بـــسْم ﭐلله ﭐلرّحْمٰن ﭐلرّحــيــم ﭐللَّهُمَّ صَلِّ عَلَى سَيِّدِنَا مُحَمَّدٍ وَ عَلَى آلِهِ و صحبه وَ سَلِّمْ السلام عليكم و رحمة الله و بركاته
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vendredi 29 septembre 2017
jeudi 13 octobre 2016
Éric Geoffroy : « On ne peut nier le besoin spirituel en France »
Propos recueillis par Clémentine Garnier
Islamologue
et spécialiste du soufisme, Éric Geoffroy préside la fondation
Conscience Soufie, qui œuvre à promouvoir la sagesse universelle de
cette voie intérieure de l’islam. Pour lui, la spiritualité donne
des clés pour comprendre notre monde.
Les
écoles soufies se rattachent habituellement à une confrérie mais
ce n'est pas le cas de votre fondation Conscience Soufie. Pourquoi ?
Certains
qualifient, hâtivement, notre fondation de «néo-confrérie
dissimulée». Le système confrérique n’est pas toujours adéquat
à notre époque, dans la mesure où il a parfois – je dis bien
parfois – tendance à privatiser, voire à enfermer la sagesse du
soufisme au lieu de l'ouvrir à l'universel. Le but de la fondation
est exactement le contraire.
Pour
autant, les membres qui constituent le cercle de la fondation sont le
plus souvent rattachés à une confrérie. Je chemine moi-même avec
le cheikh Khaled Bentounès, qui défend d’ailleurs l'idée selon
laquelle «les confréries doivent sortir au grand jour». Son ONG,
l'Association internationale soufie Alawiyya (Aisa), reconnue auprès
de l’ONU, œuvre dans ce sens. Si le système confrérique est
actuellement en fin de course, la pertinence de l'affiliation à une
lignée initiatique remontant au Prophète demeure ; cela apporte une
protection dans le cheminement spirituel. Ainsi, la fondation ne se
pose pas comme étant une voie initiatique, mais les membres du
conseil souhaitent être des accompagnants, des « accoucheurs »
dans le sens de la maïeutique. Nous sommes profondément musulmans
et prônons l'approfondissement de notre islamité dans le sens de
l’universel ; le Coran et les paroles du Prophète bien compris ne
font que prôner cela.
Qu'en
est-il de l'universalisme de vos « enseignement et transmission »,
selon l’intitulé de l'un des cinq axes de la fondation ?
S'adressent-ils seulement aux personnes de confession musulmane ?
Notre
public se divise en trois catégories. Il y a ceux qui sont déjà
membres d'une confrérie, mais qui en sont déçus pour diverses
raisons – l'absence d'un maître vivant, une confrérie à
l’expansion internationale qui empêche le disciple d’accéder au
maître, une confrérie trop prosélyte... Un second cercle, plus
large, est constitué de musulmans qui ne se retrouvent plus dans le
discours normatif et ritualiste de l'islam. Ceux-là ont une soif
spirituelle, mais se méfient d’un système confrérique trop fermé
ou refusent la personne du cheikh qu’ils perçoivent faussement
comme un intermédiaire entre eux et Dieu. Une troisième catégorie
concerne les non-musulmans que la laïcité à la française ne
satisfait plus. Il y a un besoin spirituel que l'on ne peut plus
nier, et il est intéressant de noter que les femmes sont les
premières à franchir le pas. Elles ont généralement moins de
carapace que les hommes. Un public de tous âges s'intéresse à ce
que nous proposons et allons proposer. Les demandes d'adhésion ne
viennent pas seulement de France mais aussi de Suisse, de Belgique,
du Maghreb et du Sénégal.
La
connaissance du soufisme par le grand public émerge lentement.
Comment expliquer qu'il ait été marginalisé ?
Un
lavage de cerveau a été effectué par le wahhabisme et ses avatars
salafistes, qui ont présenté le soufisme comme une secte, alors que
tous les grands oulémas ont été soufis de près ou de loin, même
le très sévère Ibn Taymiyya (1263-1328) ! Or, lors d'un récent
congrès en Tchétchénie, il a été déclaré que le wahhabisme ne
fait pas partie du sunnisme ( lire l'article de Al-Manar ). Encore
une fois, l'élite qui gère l'islam, les grands responsables
musulmans (le cheikh de l’université al-Azhar, au Caire, que je
connais, les grands muftis, les ministres des Affaires religieuses…)
sont le plus souvent des soufis, ou des sympathisants du soufisme.
Les médias ont une part de responsabilité dans cette méconnaissance
du soufisme : ils ne lui laissent pas assez de place. Le cheikh
Bentounès n'a jamais été interviewé par un grand média français.
En 2006, une rencontre internationale a rassemblé des imams et des
rabbins à Séville (Espagne). Le journal télévisé français y a
consacré une minute, en toute fin, après le sujet sportif. Veut-on
réellement la paix ?
Dans
votre livre L'Islam sera spirituel ou ne sera plus (Seuil, nouvelle
édition 2016), vous défendez « une spiritualité lucide qui
pourfende l'hypocrisie religieuse et politique ». Dans quelle mesure
ce souci pourrait-il être pris en compte dans les débats politiques
?
L'élévation
de la conscience, que doit susciter chez la personne sa pratique
spirituelle, s’impose face à l'urgence des défis universels.
L'Algérie a compris la portée du soufisme et l'a promu dès le
premier mandat de Bouteflika, depuis la présidence de la République
jusqu’aux divers ministères et milieux universitaires.
Naturellement, il existe des risques que le soufisme soit
instrumentalisé. Il n’empêche que le dialogue interreligieux a
été mené, en grande partie, par des soufis et des milieux soufis
qui ont dû, à leur corps défendant, s’impliquer dans la
politique.
Aujourd'hui,
la spiritualité vivifie des débats qui sont d'habitude normatifs et
fades ; elle leur apporte une teneur et une saveur. Les prises de
conscience environnementale, éthique et bioéthique passeront par
une ouverture spirituelle, car la spiritualité donne des clés de
compréhension du monde. La France ne règlera pas ses problèmes
avec des discours aseptisés du genre « vous devez être citoyens
»,« vous êtes des musulmans citoyens » ou «défendons la
laïcité». Il faut donner du sens, et encourager une « laïcité
d'ouverture », telle que la nomme Régis Debray dans son rapport qui
date de 2002.
Le
gouvernement français tente pourtant d'engager des mesures dans ce
sens. Que pensez-vous de la création de la Fondation pour l'islam de
France, annoncée par Bernard Cazeneuve en août dernier ?
La
sénatrice de Paris Bariza Khiari a vivement critiqué le fait qu’un
non-musulman, Jean-Pierre Chevènement, soit nommé à la tête de
cette fondation. « N’y a-t-il pas un musulman capable de la
diriger », s’interrogeait-elle ? L'écrivain Tahar Ben Jelloun,
que je respecte par ailleurs, fera partie du conseil d'administration
de cette fondation, mais comment les musulmans pourraient-ils se
reconnaître en lui ? L'État français choisit toujours des « têtes
», quelques intellectuels parisiens dont la pensée abonde dans son
sens. Pendant ce temps-là, en Allemagne, cinq universités
théologiques d'État ont vu le jour en quelques années, et elles
fonctionnent très bien. En France, nous sommes paralysés ! C'est
une bonne chose de créer des postes en islamologie académique –
bien sûr – mais que propose-t-on concrètement au musulman lambda?
Il faut agir à d'autres niveaux : former les publics professionnels,
par exemple. Un des axes de la fondation Conscience soufie est la
médiation sociale : tout corps professionnel, y compris les
journalistes, doit être sensibilisé à un discours différent sur
l'islam. D’ailleurs, le milieu médiatique français bouge dans le
bon sens, et beaucoup de journalistes me disent attendre un autre
discours sur l’islam que celui que la plupart des politiques nous
assènent ! Je donne personnellement des cours en ce sens à des
cadres pénitentiaires, et cela va être bientôt fait au nom de la
fondation. Celle-ci va également afficher un programme de séminaires
d’éveil à la spiritualité, destiné aux jeunes, aux adolescents,
notamment des quartiers difficiles, qui en ont bien besoin. Plusieurs
partenariats avec des institutions sont en voie d’être finalisés.
Un premier séminaire aura lieu à Paris le week-end des 15 et 16
octobre, il visera d’abord à déconstruire les préjugés que les
uns et les autres nourrissent très souvent sur le soufisme. Tout
cela est sur notre site et notre page Facebook.
Éric
Geoffroy, une quête spirituelle plurielle
Né
en 1956 à Belfort, Éric Geoffroy a reçu une éducation chrétienne
catholique. Adolescent, il a «fait partie d'un groupe de rock»,
confie-t-il, comme beaucoup de jeunes. À l'âge de 22 ans, au cours
d'un séjour en Afrique, il contracte une contamination parasitaire
intestinale l’ayant profondément affecté. En langue arabe,
explique-t-il, « le terme est le même pour désigner le ventre ou
les intestins et l’intériorité, la voie ésotérique ». Il a
donc compris qu’il lui fallait passer du voyage extérieur,
horizontal, au voyage intérieur, vertical. Guéri, Éric Geoffroy a
pratiqué plusieurs voies spirituelles, dont le bouddhisme zen, et a
lu l’œuvre du métaphysicien René Guénon, lui-même devenu
soufi. C'est dans un centre bouddhiste tibétain (en France) qu'il a
«redécouvert Jésus», qui lui manquait dans le bouddhisme, mais
qui est « tellement présent en islam », ainsi que Marie. La
métaphysique de l'islam, « son principe de non-dualité et
d'unicité », l'ont conquis. Il a poursuivi son apprentissage au
Caire avant son retour en France où il enseigne l'islamologie et le
soufisme, à l'Université de Strasbourg et ailleurs. Il est
aujourd'hui l'auteur d'ouvrages dont certains ont été traduits dans
différentes langues. Membre de groupes de recherche internationaux,
il est régulièrement sollicité à propos de l'islam et du
soufisme. Il mène des conférences en Europe, dans le monde arabe,
en Afrique, en Asie et aux États-Unis.
jeudi 12 mai 2016
mardi 24 septembre 2013
Le dépassement de la raison dans le Soufisme - Eric Geoffroy
Zaouia de Sidi Mohammed Belkaïd
1er congrès de la série des Dourous Mohammedia « Enseignements Mohammadiens » dont le thème porte sur La Civilisation Islamique - Octobre 2006 -- Ramadhan 1427 Vingtième conférence
Dr Éric Younous Geoffroy
dimanche 19 mai 2013
« C’est par la porte de la maladie que j’ai embrassé l’Islam » - Entretien avec Eric Geoffroy
Grande Mosquée de Touba
Enseignant
l’islamologie à l’Université de Strasbourg et dans d’autres institutions il est
un spécialiste académique du soufisme. Eric Geoffroy travaille aussi sur les
enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain et la mystique comparée.
C’est dans les coulisses d’un colloque «diversité et cohésion dans un monde
globalisé» organisé à Dakar par le mouvement Gulen, que l’universitaire
français a bien voulu revenir sur la situation du Mali, son étrange
reconversion à l’Islam, de la percée de la spiritualité en Europe et de ses
connaissances de l’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba
Comment analysez-vous la situation au Mali
en tant qu’islamologue ?
Ecoutez. Ce qui se passe au Mali actuellement est tout
simplement horrible. Et cela n’a rien à voir avec l’Islam. Au moment où des
universitaires et penseurs musulmans de divers horizons se battent de toutes
leurs idées pour montrer à la face du monde que l’Islam est une religion de
tolérance et d’ouverture, des supposés «Jihadistes» viennent encore ternir
l’image que le prophète Mohamed, PsL, s’est donné tant de mal à construire et
propager. S’ils sont encore de vrais musulmans, comme ils le prétendent, il est
temps que ces gens sachent qu’ils contribuent plus à accroître l’«islamophobie»
qu’à agrandir la Ummah.
Justement en parlant d’ «islamophobie», ne
pensez-vous pas que la main de l’Occident est derrière ces attentats pour
combattre l’Islam ?
C’est vrai que la «théorie du complot» a été souvent
avancée par différents penseurs. Mais personnellement, je n’y crois pas. Du
moins pour ce qui de la responsabilité de la France, qui est mon pays
d’origine. Parce que tout simplement la France est tenue par la majeure partie
des pays du continent africain dont le Mali et les pays du Maghreb. La France
n’a aucun intérêt à semer l’anarchie dans des territoires où elle a été
présente, en tant que colonie. Elle est liée à ses anciennes colonies par la
culture et l’histoire. Avec le régime de Sarkozy, on pouvait, peut-être,
s’attendre à de tels agissements. Mais avec François Hollande, je ne pense pas.
Bon maintenant c’est vrai que l’Occident va au-delà des cieux français, Mais
j’ai bonne opinion que le mal ne vient pas de ces dirigeants occidentaux que
leur cupidité pousse parfois à certains extrêmes. Le mal réside dans une
certaine conception exclusiviste et fermée que certains groupes de croyants ont
de l’Islam.
Vous avez évoqué tout à l’heure la percée
de plus en plus de la pensée soufie dans la société occidentale. Comment
expliquez-vous cela ?
Aujourd’hui, nous assistons à la fin d’un monde, la fin
d’un cycle comme l’avait annoncé le prophète dans ses «Hadiths» (enseignements
du prophète Mohamed). Ce cycle avait commencé entre le XVIe et le XVIIe siècle
avec le mercantilisme et le matérialisme comme principales sources de vie. Le
développement des sciences et techniques a poussé les différentes générations
qui ont vécu et passé pendant cette période, ce cycle, à sortir de l’humain.
Mais à la fin de chaque cycle, il y a comme une prise de conscience
quasi-collective de l’humanité. Les hommes ont tendance à identifier leurs
limites. Il y a une réelle crise morale, dans les sociétés occidentales, qui
favorise la désorientation des individus. Et dans ce cas, ils ont plus besoin
d’une source métaphysique pour répondre à leurs différents questionnements.
Parce que justement, après les phénomènes scientifiques, nous voulons connaître
l’Absolu ; après les conditions d’existences nous aspirons toujours la raison
d’être de l’existence. La métaphysique serait donc la détermination de cet
Absolu et la découverte de cette raison comme le soulignait un célèbre auteur
français. Alors c’est vrai qu’aujourd’hui en Europe où je vis et enseigne, les
gens se tournent de plus en plus vers la pensée soufie pour trouver des
réponses liées à leur existence et leur devenir. Ce n’est pas une révolution,
c’est simplement le début d’un nouveau cycle pour l’humanité. En France plus précisément
la pensée soufie se propage et s’impose de plus en plus du fait que les hommes
sont de plus en plus tournés vers la spiritualité pour combler les limites de
la raison humaine.
Songez-vous à vous convertir à l’Islam en
tant que Islamologue et universitaire ?
Mais c’est déjà fait. J’ai embrassé cette merveilleuse
religion depuis 1984.
Sont-ce vos études en langue arabe qui
vous ont poussé à vous convertir ?
En partie peut-être. Mais l’élément détonateur a été
plutôt ma maladie. Dans les années 80, j’ai souffert d’une longue maladie
intestinale. C’est dans cette épreuve que j’ai trouvée certaines réponses liées
à ma quête spirituelle. C’est donc par la porte de la maladie que j’ai embrassé
l’Islam.
Quelle était votre précédente obédience
religieuse avant l’Islam ?
Moi je suis né dans une famille catholique. Donc
naturellement j’étais un Chrétien pendant une bonne partie de ma vie. Mais j’ai
constaté que le catholicisme ne répondait pas aux questions les plus
essentielles liées mon être. C’est alors que je suis partie à la recherche de
ces réponses. J’ai embrassé par la suite le Bouddhisme et puis je me suis
intéressé à la voie initiatique de Shadhiliyya, qui a eu un fort impact
jusqu’en Occident contemporain. C’est principalement durant cette période que
j’ai découvert l’essence de mon être.
Qu’avez-vous vu, entendu ou perçu durant
votre «maladie» qui vous a convaincu ?
C’est quelque chose que de simples mots ne suffiraient,
malheureusement, pas à transcrire. Hélas, c’est l’éternel problème auquel la
spiritualité ou les adeptes de la spiritualité sont confrontés. C’est de ne
pouvoir livrer tous les secrets de leur science. Croyez-en en mon expérience,
c’est très difficile de trouver les mots adéquats pour expliquer les réalités
que l’on vit à l’intérieur de soi.
Quels sont les penseurs soufis qui vous
ont le plus influencés dans vos écrits ?
J’ai beaucoup lu Mouyid Ibn Arabi, j’ai aussi lu
Ghazali et bien d’autres grands soufis musulmans. Mais j’ai surtout pratiqué,
étudié et enseigné la pensée du soufi marocain Chadili.
Avez-vous une fois eu à pratiquer un soufi
sénégalais ?
Je connais Cheikh Ahmadou Bamba, surtout à travers sa
philosophie et son culte du travail. Je cite certains de ses écrits dans mes
conférences et autres prestations. Maintenant je ne suis pas forcément un
spécialiste de Cheikh Ahmadou Bamba. Je crois savoir qu’il a énormément écrit
sur la spiritualité, que son œuvre est inépuisable en ce sens. D’ailleurs la
semaine prochaine (ndlr : cette semaine. L’entretien a eu lieu samedi dernier)
je dois me rendre à Touba pour en savoir un peu plus sur son œuvre.
En tant qu’universitaire, islamologue et
pratiquant de la spiritualité, si vous devez définir Dieu en un petit mot, quel
serait ce mot ?
Paradoxal.
Et pourquoi Paradoxal ?
D’abord par un Hadith du Prophète, PSL. Je cite : «Oh
Seigneur je cherche refuge en Vous et contre Vous» fin de citation. Ensuite
parce qu’après tant d’années passées à boire dans cette source de la Science
divine, personne ne peut se glorifier d’avoir la certitude absolue de la vérité
tant cette source est sans fond. Demain à l’heure des comptes, chacun est
susceptible de céder aux subtilités de la Science de Dieu.
Par Ayo FAYE
mercredi 10 avril 2013
Eric Geoffroy - Une fatwa déterminante d’al-Suyûtî en faveur de la célébration du Mawlid nabawî.
Les débats
portant sur l’opportunité ou la licéité de célébrer l’anniversaire de la
naissance du prophète (al-Mawlid al-nabawî) ne datent pas de notre époque. En
témoigne la fatwa rédigée à la fin du IX/XVe siècle par le grand savant Jalâl
al-Dîn al-Suyûtî (m. 911/ 1505). Avant lui, d’autres ‘ulamâ’ de renom avaient
déjà rédigé des livrets intitulés Mawlid en l’honneur du Prophète (Ibn
al-Jawzî, Ibn Kathîr…), ou avaient pris position en faveur de cette
célébration. Ainsi, Ibn Taymiyya lui-même (m. 1328) déclare t-il dans son livre
Iqtidâ’ al-sirât al-mustaqîm : « Nous célébrons le Mawlid par amour et
vénération pour le Prophète ». La fatwa de Suyûtî a l’avantage d’une part de
retracer l’historique de la célébration du Mawlid, d’autre part d’apporter la
caution d’un savant éminent de l’islam à la reconnaissance de cette
célébration.
Présentons
d’abord – si besoin est – Suyûtî. C’est un ‘âlim encyclopédiste, polyvalent,
qui maîtrisait maintes disciplines islamiques et a écrit par ailleurs sur les
sujets les plus variés. À noter qu’il est l’auteur le plus prolifique de
littérature islamique, puisqu’on lui attribue environ un millier d’ouvrages[1]
! Dans le foisonnement de son œuvre, ce qui ressort globalement c’est son
attachement au modèle prophétique muhammadien. Il s’agit pour lui, comme pour
Junayd auparavant, de la seule voie menant à Dieu. Lui-même déclara que la
discipline où il se sentait la plus à l’aise était celle de la « science du
hadîth ».
Pour notre
auteur assurément, ce modèle ne saurait être transmis uniquement par la science
livresque ; il a besoin d’être vécu de l’intérieur. Suyûtî a donc pratiqué la
Voie soufie, et avait pour maître un cheikh de la tarîqa Shâdhiliyya, Muhammad
al-Maghribî (m. 911/ 1505). Nul étonnement, donc, qu’il ait développé ici ou là
la dimension ésotérique du message muhammadien[2]. Notre savant égyptien a
ainsi établi un rapport personnel, mystique, avec la personne spirituelle du
Prophète. Il affirme en ce sens avoir vu celui-ci plus de soixante-dix fois à
l’état de veille (yaqazatan), ce qui constitue, dans le soufisme même, une
faveur rarement accordée. Des contemporains ont d’ailleurs rapporté des visions
au cours desquelles le Prophète rencontrait Suyûtî et l’appelait « shaykh
al-Sunna [3]». Et ce dernier stipule, à l’instar d’autres soufis ou ‘ulamâ’
spiritualistes, que le Prophète peut entretenir, lors de visions, tel initié de
la validité ou non d’un hadîth donné.
Aperçu
historique sur la célébration du Mawlid nabawî
Suyûtî
attribue l’initiative de cette célébration à un prince sunnite, de la dynastie
ayyoubide, qui régnait sur la ville kurde d’Irbil, à 80 km de Mossoul :
Muzaffar al-Dîn Kökbürî. Ce prince aurait commencé à célébrer le Mawlid au tout
début du VII/XIIIe siècle, soit à partir de 605/1208. D’après les chroniques de
l’époque, il s’agissait d’une sorte de festival qui attirait beaucoup de monde
et qui doit beaucoup, en fait, aux soufis de la région : ils animaient la
cérémonie par le dhikr et le samâ‘. On peut dire que, depuis que cette
cérémonie existe en pays musulman, les dirigeants politiques avaient davantage
besoin de l’appui des milieux soufis que l’inverse. Le voyageur Ibn Jubayr (m.
614) évoque, dans ses Rihal, la célébration du Mawlid pour la même période, à
la Mecque. D’autres sources affirment que les Fatimides (Égypte et Syrie)
auraient été les premiers à fêter le Mawlid. Lorsqu’on sait que les Fatimides,
dynastie chiite ismaélienne, étaient les rivaux des Ayyoubides sunnites, il
n’est guère étonnant qu’il y ait une telle surenchère idéologique. On sait par
ailleurs que le prince kurde sunnite Nûr al-Dîn Zengui (m. 1174) – l’oncle de
Saladin - avait écrit un texte d’éloges, depuis Damas, en l’honneur du
Prophète.
Outre le
fait que la célébration organisée par Muzaffar al-Dîn Kökbürî était bien
repérée dans les sources historiques (Ibn Khallikân lui a consacré une description
détaillée), il est évident que Suyûtî, sunnite prononcé et légitimiste
concernant la question du califat abbasside, n’allait pas promouvoir dans sa
fatwa une hypothétique origine chiite à la célébration du Mawlid…
En réalité
l’apparition de la cérémonie du Mawlid correspond historiquement aux besoins,
pour la communauté musulmane, de se rassembler autour de la personne du
Prophète en temps de crise : rappelons que depuis 1099, les Croisés ont investi
une partie du Proche-Orient (Syrie, Palestine), et que, à l’Est, se profile de
plus en plus le danger du déferlement mongol.
Contexte de
la fatwa de Suyûtî
Selon
plusieurs auteurs, le Mawlid nabawî connaît son véritable développement à
l’époque de Suyûtî, soit à la fin de la période mamelouke[4]. Au Caire, la
cérémonie revêt un caractère officiel, à la Citadelle, en présence du sultan
mamelouk, des émirs, des ‘ulamâ’ et des soufis bien sûr. Mais son aspect
populaire festif n’en est pas pour autant éclipsé. Les cheikhs la célèbrent
dans leur zâwiya, entourés de leurs disciples et de nombreux invités [5]. Nous
sommes à une époque où émerge de plus en plus la notion de « Voie muhammadienne
» qui doit fédérer et rassembler toutes les voies initiatiques particulières.
Cependant, la question de la licéité de la célébration du Mawlid se pose encore
ici ou là. De ce débat témoigne la fatwa de Suyûtî, qui vise à apporter une
réponse étayée et définitive.
Cette fatwa
revêt une importance particulière du fait de la renommée de son auteur de son
vivant : Suyûtî délivrait des avis juridiques à la demande d’un public large
qui allait de l’Inde jusqu’à l’Afrique sahélienne (al-Takrûr). Nul étonnement
donc, que l’on trouve des traces de l’influence de cette fatwa jusqu’au Maghreb [6]. La méthode de Suyûtî
consiste à citer beaucoup d’autorités antérieures qui, pour la plupart, vont
dans son sens. Ce référencement, on le sait, constitue le seul moyen dans la
culture islamique d’asseoir son avis. Suyûtî s’appuie ainsi sur des savants
reconnus tels que al-‘Izz Ibn ‘Abd al-Salâm,
al-Nawawî, Ibn al-Hâjj, Ibn Hajar, etc. Mais il sait aussi donner la
parole à ses adversaires doctrinaux… avant de les réfuter.
L’argumentation
développée dans la fatwa
Le texte
s’intitule Husn al-maqsid fî ‘amal al-Mawlid, « La bonne intention concernant
la célébration du Mawlid », et il est incorporé dans le recueil de fatwas que
Suyûtî a collecté à la fin de sa vie et qui s’intitule al-Hâwî lil-fatâwî [7].
Suyûtî y développe principalement le thème que cette célébration relève certes
de l’innovation (bid‘a), mais que toute innovation n’est pas blâmable
(madhmûma). Il s’agit là au contraire d’une innovation « louable » (hasana),
voire recommandée (mandûba). Suyûtî précise même que, dans certains cas, une
innovation peut s’avérer obligatoire, indispensable (wâjiba). En outre, il
précise que, une fois devenu prophète, Muhammad a célébré pour lui-même la
‘aqîqa, alors que son grand-père ‘Abd al-Muttalib l’avait déjà pratiquée pour
lui lors de sa naissance : cet élément d’information va dans le sens de la
commémoration de sa naissance par la communauté musulmane.
Le sens que
revêt la commémoration de la naissance du prophète Muhammad est de rendre grâce
à Dieu (izhâr al-shukr) de l’avoir envoyé comme prophète ayant apporté l’islam,
et comme miséricorde à tous les êtres. Cette gratitude s’accompagne de manière
toute naturelle de la joie que peuvent partager les musulmans, et plus
précisément ceux qui assistent à la célébration. Et Suyûtî de mentionner que
l’oncle mécréant du Prophète, Abû Lahab a son sort amélioré en enfer du simple
fait qu’il se serait réjoui lors de la naissance de Muhammad. C’est donc
l’intention de l’action de grâce et de la réjouissance qui doit être prise
lorsqu’on organise le Mawlid. À l’instar de savants antérieurs, Suyûtî établit
la comparaison entre cette célébration et l’établissement par le calife ‘Umar
Ibn al-Khattâb de la prière des Tarâwîh, lors du mois de Ramadan. On ne trouve
dans tout cela, écrit-il, aucune contradiction ni avec le Coran ni avec la
Sunna, car cela relève du « bel agir », de la « recherche de l’excellence »
(al-ihsân). Simplement, il faut distinguer la célébration telle que la
recommandent les ‘ulamâ’ et les soufis, des pratiques blâmables qui ont pu s’y
introduire.
A cet égard,
Suyûtî donne des indications assez précises sur le contenu et le déroulement de
la commémoration du Mawlid : durant tout le mois de Rabî‘ al-awwal, au cours
duquel est né Muhammad, on doit pratiquer le bien, multiplier les aumônes, etc.
Lors de la cérémonie elle-même, il est recommandé de se réunir pour lire le
Coran, nourrir les pauvres, lire des passages de la tradition concernant la
naissance du Prophète et les signes miraculeux qui l’ont accompagnée, chanter
des poèmes en son éloge, et bien sûr éviter tout débordement relevant de la
religiosité populaire (danse, musique…).
Lorsque l’on
considère l’autorité scientifique et spirituelle de Suyûtî, et celle des
savants antérieurs qu’il cite (al-‘Izz Ibn ‘Abd al-Salâm, al-Nawawî, Ibn al-Hâjj, Ibn Hajar…), on reste
consterné devant l’ignorance aussi péremptoire de ces musulmans contemporains
pour lesquels le Mawlid est une innovation blâmable, et qui vitupèrent contre
la célébration de la naissance de celui qui fut envoyé « comme une miséricorde
pour les mondes »[8].
Pr. Eric
GEOFFROY
[1] Voir
l’article al-Suyûtî dans l’Encyclopédie de l’Islam, 2e édition, par Éric
Geoffroy –tome IX, p. 951-954.
[2] Voir par
exemple son petit ouvrage intitulé al-Bâhir fî hukm al-nabî bi l-bâtin wa
l-zâhir.
[3] Cf.
Sha‘rânî, al-Tabaqât al-sughrâ, Le Caire, 1970, p. 28-29.
[4] J. S.
Trimingham, The Sufi Orders, Oxford, 1971, 27 ; N.J.G. Kaptein, Muhammad’s Birthday
Festival, Leiden – New York, 1993, p. 5, 48.
[5] E.
Geoffroy, Le soufisme en Egypte et en Syrie sous les derniers Mamelouks et les
premiers Ottomans : orientations spirituelles et enjeux culturels, IFEAD,
Damas-Paris, 1995, p. 106.
[6] Kaptein,
Muhammad’s Birthday Festival, op. cit., p. 45.
[7] al-Hâwî lil-fatâwî, Beyrouth, s.d., tome 1, p. 251
– 262.
[8] Coran 21
: 107.
vendredi 29 mars 2013
Jihâd et contemplation : Vie et enseignement d’un soufi au temps des croisades - Eric Geoffroy
Edité par Dervy, Paris, 1997, 140 p. Réédité chez Albouraq, Paris, 2003, 156 p.
Eric Geoffroy
Au retour d’une de ses expéditions, le Prophète dit à ses Compagnons : "Nous voici revenus du jihâd mineur pour nous livrer au jihâd majeur" ; à ceux qui lui demandèrent ce qu’est le jihâd majeur, il répondit : "Celui du coeur !" ou, selon une variante, "La lutte de l’homme contre ses passions".
Cette parole du Prophète, que certains cherchent à invalider, nous éloigne de la vision caricaturale d’un jihâd sanguinaire, devenu synonyme de terrorisme. Le terme jihâd continue de subir maintes altérations de la part des uns et des autres, mais il est vrai qu’il recouvre en arabe des sens superposés. Beaucoup de mots arabes ont en effet la capacité d’avoir plusieurs significations, selon que l’on se situe au niveau matériel, psychologique, dogmatique ou spirituel.
Cette polysémie est évidemment de nature à entretenir les interprétations hâtives et les confusions malveillantes. Cheikh Arslân (XIIe siècle), le saint patron de Damas, a participé à la lutte contre l’ennemi extérieur, les croisés. Mais il a surtout livré combat à son âme charnelle pour l’amener à s’éteindre en Dieu. Il a ainsi réalisé le jihâd majeur, guerre sainte dans la mesure où elle mène à la sainteté ! C’est cette expérience initiatique, atemporelle et partagée par les spirituels de toutes les religions, qu’il a voulu transmettre dans son Épître sur l’Unicité divine (al-risâla fî al-tawhîd).
PRÉFACE À LA SECONDE ÉDITION
La difficulté qu’il y a à cerner la notion de jihâd en islam, et les malentendus qui en découlent viennent de ce que l’on n’a pas suffisamment en vue la polysémie de la langue arabe, c’est-à-dire la capacité pour un seul terme de recéler plusieurs sens, ou d’être appréhendé aux différents niveaux de l’être : matériel, psychologique, moral, spirituel... Cette richesse sémantique qualifie en premier chef les termes de la langue scripturaire de l’islam, celle du Coran et du Hadîth (propos du Prophète). Tel est le cas du mot jihâd, qui épouse dans ces deux sources des contextes très variés (en fonction des « circonstances de la Révélation » coranique, par exemple), et prend ainsi des significations plurielles.
Fondamentalement, la racine JHD implique les sens voisins de travail assidu et d’effort, d’épuisement et même de tourment dûs à cet effort. C’est en effet le sens d’ « effort » qui prévaudra dans la langue arabe jusqu’à nos jours. La condition de l’homme réclame de celui-ci un effort constant pour maintenir un équilibre à la fois en lui, dans la société et sur notre planète. L’islam a transmué cet « effort » (juhd), à caractère général, en jihâd, qui consiste à mobiliser l’énergie humaine, individuelle ou collective, et à la tendre vers Dieu, et ceci dans tous les aspects de la vie. Rappelons qu’il n’y a pas en islam de séparation entre le profane et le sacré, entre le temporel et le spirituel.
L’état de guerre n’est qu’un des aspects de cet « effort » ; à vrai dire, il en est seulement un épiphénomène. Faisant partie intégrante de la nature humaine, il a été pris en compte dans l’économie générale de la Révélation, comme c’est le cas dans d’autres religions : si l’on s’en tient à une lecture littérale de la Bible Dieu y justifie certaines formes de belligérance, et la Bhagavad Gîtâ, un des livres saints de l’hindouisme, a pour scénario un combat entre deux clans rivaux de l’Inde ancienne.
En islam, selon la doctrine classique, le fidèle doit être solidaire de sa communauté, et oeuvrer à l’expansion de sa religion. Ce trait est prononcé dans le cas de l’islam mais, là encore, on le retrouve dans les autres religions à vocation universaliste : leur message doit en théorie être diffusé dans le monde entier. Le musulman est tenu de « témoigner » de sa foi, comme l’y invite le premier « pilier » de l’islam, mais cela ne peut se faire que par un comportement exemplaire. Sinon, le musulman témoigne contre l’islam. Dans son Dictionnaire des définitions, Jurjânî (XIVe s.) voit dans le jihâd « le fait d’inviter autrui à suivre la Vraie Religion », c’est-à-dire celle qui a été révélée en dernier lieu à l’humanité, et qui correspond donc à la dernière expression de la volonté divine. En islam, cette visée est limitée par la reconnaissance et le respect des autres religions, notamment monothéistes : « Pas de contrainte en matière de religion ! La voie droite s’est désormais distinguée de l’erreur » (Coran 2 : 256). Respect ou simple "tolérance" ? Plaçons-nous dans le contexte de l’époque, où chaque civilisation, chaque religion, formait une sphère centrée sur elle-même, excluant d’emblée l’existence des autres. L’islam fut pendant des siècles la seule religion à développer une doctrine du pluralisme religieux.
De l’aveu même d’orientalistes, l’emploi de la racine JHD dans le Coran n’a que rarement une valeur guerrière, et en aucun cas on n’y trouve d’injonction précise quant à la nature du combat et à l’identité de l’adversaire. Le Livre n’exalte jamais les vertus de la guerre ou la prouesse militaire, tant prisées par les Arabes de la période pré-islamique, mais invite à la fermeté d’âme, à la confiance en Dieu et à une soumission active en Lui. Encore faut-il savoir lire le Coran, c’est-à-dire connaître le contexte de la Révélation et les principales interprétations des versets. À défaut de cela, le Coran, qui est « guidance » (hudâ) et « discrimination » (furqân), peut devenir pour le lecteur une source d’égarement !
Quant aux paroles du Prophète sur le jihâd, elles dégagent une éthique exigeante à l’adresse du croyant, mais celle-ci s’énonce dans de multiples registres : le jihâd, c’est défendre la cause de l’islam par l’épée, par ses biens ou par sa langue, c’est veiller au bien-être social et lutter contre la corruption sous toutes ses formes, c’est accomplir le Pèlerinage, c’est être sincère et endurant, c’est lutter contre son ego... Puisque Dieu est unique dans la multiplicité de Ses manifestations, l’homme doit Le chercher dans toutes les facettes de la vie.
Le terme jihâd a en fait agi comme un catalyseur car, dans cette profusion de sens, chacun a puisé ce qui convenait à son entendement. Les juristes de l’islam ont verrouillé le terme jihâd en le restreignant à une acception militaire, ou du moins activiste, tandis que les ascètes et les spirituels en général ont dégagé sa portée intérieure et purificatrice. Ces derniers ne sont pas les moindres parmi les musulmans, car on y trouve Ibn Hanbal ou Sufyân Thawrî. Cet écart dans la perception du jihâd a même donné naissance à deux dérivés du terme, l’un à connotation juridique, l’autre spirituelle : l’ijtihâd, ou « effort d’interprétation de la Loi », et la mujâhada, ou « discipline ascétique, travail sur soi ». Autant le jihâd extérieur trouvait sa justification chez les "gardiens de la Loi" pour conforter la nouvelle religion, assurer son expansion et son unité, autant les fulgurantes « conquêtes » (futûhât) de territoires présentaient le péril, aux yeux des musulmans pieux, d’éteindre l’aspiration spirituelle des croyants pour la ravaler à l’attrait des biens de ce monde.
Plusieurs hadîths venaient renforcer le point de vue des spiritualistes au sein de l’islam : « La pérégrination (siyâha) consiste pour ma communauté à pratiquer le jihâd dans le chemin de Dieu » (rapporté par Abû Dâwûd) ; « Le monachisme de ma communauté consiste à pratiquer le jihâd » (rapporté par Ibn Hanbal). Le jihâd revêtait ainsi pour le Prophète un caractère sacré, et certains savants en ont fait le sixième « pilier » de l’islam, car il sous-tend les cinq premiers : « témoigner » de sa foi, les cinq prières par jour, jeûner, verser une partie de son argent aux pauvres, le Pèlerinage, déjà souligné par le Prophète, tout cela nécessite un effort, une tension vers Dieu. Le terme jihâd devrait donc être traduit par « effort sanctifié » et non par « guerre sainte ».
L’histoire nous impose cependant de retenir, dans un certain contexte, l’expression de « guerre sainte », car celle-ci a bel et bien été menée par les hommes des religions universalistes, qui ont asservi ou outrepassé le message fondateur de ces religions. Les croisades ont été prêchées par un pape (Urbain II), par un saint (Bernard de Clairvaux), et pratiquées par un autre saint (Louis IX : Saint Louis). Il s’agissait là incontestablement de « jihâd offensif ». En islam, certains savants n’ont retenu du jihâd que son aspect de lutte défensive, c’est-à-dire lorsque l’islam se trouve attaqué sur son territoire, mais il serait naïf de croire que tel a été l’avis prédominant. Du moins le jihâd militaire - offensif ou défensif - avait-il ses codes et ses limites, et bien d’autres facteurs expliquent la diffusion de l’islam. Ceci contraste avec l’hystérie meurtrière de quelques groupes contemporains qui instrumentalisent le jihâd, en inversant la valeur pour le plus grand bonheur de certains médias occidentaux.
Il est tout aussi naïf, de la part de certains musulmans, de rejeter l’aspect intérieur du jihâd sous prétexte que le hadîth sur le « jihâd majeur », la lutte contre l’ego et ses passions, ne serait pas authentique. Cette parole du Prophète possède bien une chaîne d’appui (isnâd), et d’autres hadîths vont tout à fait dans ce sens. « Jihâd majeur » (intérieur) et « jihâd mineur » (extérieur), nous le soulignons dans ce livre, sont en fait indissociables, autant que le sont le bâtin (l’ésotérique) et le zâhir (l’exotérique) en islam, le spirituel et le légal. C’est pourquoi les ascètes puis les soufis furent souvent les premiers à défendre le territoire matériel de l’islam. Cheikh Arslân, le saint de Damas qui a concentré en lui les deux formes de jihâd, ne fait à cet égard que s’inscrire dans une longue tradition.
Jihâd et contemplation - Vie et enseignement d’un soufi au temps des croisades, éditions Dervy, Paris, 1997, 140 p. (rééd. chez Albouraq en 2003)
jeudi 21 mars 2013
dimanche 10 mars 2013
L’apophatisme chez les mystiques musulmans - Eric Geoffroy
Eric Geoffroy
«
Quelle est la forme la plus élevée du tawhîd [reconnaissance-attestation de
l'Unicité divine] ? C'est que Dieu proclame Lui-même Son Unicité, et que rien
de contingent n'interfère : ni science, ni raison, ni compréhension, ni perception,
ni signe, ni allusion, ni indice, ni preuve. “ Gloire à ton Seigneur ! Le
Seigneur de la Toute- Puissance, très éloigné de ce qu'ils imaginent ! ” 1. La
créature qui cherche à parvenir à un tel tawhîd demande l'impossible et sera
refoulée immédiatement » 2.
I. LA THÉOLOGIE NÉGATIVE DE L'ISLAM
Lâ ilaha illâ Llâh : « Pas de dieu si ce n'est
Dieu ». L'affirmation de l'Unicité divine, dogme central de l'islam, s'ouvre
sur une négation. Ce paradoxe, qui n'est qu'apparent, nous introduit de plein pied
dans l'apophatisme qui caractérise l'islam au plus haut point, dans son versant
exotérique comme ésotérique. Le but du soufisme, de la spiritualité islamique,
est-il d'ailleurs autre que d'expérimenter intérieurement les enseignements
dogmatiques de l'islam ?
Se fondant sur les sources scripturaires, le Coran
et le hadîth (tradition prophétique), les théologiens musulmans exotéristes ont
fortement mis l'accent sur la transcendance divine, c'est-à-dire l'inaccessibilité,
pour la créature, à l'Essence divine (dhât). L'école mu‘tazilite tout
particulièrement, qui joua un grand rôle au IXe siècle, propose une approche
négative de Dieu, en niant la pluralité de Ses attributs (nafî ou ta‘tîl
al-sifât) : Dieu est savant, puissant, voulant, vivant, non par Sa science, Sa
puissance, Sa volonté ou Sa vie, mais par Son Essence. La transcendance que les
mu‘tazilites entendent ainsi protéger, se dit en arabe tanzîh, ce qui signifie
« purification », « dépouillement ». Il s'agissait donc pour ces théologiens de
purifier au maximum la représentation que l'homme se fait du divin, et ceci notamment
en réaction contre le dogme chrétien de l'Incarnation. Dans ce souci
d'épurement, les mu‘tazilites ont même été jusqu'à nier la possibilité de la
vision de Dieu dans l'Au-delà, qui est pourtant admise par les autres courants
théologiques.
On sait que l'islam, pour lutter contre les
diverses formes de l'idolâtrie et de l'anthropomorphisme, refuse toute
figuration, tout support sensible (images, statues...). Cela est surtout vrai
de l'islam sunnite, largement majoritaire. Seules la calligraphie et
l'arabesque trouvent grâce à ses yeux, pour leur pouvoir à suggérer l'infini, l'insaisissable.
Il est frappant de constater que l'atmosphère générale de l'islam répond tout à
fait à l'exigence de « désimagination » (Entbildung) formulée par Maître
Eckhart 3. Ce dépouillement conceptuel est pour le musulman la meilleure façon
de poser l'Absolu divin. « Toute affirmation directe, remarque René Guénon, est
forcément une affirmation particulière et déterminée, l'affirmation de quelque
chose qui exclut autre chose, et qui limite ainsi ce dont on peut l'affirmer.
Toute détermination est une limitation, donc une négation; par suite, c'est la négation
d'une détermination qui est une véritable affirmation » 4.
II. « SEUL DIEU PEUT TÉMOIGNER DE SON UNICITÉ ».
Les soufis partent du constat, fait en théologie,
de l'impossibilité pour l'humain, pour le temporel (hâdith), de concevoir le divin,
l'éternel (qadîm). « La connaissance de l'Unicité divine (tawhîd) propre aux
soufis, affirme Junayd, le grand maître de Bagdad (m. 911), consiste à dépouiller
l'éternité de la temporalité, à quitter sa demeure, à rompre les liens avec ce
que l'on aime, à laisser de côté ce que l'on sait et ce que l'on ignore...» 5.
Or, l'être créé, contingent (muhdath) ne saurait professer le réel tawhîd, car
le tawhîd qui émane de lui est, à son instar, créé, contingent et donc
déficient. Pour cette raison, les mystiques de l'islam ont conclu de leur
expérience apophatique que « seul Dieu peut réellement témoigner de Son Unicité
» (mâ wahhada Allâh ghayr Allâh); à ce niveau, l'homme n'est qu'un intrus (tufaylî)
6. Ibn ‘Arabî, le “Grand Maître" mort en 1240, écrit en ce sens : « Le tawhîd consiste en ce que ce soit Lui
[Dieu] qui contemple et qui soit contemplé » 7.
L'exigence qui caractérise la voie des soufis est
telle que, selon eux, l'homme ne peut faire acte de tawhîd sans commettre le
péché majeur de l'islam : le shirk, c'est-à-dire le fait d' « associer » une
divinité ou un être à Dieu. En effet, quand il atteste de l'Unicité divine,
l'homme affirme par là-même la conscience d'un "je" qui est autre que
Dieu. Il s'agit bien sûr ici non pas d'un polythéisme grossier (shirk jalî),
mais d'un « associationnisme subtil » (shirk khafî) 8.
D'où la réponse abrupte faite par Abû Bakr
al-Shiblî (m. 945), autre maître de l'école de Bagdad, à celui qui
l'interrogeait sur le sens profond du tawhîd : “ Malheur à toi ! Celui qui
définit le tawhîd de façon explicite est un apostat, celui qui y fait allusion
est un bithéiste, celui qui l'évoque est un idolâtre, celui qui discourt sur
lui est un inconscient, celui qui garde le silence à son sujet est un ignorant,
celui qui se croit proche est loin, celui qui en fait son extase est déficient;
tout ce que vous distinguez par votre imagination et ce que vous saisissez par votre
intelligence, tout cela est rejeté, vous est retourné, car contingent et créé
comme vous-mêmes ” 9. On comprend que, selon un disciple ayant côtoyé Shiblî
durant vingt ans, celui-ci n'ait « jamais prononcé un seul mot » sur le
tawhîd... 10. Relevons les similitudes avec l'apophase exprimée tant par Saint
Augustin que par Maître Eckhart : « Tout
ce que tu imagines n'est pas lui, tout ce que tu comprendras par la réflexion n'est
pas lui...», dit le premier. « Si tu comprends quelque chose, Dieu n'est rien
de cela, et du fait que tu comprends quoi que ce soit de lui, tu tombes dans
l'incompréhension », dit le second 11.
La via negativa de Shiblî s'illustre encore dans
ce propos : « Ne respire pas les effluves
du tawhîd celui qui s'en forge sa propre conception (tasawwur) en s'attachant
aux noms et aux attributs divins. A vrai dire, celui qui affirme ces noms et attributs
comme celui qui les nie ne fait que proclamer un tawhîd tout formel, qui n'est
pas le fruit d'une "gustation" (dhawq) » 12. La Réalité divine
(Haqîqa) est donc au-delà de nos schémas binaires de pensée, car même celui qui
nie les noms et attributs pour mieux exhausser l'Essence est encore pris aux
rets de sa conscience individuelle.
L'enseignement par l'art du paradoxe se révèle
ainsi la seule manière de se libérer de ce mode de conscience. C'est pourquoi ‘Abdallâh
al-Ansârî (m. 1089) se montre tout aussi péremptoire que Shiblî dans son
énonciation du tawhîd de l' "élite spirituelle" : « Nul ne peut unifier l'Unique, car celui
qui s'y essaie est un apostat (jâhid) » 13.
Cette négation de toute démarche d'ordre mental
s'érige chez les soufis en méthode initiatique devant mener à l'illumination
(fath). Sous cet angle s'éclaire la remarque de Junayd : « La parole la plus sublime sur la connaissance de l'Unicité (tawhîd)
est celle qui a été prononcée par Abû Bakr le Juste (al-Siddîq) 14 : “ Gloire à
Celui qui n'a pas octroyé à Ses créatures d'autre voie pour Le connaître que
l'impuissance à Le connaître ! ” 15. Relevons encore ce témoignage d'un
maître anonyme : « Les mystiques
prétendent à la connaissance, mais j'avoue mon ignorance : c'est là ma connaissance
» 16.
Cette méthode initiatique se rencontre dans
d'autres climats spirituels : elle consiste à annihiler le petit
"soi" humain, à l'immerger en totalité dans le "Soi" divin.
Un soufi a eu cette formule : « La
réalisation de l'Unicité divine (tawhîd) passe par la suppression des
"je" : ne dis plus “à moi”, “par moi”, “de moi”, “vers moi” » 17.
Nous retrouvons à nouveau un archétype fondamental de l'islam, celui de la «
servitude ontologique » (‘ubûdiyya) de l'homme, par laquelle il réalise paradoxalement
sa grandeur. Selon le Prophète en effet, l'homme n'est jamais aussi proche de
Dieu que lors de la prosternation (sujûd) durant la prière : c'est quand il
s'abaisse, face contre terre, que Dieu l'élève.
Dans cette expérience de l' « extinction de l'ego
» (fanâ'), le mystique perd la conscience de son individualité contingente et
illusoire; il voit alors que « disparaît
ce qui n'a jamais été [la créature], et que subsiste ce qui n'a jamais cessé
d'être [Dieu] », comme le notent Junayd, Ansârî et d'autres. « Tout ce qui
se trouve sur la terre est évanescent.
Seule subsiste la face de ton Seigneur, pleine de
majesté et de munificence » (Coran, 55 : 26).
III. LA CRÉATION COMME « PUR NÉANT »
«
... Que disparaisse ce qui n'a jamais été, et que subsiste ce qui
n'a jamais cessé d'être ». Pour les spirituels musulmans, le véritable enjeu du
tawhîd - et de la formule « il n'y a de dieu que Dieu »
- n'est pas de nier la dualité ou la multiplicité de la divinité. Ce
polythéisme grossier a été vécu dans des stades antérieurs de l'humanité, et ne
constitue plus désormais un réel danger. Non, cet enjeu, d'ordre ésotérique,
consiste bien plutôt à nier toute réalité ontologique à autre que Dieu : l'Être
n'appartient qu'à Dieu seul et, sous ce rapport, les créatures sont « pur néant
», le ‘adam mahd auquel fait directement écho la formule eckhartienne ein luter
nicht 18. Ici encore, les soufis se sont nourris de sources scripturaires
telles que cette parole du Prophète : « Dieu
est, et rien n'est avec Lui ».
Le tawhîd ainsi compris a donné lieu à de
multiples développements métaphysiques, au sein de la doctrine de l' « unicité
de l'Être » (wahdat al-wujûd). On attribue souvent la formulation de cette doctrine
à Ibn ‘Arabî et son école, mais elle est déjà en germe chez les soufis anciens.
Pour aussi élaborée qu'elle soit, elle n'est pas une philosophie abstraite mais
l'aboutissement de l'expérience du fanâ', de l' « extinction en Dieu ». Dans
cette expérience en effet, le mystique ne voit plus que Dieu, ne sent plus que
Dieu, ne goûte plus que Dieu. Il devient donc pour lui évident qu'il n'y a
d'être qu'en Dieu : c'est « l'unicité de l'Être ». « Ce qui définit tel étant
particulier, c'est la privation d'être qui lui est propre et en raison de
laquelle il est un cheval, une fleur, un homme, et non pas Être pur, ou, si
l'on préfère, en raison de laquelle il n'est pas Dieu » 19. « L'existence de
l'homme est cernée par le néant qui précède cette existence ainsi que par celui
qui la suivra; l'être humain est donc lui-même pur néant (‘adam) », disait Abû
l-‘Abbâs al-Mursî (m. 1287).
Son successeur à la tête de l'ordre shâdhilî, Ibn
‘Atâ' Allâh al-Iskandarî (m. 1309) commente ainsi cette parole : « En effet, les créatures ne détiennent en
aucune manière l'Être absolu (al-wujûd al-mutlaq), lequel n'appartient qu'à
Dieu; dans cet Être réside Son Unicité absolue (ahadiyya). Les mondes, quant à
eux, n'existent que dans la mesure où Il les dote d'un être relatif. Or, celui
dont l'existence puise sa source chez autrui n'a-t-il pas pour attribut foncier
le néant ? 20 ». On relève incontestablement ici des affinités avec la « métaphysique augustinienne de la relation
» 21.
Les créatures sont donc potentiellement amenées à
l'existence du fait qu'elles sont contenues de toute éternité dans la Science
divine, mais cette existence n'a qu'une valeur relative, voire nulle. Les
maîtres shâdhilis les comparent tantôt à la poussière qui se trouve dans l'air,
tantôt à l'ombre : elles n'ont aucune consistance, aucune essence autonome.
Seul Dieu leur « confère l'être », comme le note Maître Eckhart 22. « Le soufi,
affirmait le cheikh Abû l-Hasan al-Shâdhilî, est celui qui, en son être intime,
considère les créatures comme la poussière qui se trouve dans l'air : ni
existantes ni inexistantes; seul le Seigneur des mondes sait ce qu'il en est
[...] Nous ne voyons aucunement les créatures, assurait-il également : y a-t-il
dans l'univers quelqu'un d'autre que Dieu, le [seul] Réel ? Certes les
créatures existent, mais elles sont telles les grains de poussière dans
l'atmosphère : si tu veux les toucher, tu ne trouves rien ». « Lorsque tu
regardes les créatures avec l'oeil de la clairvoyance, écrit à son tour Ibn
‘Atâ' Allâh, tu remarques qu'elles sont totalement comparables aux ombres [...]
Les "traces" (al-âthâr) que constituent les créatures revêtent donc
l'aspect d'ombres (zilliyya), mais elles se réintègrent dans l'Unicité de Celui qui
imprime ces traces (almu'aththir)» 23.
Les soufis reconnaissent généralement un degré
d'existence relatif à la création, mais les tenants de l' « Unicité absolue »
(al-wahda al-mutlaqa), avec à leur tête Ibn Sab‘în (m. 1270), ne font aucune concession
et considèrent l'univers comme une pure illusion. Ils transposent d'ailleurs la
formule « il n'y a de dieu que Dieu » en
« il n'y a rien si ce n'est Dieu » (laysa illâ Allâh). Ibn Sab‘în résorbe
le monde manifesté en observant la progression suivante dans le dhikr (remémoration-invocation
de Dieu) : « il n'y a de dieu que Dieu »,
puis « pas d'agent sinon Dieu » (lâ fâ‘il illâ Allâh), puis « pas d'étant sinon
Dieu » (lâ mawjûd illâ Allâh), et enfin « Dieu, Dieu » (Allâh, Allâh) 24.
C'est par la négation totale du relatif que je
peux goûter et donc affirmer l'Absolu, que je peux me débarrasser totalement de
l' « associationnisme » entrevu plus haut. Cette conclusion extrême, condamnée
par les exotéristes de l'islam et même par certains soufis postérieurs à Ibn Sab‘în,
est pourtant contenue dans l'enseignement des premiers maîtres.
Voici ce que disait, au IXe siècle, Ruwaym de
Bagdad : « Le tawhîd consiste à effacer toute trace d'humanité (mahw âthâr
al-bashariyya), afin que ressorte, dépouillée, la divinité (tajarrud
al-ulûhiyya) 25.
IV. ESQUISSE D'UNE APPROCHE COMPARATIVE :
LE SOUFISME ET MAÎTRE ECKHART.
Résumons et précisons les affinités spirituelles
qui, d'évidence, relient les mystiques de l'islam et Maître Eckhart. Ils partagent
une tension extrême vers la purification de nos représentations du divin : pour
eux, la « nudité de Dieu » - le tajarrud al-ulûhiyya évoqué précédemment - ne
peut être pressentie par l'homme que dans le plus grand détachement 26,
c'est-à-dire par « un décapement progressif et implacable de tout notre être »
27. L'expérience soufie du fanâ', de la mort initiatique, est décrite en termes
similaires chez Eckhart, qui appelait le moi individuel « le vieil homme » 28.
Le maître rhénan aurait souscrit à ce constat fait par Abû Yazîd al-Bistâmî (m.
874) sur lui-même : « Je me suis desquamé de mon moi, comme un serpent
dépouille sa peau » 29.
Toutefois, à la différence de Maître Eckhart, les
soufis ne franchissent pas le seuil ultime de la nescience, là où Dieu est
envisagé comme Néant, comme Non-être. Sous ce rapport, nous semble-t-il, Maître
Eckhart est plus proche du bouddhisme, dans lequel la Réalité ultime est
appréhendée en termes de vacuité. Il est impossible, en contexte islamique, de
qualifier Dieu de Non-être. Dieu est au contraire le seul Être, et c'est
pourquoi les soufis Le nomment al-Haqq, le Vrai, le Réel; ou plutôt "le
seul Vrai", "le seul Réel", étant donné l'inanité ontologique de
la création. On peut certes réduire ces divergences à une question de
formulation, car, en vertu de la coincidentia oppositorum, définir Dieu comme
l'Être plénier ou comme le Vide revient au même : nous sommes ici en présence
des deux polarités corrélatives qui semblent les plus aptes à affirmer l'Absolu
en termes humains.
Quoi qu'il en soit, le personnalisme de Dieu dans
les religions monothéistes crée un lien positif entre Dieu et l'homme. Chaque être
y établit une relation particulière avec son Seigneur, avec son rabb.
Il va de soi que ce rabb personnel, par lequel le
musulman invoque presque affectivement Dieu, se situe sur le plan métaphysique
à un niveau bien inférieur à celui de l'Essence. De même l'homme a-t-il accès à
certains noms divins (l'Entendant, le Voyant...), dont Dieu a bien voulu l'investir;
par contre, le nom de l'Essence (Allâh) exclut tout rapport avec qui ou quoi
que ce soit, et donc toute symbolisation. Abû Yazîd al-Bistâmî, plus que
d'autres soufis, a éprouvé le vertige du vide, et dans le témoignage suivant,
on peut en apparence déceler l'expérience eckhartienne de Dieu comme Non-être :
« J'atteignis l'esplanade du Non-être (laysiyya) et ne cessai d'y voler durant
dix ans, jusqu'à passer du “n'est pas” (laysa) dans le “n'est pas” par le
“n'est pas”. Puis j'atteignis l'égarement (tadyî‘) qui est l'esplanade du
tawhîd, et ne cessai d'y voler par le “n'est pas” jusqu'à m'égarer dans
l'égarement : par le “n'est pas” dans le “n'est pas”, je perdis alors même
l'égarement. J'atteignis ainsi le tawhîd, dans le distancement de la création
d'avec l'initié (‘ârif) [c'est-à-dire Bistâmî luimême], et dans le distancement
de l'initié d'avec la création » 30.
Junayd, qui critiquait la tendance de Bistâmî à se
complaire dans l'ivresse spirituelle, commente ces paroles en les ramenant implacablement
à l'expérience fondatrice du fanâ'. Dans le langage très dépouillé qui lui est
propre, il analyse chaque terme ou membre de phrase, pour montrer que les
tribulations de Bistâmî se résument dans l'anéantissement du "soi"
dans le "Soi". Chez certains mystiques, dont Bistâmî, la perte de
conscience au monde et au "soi" est telle que l'on a dû parler à leur
égard d' « extinction de l'extinction » (fanâ' ‘an al-fanâ') : c'est ce qu'a
exprimé Bistâmî de façon allusive par l'égarement de l'égarement. Pour Junayd,
Bistâmî a donc simplement témoigné ici du vertige qui saisit l'âme-conscience -
pour autant qu'elle subsiste - lors de son périple initiatique 31. En aucun
cas, cette sensation de vide ne saurait faire aboutir l'initié à la conclusion
- quoique tentante - que Dieu est vacuité ou néant. Bien au contraire, l'homme
"éteint" à lui-même est alors totalement immergé dans la Présence
divine (hadra), mais cette plénitude est si enveloppante qu'elle peut être
perçue par le mystique comme un vide dans lequel il ne cesse d'errer.
L'apophatisme de l'islam réside donc tout entier
dans la négation du "soi" individuel, créé, au profit de
l'affirmation du "Soi" divin, éternel; nous y avons vu le secret de
la spiritualité islamique, c'est-à-dire la réalisation de la « servitude ontologique
» (‘ubûdiyya) qui est celle de l'homme. La « soumission » que signifie sur un
plan exotérique le terme islâm doit se muer pour l'initié en totale
transparence de l'étant créaturel par rapport à l'Être de Dieu. L'affirmation
positive du Soi divin (nafs) est énoncée notamment dans ce verset : « Dieu vous
met en garde contre Lui-même (nafsa-hu) ” (Coran 3 : 30). Selon ‘Abd al-Ghanî
al- Nâbulusî (m. 1730), représentant tardif de l'école d'Ibn ‘Arabî, Dieu met en
fait en garde ceux qui attribueraient la nafs à leur personne, à leur ego : il
n'y a réellement de nafs que la nafs divine, le Soi 32. Certes l'Identité
divine est insondable (ghayb al-Huwiyya); elle se dérobe constamment à la
perception, et c'est peut-être ce qui a amené Maître Eckhart, au terme de son
expérience, à la qualifier de Non-être. Mais l'acte de "soumission"
propre à l'islam consiste précisément à préserver le "secret" divin;
il fait partie des convenances spirituelles (adab) de la Voie soufie de ne pas
chercher à soulever tous les voiles qui nous séparent de la Présence divine. «
Ne méditez pas sur l'Essence de Dieu, disait le Prophète, mais sur les signes
de Dieu ».
1 Coran 37 :
180.
2 Cheikh Muhammad al-DÂMIRDÂSH (m. 1524), Rasâ'il,
Le Caire, s.d., p.11.
3 E. ZUM BRUNN, « Dieu comme Non-être d'après
Maître Eckhart », in Revue des Sciences Religieuses (RevSR) 258 (1993), p.21.
4 R. GUÉNON, L'homme et son devenir selon le
Vêdânta, Editions Traditionnelles, Paris, 1978, p.124-125.
5 AL-QUSHAYRÎ, al-Risâla al-qushayriyya, Damas,
1988, p.300.
6 AL-SARRÂJ AL-TÛSÎ, al-Luma‘ fî l-tasawwuf,
édition de Nicholson, Leiden, 1914, p.32.
7 Kitâb al-tajalliyât, in Rasâ'il Ibn ‘Arabî,
Haydarabad, 1948, p.34.
8 Cf. notre ouvrage Djihad et contemplation - Vie
et enseignement d'un soufi au temps des croisades , éd. Dervy, Paris, 1997,
p.65.
9 Cf. notamment AL-QUSHAYRÎ, Risâla, p.301;
AL-SARRÂJ, Luma‘, p.30.
10 AL-SARRÂJ, Luma‘, p.397.
11 M. A. VANNIER, « Création et négativité chez
Eckhart », in RevSR 258 (1993), p.57.
12 Luma‘, p.32.
13 Manâzil al-sâ'irîn, ou Etapes des itinérants
vers Dieu, éditées par S. de Laugier de Beaurecueil, IFAO, Le Caire, 1962,
p.113 du texte arabe.
14 Ami intime du prophète Muhammad, et son
beau-père; il fut son premier « successeur » (khalîfa). Il est mort en 634.
15 Notamment AL-QUSHAYRÎ, Risâla, p.300.
16 AL-HUJWIRÎ, Somme spirituelle traduit du
persan, présenté et annoté par D. Mortazavi, Sindbad, Paris, 1988, p.319.
17 AL-QUSHAYRÎ, Risâla, p.302.
18 E. ZUM
BRUNN, op. cit., p.12.
19 CL. ADDAS, Ibn ‘Arabî et le voyage sans retour,
Paris, éd. du Seuil, 1996, p.86.
20 IBN ‘ATÂ' ALLÂH, Latâ'if al-minan fî manâqib
al-shaykh Abî l-‘Abbâs al-Mursî wa shaykhi-hi al-Shâdhilî Abî l-Hasan, Le
Caire, 1993, p.198.
21 M. A.
VANNIER, op. cit., p.54.
22 M. A.
VANNIER, op. cit., p.58.
23 IBN ‘ATÂ'
ALLÂH, Latâ'if al-minan, p.198-199.
24 A. W.
AL-TAFTÂZÂNÎ, Ibn Sab‘în wa falsafatu-hu al-sûfiyya, Beyrouth, 1973, p.429.
25
AL-QUSHAYRÎ, Risâla, p.302.
26 E. ZUM
BRUNN, op. cit., p.14.
27 L. MASSIGNON, Essai sur les origines du lexique
technique de la mystique musulmane, J. Vrin, Paris, 1922, p.306.
28 E. ZUM
BRUNN, op. cit., p.19.
29 Cité par MASSIGNON, Essai, p.276.
30 Luma‘,
p.387.
31 Luma‘,
p.388.
32 I.
HASRIYYA, Shurûh risâlat shaykh Arslân, Damas, 1969, p.150.
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