre se meut : nous la voyons se déplacer en nous déplaçant, tout se meut lorsque nous nous mouvons, et ce que l’homme veut Dieu le veut, saints patrons, Vers bienheureux. Nous voulons voir notre effigie disposée partout. Nous sommes ce qui est, ô Saints Vers : nous sommes des vers ; il n’y a pas d’hommes ici ; ici, il y a des vers. Chaque flaque d’eau reflète un ver, chaque morceau de ciel un ver. Nous sommes des vers, ô Saints Vers, tous des vers et rien de plus ».

Ainsi priez-vous dans le grouillement parasitaire qui galvanise votre torpeur de cadavres alignés en posture de vie, vous constructeurs de tours, déjà morts depuis des siècles. L’homme en effet n’existe plus depuis des siècles : le monde où rugit tant de rugissement n’est qu’un cimetière où les Saints Vers chantent le chant de l’anaérobie. Constructeurs de tours, vos têtes qui ne regardent plus en haut sont déjà posées dans l’axe du grand couperet, et un seul coup, un coup très bref, détachera d’un corps si énorme une si petite tête. Il en est qui jouent pour vous, ô constructeurs de tours : le Grand Ver allume vos torches avec sa langue fourchue productrice de toutes les aurores humaines : c’est le Grand Ver qui vous a donné l’eau pour que vous y plongiez les yeux dans un vertige de conquête, c’est le Grand Ver qui vous a donné un miroir plein de terres et de golfes, et d’oasis et d’océans où vos yeux cherchent de nouveaux labyrinthes, toujours plus sombres.

Car le Grand Ver est aussi le Grand Pêcheur et — tendez l’oreille, ô constructeurs de tours — pour un seul poisson qui casse le filet et s’échappe soudainement de flumine in cœlum, le Grand Ver agite le miroir et rapporte des pêches plus grandes qu’il abandonne sur la rive occidentale. Voilà pourquoi, ô constructeurs de tours, je ne vous dis pas « Arrêtez-vous », et je ne vous dis pas « Retournez-vous », et je ne vous dis pas non plus: « Essayez de lever la tête et de la tourner vers la Fin Première ». Je ne vous dis rien de cela, ô constructeurs de tours, parce que vous ne pouvez plus, vous ne devez plus entendre la vraie voix, la voix pure. Mais je vous dis : toujours plus vite, toujours plus dans le sens de la pente, brûlez les étapes, rompez toutes les digues. Le voici, ô constructeurs de tours, l’océan déchaîné ; pour vous qui chevauchez les tourbillons, l’océan déchaîné est sable sous votre sabot ailé. Toujours plus fort, toujours plus vite, toujours sur la pente glissante ! Le Grand Ver sait que le jeu touche à son terme, que la fosse se remplit et qu’au moment où l’équilibre sera réalisé, alors, ô constructeurs de tours, s’étendra la dernière oasis, la terre plane, la Dernière Terre. Cela, le Grand Ver le sait et ne peut pas ne pas le savoir, ô constructeurs de tours, parce qu’il obéit fidèlement ; et puisque la chaîne ne lui est pas mesurée, à vous non plus il ne mesure pas la chaîne. Lui, le Grand Ver, vous guide, ô constructeurs de tours, vous les esclaves, vers la seigneurie de l’infra-monde. Mais quand vous mourrez s’accomplira le Grand Equilibre, et ainsi, vers et fils de vers, avec vos conquêtes, vos dépassements et vos empires, vous ne faites qu’obéir au rythme de l’engrais qui réintègre et renforce la Base. Volez, ô constructeurs de tours, vers la désagrégation, avec des ailes de plus en plus légères, un orgueil de plus en plus affirmé : car la fosse doit être comblée. Cueillez donc tous les lauriers de vos conquêtes : vous qui êtes parvenus à faire tourner la terre en tournant vous-mêmes, vous parvenez à arrêter les cieux en vous arrêtant vous-mêmes. C’est à ce moment, ô constructeurs de tours, que votre jeu finira : et tous les hochets de métal que vous avez si laborieusement élevés auprès de vos pensées seront la dernière couronne de votre dernière veille guerrière. De votre dernière guerre profane, esclaves et fils d’esclaves. Courez donc, courez : derrière la fiente des artistes, des philosophes, des savants, des politiciens, des découvreurs ; courez et soufflez. Pour être libres de la seule loi, qui est l’unique liberté, vous avez créé le fouet assidu qui vous fouette depuis des siècles, depuis les siècles impurs qui virent naître la philosophie, l’art, la science, la culture, la civilisation. Les cadavres ne sont faits que pour les cimetières, et les vers ne sont faits que pour les cadavres : ainsi, constructeurs de tours, cadavres, vous avez d’abord dressé vos échafauds, puis vos cordes, et maintenant vous pendez dans l’allégresse de la liberté. Et vous qui avez nié la Vraie Loi, celle qui seule vous donnait la possibilité du Supra-monde, vous obéissez désormais, et depuis des siècles, à la loi du Grand Ver, et, sur-hommes du néant, vous tendez vos joues au fouet de la sombre idole, du ver philosophe, du ver artiste, du ver savant, du ver politicien, du ver progrès. Constructeurs de tours, fils du Grand Ver, esclaves du Grand Esclave qui exulte, vous proliférez comme des vers. Continuez, car la fosse se remplit et il faut de l’engrais pour le nouvel arbre déjà formé qui fleurira en un instant sur votre tombe.


                                                                  Burj Khalifa à Dubaï . 828 m de haut,160 étages .




Je vous dis cela, ô constructeurs de tours, maintenant que le soleil éclaire une autre terre qui n’est plus vôtre, car votre terre se meut, mais le soleil n’éclaire que les terres immobiles, terres émergées des eaux qui coulent dans un lit qui les contient et les arrête, terres célestes. Votre terre tourne depuis que vous tournez, depuis que le Grand Ver vous susurra qu’il faut chercher les cieux par les voies de la terre, à la lueur de lampions mondains portés par des mains profanes. Et, maîtres du petit jeu, vous courbez le front devant la prolifération des miroirs nés de votre soif. Vinrent les philosophes, qui parsemèrent de temples les voies de la terre : les voies anciennes se peuplèrent de kiosques à journaux, où le ver de la pensée venait aligner ses théories de fétiches. Vinrent de même les artistes, et ils parcoururent de long en large les voies de la terre, et ils dirent à l’homme : « Regarde-toi, homme : qu’y a-t-il de plus que l’homme ? ». Vinrent les savants, et ils triturèrent la poussière, et ils interrogèrent les miroirs et sur les miroirs ils lancèrent des flammèches. Vinrent les politiciens, et ils attachèrent royaumes et empires aux ailes des chauve-souris vespérales ; et ils achevèrent au crépuscule ce qu’ils avaient commencé au crépuscule. Ainsi, de mirage en mirage, êtes-vous parvenus au dernier soubresaut, toujours plus riches d’aurores éphémères, prêtant votre oreille insatiable aux voix de tous les barbares qui sacrifiaient le dernier voyant, Dante, sur la couche du lupanar de l’esthétique, de l’histoire et de la philosophie. Pendant six siècles, ô constructeurs de tours, vous avez cruficié le dernier voyant : mais, ô vers, le piédestal est trop haut pour votre petite voracité de parasites. Il y a tant de choses que vos mains n’effleureront pas, elles en quête de fantasmes. Et vous n’effleurerez pas Dante malgré les innombrables tabernacles érigés le long d’une voie que les siècles ont baptisée de leur investigation imbécile. Hommes imbéciles, je vous dis que vous êtes capables de tout sauf d’être des hommes et que, hors du Temple, le Temple reste intact parce qu’il échappe à vos tâtonnements. Vous n’avez plus de mains pour l’épée : vos rois, ô constructeurs de tours, sont des résidus politiques, des miettes tombées de la table des plébéiens, car ce sont les plébéiens qui mènent le monde, les plébéiens qui dictent la loi, eux chefs de vers, aux autres vers. Vous n’avez plus de mains pour le sceptre : les prêtres ont déserté le temple et frayent tout contents avec les moutons de la grand-place : ils chantent dans la lumière de la terre l’éclat de la Grande Gemme qui n’est plus que la Grande Pierre. Les voies de votre monde, ô constructeurs de tours, fourmillent de plèbes bariolées : la plèbe de la pensée, la plèbe de l’art, la plèbe du gouvernement politique, la plèbe de l’industrie. Votre liberté, ô esclaves, ne connaît plus de bornes : la Science fabrique des mirages et vend des lois et s’amuse à faire s’écrouler les ponts ; la Philosophie enquête parmi les vieux excréments savants, et fornique avec l’Histoire dans un concubinage en étoile ; l’Art comble tous les vides en s’affublant de toutes les couronnes élaguées ; et la Politique suit dans les étables, applaudissant aux chansons de la plèbe ivre, habillant maladroitement les démocraties en républiques et en empires. Le  grouillement des vers va bientôt célébrer son triomphe : idéologies, « idologies », poésies, lois, républiques, empires, révélations ; on essaie tout ; chaque flatulence est un péan, chaque défécation une acropole. Dans un monde sans Pasteur ni César, d’éphémères pasteurs braillards et d’éphémères césars qui hurlent se succèdent sans répit. Hurlez, ô constructeurs de tours, hurlez afin que le Grand Ver allonge votre chaîne pour vous précipiter plus rapidement dans l’abîme final. La plèbe triomphe dans les joujoux mécaniques, couvrant de poussière l’herbe, les fleuves et les roches ; la plèbe triomphe dans les journaux, étalant ses tumeurs en énormes diarrhées de pus ; la plèbe triomphe dans les temples et sur les trônes. Chacun hurle pour étouffer le vertige du vide qui se manifeste au milieu de tant de fièvre de précarité ; chacun hurle pour cacher sa peur et sa honte, car vous avez peur et honte, ô constructeurs de tours : peur de n’être rien et honte de croire être tout.

Mais votre fin est proche, le galop de vos idoles ne couvre plus pour vous le grand silence qui s’ouvre comme une fleur, comme les gouffres splendides, alors même que meurent les siècles obscurs, les siècles nouveaux, les derniers siècles. Vous finirez sous peu, ô constructeurs de tours, et toutes vos tours se fendront comme un cœur sec, un cœur aride, un cœur d’argile d’où la vie a retiré et le sang et le pouls. Le Grand Ver veille sur votre fin et lorsque le grouillement vermiculaire sera terminé, alors, dans le Grand Equilibre, renaîtra le Dernier Jour, constructeurs de tours, ô constructeurs de tours.


                           Le Makkah Clock Royal Tower, 817 m surmonté d’une horloge six fois plus grande que Big Ben de Londres (Voyez la Kaaba minuscule en bas à gauche...)



Voir aussi la correspondance entre Guido de Giorgio et René Guénon ici

 

Guido De Giorgio - Sur la fonction Traditionnelle des Sexes








(Publicado no Diorama Filosofico em 1939)

 
Il ne sera peut-être pas sans intérêt d'examiner ce que les modernes se complaisent à appeler, avec leur incompétence désormais légendaire en matière d'orientations théoriques, le "problème sexuel", eux qui réduisent les rapports entre les sexes à une relation purement extérieure, à une interdépendance superficielle chargée de préjugés et d'erreurs qui se résument à deux points de vue également erronés : le point de vue économique et le point de vue sentimental. Apparemment opposés, ceux-ci sont étroitement dépendants et se réunissent dans un mariage hybride parfaitement anti-traditionnel, donc contraire à la vérité, puisqu'il ne peut y avoir de vérité en dehors de la tradition, qui est le système même des vérités révélées, contrôlées, approfondies et appliquées sur tous les plans, du plan métaphysique et proprement sacré jusqu'aux domaines les plus contingents où s'exerce l'activité humaine.

 

                                 Tradition et traditionalisme

 

La tradition n'est absolument pas le traditionalisme : l'une est patrimoine vivant éternellement fécond, riche de potentialités infinies dans tous les temps et en toutes circonstances, comme une source dont les eaux alimentent plaines et vallées, les irriguant dans tous les sens ; l'autre est résidu stérile, concrétion refermée sur elle-même, inefficace, impossible à adapter et privée de toute impulsion énergétique et créatrice. La tradition s'oppose nettement au traditionalisme, tout comme la vérité s'oppose aux lois communes : ce qui dans l'une se renouvelle sans cesse avec vigueur, dans l'autre est mort, cadavérique, au point de constituer une entrave, un obstacle à la compréhension du caractère originel des normes et des thèmes traditionnels.

Or, on observe précisément ce passage de la tradition au traditionalisme dans ce qu'on appelle le "problème sexuel". Lorsque la première est oubliée, il ne reste que le second, et l'on construit alors autour de ce résidu trompeur un étrange mélange de théories qui prennent plaisir à tourner autour d'une absurdité. Laquelle ? Elle vient tout simplement de l'ignorance profonde de la nature et de la destination des sexes, de ce qu'on pourrait appeler la "polarité sexuelle".

 Il n'est pas possible, dans le cadre de ces notes, d'exposer ici, même de façon succincte, les éléments traditionnels du "problème" présumé. Cela nous mènerait à des considérations d'ordre supérieur, complexes et qui donnent lieu à des développements, à la "métaphysique des sexes". Il faut donc se limiter à ce qui est en soi suffisant pour faire comprendre qu'il n'y a en fait aucun "problème" à résoudre, ce qui est une façon de réduire à néant le préjugé si cher aux modernes qui fait qu'ils découvrent par tout nœuds et difficultés, autour desquels ils déambulent avec une inconscience complaisante, en déclarant impossible à résoudre ce qu'ils ne connaissent pas puisqu'ils se placent devant un résidu mort qu'on ne peut pas raviver. Ignorant la nature profonde de la polarité sexuelle, les modernes sont confrontés à ce que les sexes sont actuellement, après tant d'aberrations et tant de révolte contre les vérités traditionnelles : au lieu de ramener les rapports entre les sexes à la normalité, ils continuent de contempler le petit monstre et de le déclarer absurde, quand ils ne proposent pas des solutions violentes, précipitées et absolument illégitimes.

 

                                        Nature des sexes

 

En réalité, il faut se référer à la nature des sexes pour en comprendre la destination et pour descendre, du plan métaphysique, au plan contingent, social, de façon à établir un rapport normal selon la vérité et la justice, sans se laisser entraîner par des impulsions irraisonnées ni par un verbalisme parfaitement imbécile. Disons sans plus attendre que la sexualité, au sens supérieur, implique dualité, distinction, et que cette distinction ne peut être originelle : car dans la Suprême Réalité, qui est Dieu, il n'y a rien à séparer ou à distinguer, à opposer ou à discerner. Elle est ce qu'elle est, et le caractère impénétrable de Son mystère est la garantie de Son absoluité. Cette unité substantielle, radicale, originelle, est admise implicitement partout, appartient à toutes les traditions, est le fondement de toute croyance reposant sur l'idée de transcendance et d'infinité divines. D'ailleurs, si mathématiquement parlant la sérieindéfinie des nombres sort de l'unité sans laquelle elle n'existerait pas, il est logique que la Réalité Suprême soit l'unité absolue, celle qui n'admet pas la distinction ou la dualité. Nous désirons faire comprendre que la polarité apparaît, pour ainsi dire, dans un deuxième temps, et que, tout en existant dès lors qu'elle est posée, elle doit toujours être rattachée à la réalité originelle qui est absolument une et indivisible.

D'où il découle que les sexes, bien que distincts et séparés, ont une seule et même origine : il y a donc en eux, simultanément, différence et similitude, ce qui signifie qu'ils ne sont pas opposés mais complémentaires. Ce point est de la plus haute importance pour mettre en évidence le grave préjugé des modernes, qui s'obstinent à considérer les sexes comme antinomiques, comme deux réalités irréductibles, radicalement opposées, destinées à s'affronter, ce qui expliquerait l'origine du "problème sexuel" et par conséquent l'impossibilité de le résoudre. Mais lorsqu'on considère la vraie nature de la détermination sexuelle, elle apparaît comme une polarité nécessaire à l'équilibre de l'axe humain. Aucun des deux pôles ne peut et ne doit l'emporter sur l'autre sans compromettre la norme même de l'équilibre qui fait des sexes le fondement du plan humain dans la fécondité de ses développements. Pour lever toute ambiguïté sur la question, nous dirons que le "mâle" suppose la "femelle" : autrement, pour qui et pourquoi serait-il "mâle" ? Et si la "masculinité" et la "féminité" sont les deux extrêmes d'un axe que nous appellerons "homme", comment peut-on accorder la prééminence à l'un sans bouleverser l'équilibre, le système, la réalité qui dépend des deux termes ? Il faut donc que l'homme soit viril et que la femme soit féminine afin de préserver l'équilibre humain et de maintenir la vérité dans la pureté de la complémentarité axiale.

 

                                        Etre soi-même

 

L'ordre normal implique un équilibre stable de ces deux extrêmes qui ne le sont que sur le plan humain, puisqu'en réalité ils convergent en direction d'un point qui est l'unité originelle. En effet, si, schématiquement et symboliquement parlant, nous réduisons le principe masculin et le principe féminin à deux coins, à deux angles (ce qui correspond exactement à la brutalité physiologique de la fonction sexuelle), nous avons deux pôles tournés vers le même centre : l'un actif, l'autre passif, l'un émetteur, l'autre récepteur, l'un créateur, l'autre conservateur, l'un fécondateur, l'autre producteur, l'un "donneur de germes", l'autre "porteur de germes". Que les lecteurs approfondissent cette complémentarité et ils verront très précisément qu'on ne peut rien enlever ou ajouter arbitrairement à l'un de ces pôles nécessaires sans troubler définitivement l'équilibre de l'axe humain. Nous dirons donc que la femme n'est vraiment femme que lorsque l'homme est vraiment homme ; que si l'élément féminin est aujourd'hui dégénéré, cela est dû exclusivement à la décadence de l'élément masculin. L'homme ayant cessé d'être tel, la femme elle aussi a cessé d'être femme. Il faudrait que les modernes commencent par prendre conscience de cette vérité élémentaire pour pouvoir en finir avec une opposition, une querelle, une lutte pour la suprématie qui n'a aucune valeur et dont la seule cause est la faiblesse, la dévirilisation croissante de l'homme, qui a produit la déformation actuelle de la femme. Retourner à la normalité signifie tout d'abord comprendre la complémentarité sexuelle, dissiper le mythe d'une "opposition", d'une "lutte" ou d'un "problème" entre les sexes, et faire en sorte que, concrètement, la vie permette à l'homme d'être homme et à la femme d'être femme : en excluant toutes les formes de sentimentalisme, toutes les formes de cynisme, les violences, les impulsions aveugles qui sont le signe d'une mentalité déplorablement infantile.

De même qu'il y a sur un plan supérieur une voie des hommes et une voie des femmes pour la réalisation spirituelle, qui se rejoignent dans la réalité de Dieu, de même il y a dans l'ordre pratique une activité masculine et une activité féminine complémentaires, et non divergentes, pour la stabilité de l'axe humain. C'est le devoir de la Romanité Fasciste que de rétablir cet équilibre, de trancher une fois pour toutes ces antinomies fallacieuses, de mettre fin à de faux problèmes, de reconduire le plan humain à la normalité en permettant aux deux éléments qui forment la polarité sexuelle de se développer selon la nature et la vérité.

Puisque la femme est passive, réceptive, porteuse de germes et conservatrice, elle doit considérer l'homme comme son maître. Ainsi seulement deviendra-t-elle maîtresse d'elle-même et sa servitude, vécue consciemment, sera son plus beau triomphe et sa plus grande fierté. Que la femme s'agenouille devant l'homme et que celui-ci soit vraiment tel, c'est-à-dire digne d'être respecté, servi, compris, dans sa fonction de maître qui décide. Saint Paul dit à ce sujet : "Mulier in silentio discat cum omni subiectione. Docere autem mulieri non permitto, neque dominari in virum sed esse in silentio" (1). Il n'y a nul besoin de recourir à d'autres traditions pour confirmer ce qui est éclairé par l'évidence même des attributions qui reviennent à l'un et l'autre sexe, attributions que les modernes sont en train d'inverser, ce qui ne les empêche pas de se retourner ensuite contre les résultats de cette déformation. La  raison de tout cela doit être recherchée dans le sentimentalisme, qui est la plaie de l'humanité actuelle et qui engendre par réaction des affirmations cyniques, bestiales, niaises, tout aussi injustifiées et illégitimes.

 

                                      Aberrations

 

Le mépris de l'homme pour la femme se situe sur le même plan que l'adoration sentimentale : il s'agit d'aberrations dues à l'incompréhension de la polarité sexuelle et de sa destination précise. Si, à un niveau plus élevé, l'élément masculin correspond à la connaissance et l'élément féminin à l’amour, il y a pourtant un point d'unification encore plus élevé : l'amour de la connaissance, où les deux voies se complètent et s'intègrent. A un degré inférieur, l'unification advient spontanément dans la descendance, résolution immédiate du dualisme sexuel dans la trame indéfinie de l'existence humaine conditionnée. Tous les autres pseudo-problèmes relèvent de la sexualité morbide et sensitive et ne méritent même pas d'être examinés ici, car ils ne représentent que l'accumulation détritique de l'hystérisme littéraire. Tout autre est l'union sexuelle : symbole, en réalité, de la consommation réalisatrice par laquelle la dualité se dissout dans l'acmé béatifique. Il n'est pas possible d'insister ici sur l'inversion humaine et la limpidité du plan divin, où ce symbole se vide de son schéma figuratif pour se fixer en créativité d'ordre supra-humain.

L'agonie actuelle ne nous présente que de fausses positions privées de toute formulation traditionnelle : il n'y a aucun intérêt à en parler, parce qu'au fond elles ne sont rien, bien qu'elles fassent obstruction à tout. Mais une constata tion s'impose : la révolte de la femme contre 'homme, quelque forme qu'elle revête, est la démonstration la plus claire de la dévirilisation progressive de l'homme, qui a adopté devant la femme une forme de réaction exactement copiée sur les réactions féminines. La "lutte des sexes" est le mythe d'une réalité d'ordre infiniment plus vaste, qui se résout dans le rapport entre l'essence informatrice et actualisatrice et la substance plastique et potentielle, dont l'union donne naissance à la manifestation cosmique et humaine. Face à la femme, l'homme est exactement ce que la femme est face à lui : de même qu'ils ne peuvent pas vivre séparément, de même il est parfaitement vain de parler d'autonomie tant qu'il y a polarité. Pour bien comprendre ce que sont les sexes, il faut se placer au-dessus d'eux en les résolvant dans un principe commun qui est l'Unité Originelle.

La modernité ignore tout de ces vérités traditionnelles et ne peut retrouver la norme qui équilibre les polarisations apparentes, dont la sexualité est l'expression la plus visible. A ceux qui méprisent la femme, nous dirons qu'en se mirant mieux en elle ils apprendront à connaître leur propre dégénérescence, et que l'obéissance et le respect qu'ils voudraient obtenir et qu'ils n'obtiennent pas sont directement proportionnels au prestige et à la puissance qu'ils ont perdus.

Ici comme ailleurs, un retour à la normalité n'est possible qu'avec la restauration traditionnelle, le rétablissement de la hiérarchie et la reprise de la fonction appropriée, sur le plan considéré, à la valeur symbolique et réelle qu'elle a dans les sphères supérieures. Ce n'est que lorsque l'homme redeviendra vraiment homme, que la femme redeviendra elle aussi vraiment femme et, conformément à la nature et à la vérité, l'absurdité du "problème sexuel" se résoudra sans résidus dans l'harmonie des complémentarités tournées vers la dissolution du mirage humano-cosmique dans la suprématie du Monde Divin.

                                                                                                                        

                                                                                                                    
[1er Juin 1939]

                                                                                

                                                                              ***                                                                                                                                

 

Nota:

1 "Que la femme apprenne silencieusement en toute sujétion. Or je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de dominer sur l'homme mais de se tenir en silence". (N.D.E.).

Voir aussi la correspondance entre Guido de Giorgio et René Guénon ici

 

Guido de Giorgio - René Guénon et la Quête de Dieu




                                                        Sourate Al-Ikhlas
 
 
 
Guido de Giorgio
 
Partout il L’a cherché, partout, et partout il L’a trouvé, partout. En nous, hors de nous, dans le monde, hors du monde, dans ce qui apparaît, dans ce qui n’apparaît pas, dans ce qui est, dans ce qui n’est pas, dans ce qui est et qui n’est pas, inlassablement.

Il a ramassé tous les fils qui de Lui proviennent et à Lui reviennent, tout ce qu’il y a de nouveau dans ce qui est vieux et tout ce qu’il y a de vieux dans ce qui est nouveau, puisque c’est le nouveau qui fait le vieux et le vieux qui fait le nouveau, c’est la quête qui retrouve dans l’ancien le nouveau et dans le nouveau l’ancien, Vsu Vetera Nova.

 L’Orient lui a avait appris la lumière, l’Occident lui enseigne le déclin de la lumière et l’Islam le calme zénithal, le point, suivant ce que Dante dit, où le soleil ralentit sa course, semble s’arrêter, se fixer au sommet des cieux. Avec St. Paul nous disons pour lui : Bonum certamen certavit, cursum consummavit, fidem servait, et, avec St. Paul, nous ajoutons, In reliquo reposita est ei corona justitiae quam reddetei Dominus in illa die, justus judex.

Sa quête fut radicale, absolue puisqu’il ne savait que Le chercher, Lui, le Principe, d’où tout découle et où tout aboutit, ce qui fut, ce qui est, ce qui n’est pas encore, obstinément, parcourant les voies traditionnelles, écoutant sourdre l’eau des fontaines cachetées, fontes signatae… Per visibliia ad invisiblia, cherchant partout, dans les cheveux, dans les cornes, dans la pluie, dans la montagne, dans la caverne, de l’Orient à l’Occident, dans l’ombre de la terre où niche la lumière des cieux, le passage, la trace, l’empreinte, le voile de Dieu. Là où avant voltigeait la Poésie, il plaça la Sagesse, car la Sagesse est, à vrai dire, la Poésie qui découvre le divin dans l’humain, l’hypercosmique dans le cosmique, l’invisible dans le visible, par réalisation totale, intégrale, absolue.

Il retrouva la source mère à travers le jaillissement des eaux, des fleuves traditionnels, les faces de la Grande Pyramide dont le sommet est unique et dont la base est le carré des mondes, les deux pointes du compas où se tient l’expression architecturale du Verbe, en dehors et au -dessus de laquelle commence la fuite infinie de Dieu.

Mais il maintint le sceau, il garda la porte de l’énigme, il fit comprendre ce que beaucoup d’autres avaient caché, que personne ne fait marcher ceux qui ne savent point marcher, puisque savoir c’est vouloir et celui vraiment ne saura jamais qui ne voudra jamais.

En ascendant il rendit tout à Dieu, en descendant il rendit Dieu au monde et ainsi il fit « la jonction des deux arcs » et réintégra le cercle de l’Universalité Divine, congrégeant ce qui est épars et épandant ce qui était congrégé.

Il y avait en lui l’inépuisabilité d’une quête illimitée, la certitude que rien ne peut contenir, enfermer, clôre, ce qui n’est pas tout ce qui est et c’est tout ce n’est pas, puisque du tout ôtez le tout, le tout demeure, du néant ôtez le néant le néant demeure : Plein dedans, plein dehors, il est dit dans Hatha Yoga, plein comme un vase dans l’océan, vide dedans, vide dehors, vide comme un vase dans l’air.

Il opéra ainsi la parification traditionnelle, fit déboucher tous les fleuves dans la mer qui les absorbe tous et il montra que l’orthodoxie est tout simplement la pureté dans la quête, l’amour du mystère, connaissance des connaissances, qui fait retrouver tous les pèlerins, sâlkûn, sur le même plateau, qui est au fond le sommet des mondes.

Il montra qu’il n’y a qu’une science, celle de Dieu, et que ceux qui s’y engagent - pauci electi - retrouvent la Sagesse qui n’est pas pourtant Lui, Dieu, comme Lui n’est pas Elle, car il n’y a point d’Il excepté Lui, Lâ Howa illâ Howa !

Les chiens aboyèrent, aboient, aboieront, derrière lui, car, comme il est dit dans un dicton arabe qu’il aimait à citer, les chiens aboient, la caravane passe… La caravane passe, les chameaux chargés, avec les maisons, les villes aux deux extrémités, au milieu le désert, inépuisablement… La science sacrée ne connaît point de limites, ne connaît point d’arrêts, ne connaît point de personne, c’est la caravane qui compte, non pas les chameliers, eux qui, quasi cursores, vitai lampadas tradunt…

Au milieu de l’effondrement moderne, dans cette sinistre culbute où les machines seules comptent, point les hommes qui au lieu d’être les fils de Dieu sont devenus les fils de la machine, lui, Guénon, il éclaira les souterrains immenses des traditions où, dans la nuit lumineuse des flambeaux, ruissellent fleuves de perles et de rubis entre les doigts des Saints et des Maîtres accroupies. A ce petit monde qui trouble la nuit des nuits, aveuglant de lumières artificielles le secret de la création, l’homme, qui est un secret pour le secret qui est son secret, Dieu, il dit que hors de la Tradition il n’y a rien et que chaque source traditionnelle est toutes en une et une en toutes, rampes du ciel, qui, lui, est au-delà de tous les cieux, coelum coeli Deo. Et parmi toutes, il embrasse la dernière, l’Islam, celle qui, répétait-il, semble devoir sceller l’expression divine dans le monde, la parole de Dieu aux hommes, la route où confluent finalement les aspects du cycle évolutif abrahamique. Il y fut peut-être amené par la « centralité » de l’Islam, la troisième tradition qui absorbe et parfait les deux premières, qui est l’aboutissement zénithal du soleil dont les deux qui précèdent représentent l’Est et l’Ouest, l’Orient et l’Occident. Lui, Guénon, qui gardait tout, substance et rites, noyau et écorce, intérieur et extérieur,batin et zahir, il est passé en murmurant, en invoquant le Nom que tous murmurent et invoquent, anges et démons, Saints et hommes, les premiers comme les derniers, ceux qui savent, ceux qui ignorent, montrant par-là que personne ne se sauve et n’atteint la délivrance s’il ne canalise pas son aspiration dans l’orthodoxie du chœur traditionnel, puisque la tradition seule, – dans son unité insécable qui pourtant, comme l’Etre, dont elle est le devenir – un devenir Ce qui est -, comporte des degrés, comprend, unifie, harmonise intérieur et extérieur, sublimité et infinité, sagesse et ignorance, vocation et élection, occulte et manifeste. Tout est pur dans ce qui est pur et rien n’est pur si ce n’est pas sanctifié par la tradition dont l’orthodoxie englobe toutes les oppositions, unifie toutes les divergences, contemple toutes les hiérarchies, maintient tous les plans, centralise toutes les aspirations, harmonise mais ne confond pas, n’assujettit pas les hommes aux hommes, mais tous les hommes à elle, toutes les traditions à la Vérité Divine, tout dieu à Dieu. Mais l’ineffabilité de l’Ineffable est l’amour substantiel, nous devrions dire essentiel, de Dieu qui enjambe tous les paradis pour se fixer où il n’y a plus de où, dans l’absence de toute limitation affirmative on spéculative excluant toute inclusion, parce que toutes exclusion est incluse, où celui qui connaît ignore et qui ignore celui-là vraiment connaît.

Et il est tombé debout : debout et seul, pauvre et nu, n’ayant qu’un seul nom sur ses lèvres, le Nom où se dissout tout ce qui s’affirme en face de Lui, parce que ce qui n’est pas Lui n’est point et ne peut pas être, où tout est rien et rien n’est tout, tout devant mourir pour qu’Il, Lui seul, vive, dans la plénitude de son incommensurabilité radicale suivant laquelle rien n’est qui ne soit pas Lui. Dans la « circularité » de l’Islam il a enfermé son secret, son sirr, le trésor que chacun enferme en soi et qu’il ne sait presque jamais découvrir, parce que s’il arrivait à connaître vraiment sa servitude, il connaîtrait sûrement sa seigneurie.

Ce qu’il pouvait et devait dire il l’a dit, mais il ne pouvait pas tracer une route qui, dans la réalisation par la Connaissance, est strictement personnelle et ne peut aucunement s’exprimer « didascaliquement » puisqu’elle s’acquiert par fulgurations, baignant dans la lumière de l’esprit, l’Esprit de Dieu, qui est Dieu, devenant elle, car, lorsque l’homme n’a plus de secrets devant Dieu, Dieu n’a plus de secrets pour l’homme et alors il atteint cette station « où le Seigneur ne parle qu’avec les Siens ».

 Le véritable mystère de Guénon est dans sa mort que seul le Seigneur connaît dans la plénitude de Sa Grâce et dans la perfection de Sa Miséricorde, parce Lui seul Il est avec Lui, en Lui, par Lui, – ma Allah, fi ‘Llah, bi ‘Llah !
Voir aussi la correspondance entre Guido de Giorgio et  René Guénon ici