lundi 20 mai 2013

Le Paradis et l’ Enfer selon Ibn 'Arabî




 
Pierre Lory

 

Est-ce que l'enfer est éternel dans les religions monothéistes (Islam, Christianisme, Judaïsme) ? Est-ce vrai qu'Ibn 'Arabî dit que l'enfer n'est pas éternel et qu'il sert plutôt à purifier, et qu'une fois purifiés on va au paradis ? Si tel est l'avis d'Ibn 'Arabî, quel est son point de vue sur les Associateurs, les idolâtres ? Dieu ne dit il pas qu'il pardonne tous les péchés sauf l'idolâtrie, le polythéisme ?

Dans l'Islam et selon la plupart des dénominations chrétiennes, les châtiments infligés aux damnés sont effectivement considérés comme éternels, en ce sens qu'il n'est pas prévu de "moment" ou de modalité de leur fin [quant au judaïsme, il n'impose pas de dogme sur les conditions de la vie dans l'au-delà]. Dans le cas précis de l'Islam, il est dit des hommes qui meurent dans l'incroyance qu'ils resteront dans l'enfer "khâlidin", ce qui signifie au sens strict "un temps d'une longueur indéfinissable", et est traduit en général par "éternellement". Des hadiths (enseignements oraux du prophète Muhammad) confirment le caractère éternel de cet état, puisqu'ils rapportent qu'après la Résurrection, la mort sera abolie sous forme d'un mouton sacrifié.

Quant aux interprétations d'Ibn 'Arabi, elles relèvent de plusieurs considérations :

•Chaque homme retrouve dans l'au-delà la configuration morale et psychique qu'il a forgée durant sa vie. Un homme pieux et aimant retrouvera un au-delà paradisiaque où se reflèteront ses actions et aspirations vers le Bien, de façon démultipliée. De même, celui qui aura manifesté sur terre des qualités et des actions de violence retrouvera dans l'au-delà cette même brutalité elle aussi amplifiée à l'extrême. Il s'y trouvera dans un cadre qui lui est naturel, qui prolonge son propre Etre violent, qui est conforme à sa personnalité profonde "comme un poisson préfère l'eau et fuit l'air qui fait vivre les êtres sur la terre" selon l'expression d'Ibn 'Arabî. De même l'idolâtre, l'"associateur" se voile ici- bas dans l'ignorance de l'origine divine de toute chose : dans l'au-delà, il ne peut échapper aux ténèbres de l'ignorance qu'il a développées en luimême. Les conditions infernales décrites dans le Coran (feu, supplices) sont d'abominables tourments pour un croyant, mais ne représentent pas pour le damné de véritables souffrances, en un sens il prend même plaisir dans cet environnement qui lui correspond.

•Par ailleurs, il convient de replacer toutes ces considérations dans le système global d'Ibn 'Arabî, pour qui le cosmos entier reflète les Attributs divins de Miséricorde et de Rigueur. Le déploiement de cette double série d'Attributs conduit à l'existence nécessaire d'un Paradis comme d'un Enfer. Mais ces deux Attributs ne sont pas symétriques : la Miséricorde précède et domine la Rigueur et la Vengeance, c'est elle qui "existe" au sens vrai. La Miséricorde finira par avoir la préséance sur toute Rigueur. Les pécheurs resteront effectivement en Enfer, mais le côté douloureux du châtiment, lui, n'est pas éternel. Au fond, la seule vraie démarcation sera entre une demeure où la vision de Dieu sera offerte - le Paradis - et une autre où les humains resteront voilés dans l'ignorance - l'Enfer.

2 commentaires:

  1. Notre Emir Abdel-Kader l'Algérien a traité de cette question dans son Livre des Haltes (pages 106 à 107, traduit par A. Penot, Editions Dervy, 2008. Il cite même Ibn Taymiyya qui a confirmé l'existence de hadîths qui attestent de la non-éternité de l'enfer, et rapportés par Ibn Umar, Ibn Masud et Abu Saîd. Il cite celui d'Ibn Umar : "Viendra un jour où les portes de l'enfer claqueront au vent alors qu'il sera vidé." Ceux qui détestent Ibn Arabi ont cru qu'il avait inventé cette croyance, alors que les Anciens la partageaient pour la plupart.

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