lundi 5 novembre 2018

Jeff Kerssemakers - A propos de la "lumière bleue" - Note de lecture






Note de lecture
 
Il y a peu de temps a eu lieu un échange de textes se proposant de dénoncer chez Michel Vâlsan une « erreur » de traduction dans un texte du Shaykh al-Akbar, Ibn Arabi . Dans un contexte qui parlait du Prophète, il avait rendu par « lumière bleue » des mots du texte arabe qui disaient plutôt « une lumière brillante » ou étincelante, selon les linguistes improvisés .
 
Au lieu d’être très contents d’avoir trouvé une « erreur » dans les écrits du Maître, ils auraient pu se poser la question : « Pourquoi traduire ces mots où le « bleu » ne figure pas effectivement, par « lumière bleue » ?
 
Monsieur Charles-André Gilis a répondu : « C’est un secret initiatique . C’est laconique, efficace et ne demande point de justification ou d’explication plus nuancée .
 
En consultant les données ésotériques de différentes traditions toujours bien vivantes aujourd’hui, il y a peut-être une réponse plus éclairante à trouver pour ce problème .
 
En premier lieu la tradition islamique . En 1982 j’ai rencontré à Damas le Shaykh Al-Boutti, surnommé Shaykh Ramadhân, dont la réputation de ‘Arif bi-Allâh (Connaissant par Allâh) était bien établi .


Contrairement à ce qu’affirme de lui Monsieur Slimane Rezki, il était Shaykh de la tarîqah Naqshbandiya et, fait assez rare, il rattachait aussi des femmes à la tarîqah. Mon épouse a été rattachée par lui à l’époque et ainsi j’ai pu prendre connaissance des conditions et des modalités du rattachement naqshbandi . A l’occasion d’un de nos entretiens, j’ai posé la question à Shaykh Ramadhân : « A quoi peut-on reconnaître une vision du Prophète comme véridique ? » Il me répondit : « A la lumière bleue ».
 
Ceci devrait suffire pour expliquer la traduction que Michel Vâlsan a jugée bon de nous proposer, mais il y a d’autres témoignages .
 
Pour la tradition hindoue il y a un disciple de Ramana Maharshi, du nom de Punjâ, que Monsieur Eric Sablé a rencontré en Inde . Punjâ lui disait que pendant la plus profonde méditation qu’il a pu réaliser, il était entouré d’une lumière bleue d’une beauté surnaturelle, impossible à exprimer par des mots …
 
Quant à la tradition chrétienne, il y a Maître Eckhart qui dit dans  un de ses sermons que, au moment du détachement (abgeschiedenheit) parfait, la déification est illuminée d’une couleur bleue .
 
Dans la Philocalie de l’hésychasme russe, on trouve ce texte d’Evagre le Pontique : « Lorsque l’intellect a déposé le vieil homme et que la Grâce l’aura revêtu de l’homme nouveau, il verra son état, au temps de la prière (de Jésus), pareil à un saphir et à la couleur du ciel .
 
Les correspondances entre le Prophète de l’Islam et la Vierge Marie du Christianisme sont bien connues : Le Prophète intercède pour tous les croyants le Jour du Jugement, alors que la Vierge Marie retient le Bras Vengeur de son Fils . Il est bien connu aussi, que la Vierge Marie est presque toujours représentée avec un manteau bleu .
 
Pour terminer avec une référence à René Guénon, dont Michel Vâlsan était l’ardent défenseur, un frère m’a confié que dans les années quatre-vingts dix il a vu René Guénon en rêve assis dans un fauteuil, alors que lui-même était assis par terre devant lui. Quand René Guénon se mit à parler, il le voyait comme resplendissant d’une couleur bleue intense et d’une beauté impressionnante . Le fez qui le couronnait était, lui aussi, d’un bleu merveilleux .
 
Voilà qui peut établir que Michel Vâlsan avait une raison valable pour traduire le texte en cause par « lumière bleue » .
 
Jeff Kerssemakers
Octobre 2018

mardi 18 septembre 2018

Jean Foucaud - LE MUSULMAN RUSSE - Gregory Nicolaiëvitch GORTCHAKOFF (1904 ? - 1995)





 




LE MUSULMAN RUSS​E

Gregory Nicolaiëvitch

GORTCHAKOFF (1904 ? - 1995),

(Abdel Malek , de son nom islamique)


 
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         C'est  par un heureux hasard que grâce à   MM. Abdel-Kader Klibi  et Abdel-Majid Zekri (guénonien de longue date)  nous avons entendu parler pour la première fois de G.N. Gortchakoff, il y a environ une dizaine  d'années.


      Leur rencontre avait eu lieu après-guerre, à la Marsa (ou au palais de l'ex-Bey) quand ces jeunes  gens avaient une  vingtaine d'années – donc vers 1951, 52...C'était un homme d'âge mûr, d'origine russe, hébergé au palais du Bey, un être original, inclassable, féru d'intellectualité, qui leur parla de...René GUENON. Comme beaucoup de gens qui avaient lu Guénon, Gortchakoff est  venu à l'islam, aidé par son amour du pays et sa connaissance de la langue arabe :( on a dit qu'il connaissait  une quinzaine de langues! )



      Pour nous cette information était doublement intéressante : d'abord à cause de la personnalité insolite de Gortchakoff, et surtout parce que nous y avons vu encore un exemple inattendu du rayonnement intellectuel de Guénon jusqu'en Berbérie !  Il y a déjà eu beaucoup d'articles ,voire de thèses (« Influence métaphysique sur la vie littéraire française »;.etc – Paris, 2005) sur la question, mais les chercheurs se bornaient généralement à la sphère francophone et peu  à la qualité de musulmans convertis par la lecture de Guénon... 
    

            Manquant de précisions sur ces souvenirs remontant à plus de 50 ans auparavant, malgré la bonne volonté de mes « informateurs », nous avons entrepris à Paris des recherches qui n'ont pas abouti jusqu'à ce que j'obtienne la collaboration précieuse d'un jeune architecte tunisois (qui ne veut pas être cité, mais je serai  quand même amené à le faire!) .

           Il m'a donc procuré non seulement des références bibliographiques rares mais, encore mieux, la photographie de la tombe de M.Gortchakoff, où apparaît sans ambiguité sa qualité de musulman, comme on pourra le constater.


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               Nous userons avec prudence d'une première source bibliographique russe, traduite hélas dans un français abracadabrant, parfois incompréhensible, parfois hilarant, farci d'interpolations; sans doute le résultat d'une machine à traduire ou d'un logiciel datant de la dernière guerre! Mais pour l'instant, nous ne pouvons faire le difficile  et « faute de grives , on se contente de merles »...-  Auteurs : Marina Panova, et Nathalie  Gladilina-Shoma:


« Georges Gortchakoff: Le Secret du Marabout pieux » -sur la vie et l'oeuvre du secrétaire [de] Sergeï Prokoviev. » *

         Essayons de remettre en ordre les données enchevêtrées de ce premier document.


Nous apprenons (sous toute réserve) que  Gortchakoff est un marin russe, échoué à Bizerte vers 1939, officier perdu de l'escadre russe en exil au moment de la guerre (1).


Il serait né en Bessarabie (actuellement, République de Moldavie, roumanophone) vers 1902 ou 03; or, plus loin  dans le texte, on nous dit qu'un concert a été donné à Tunis en son honneur en 1984, pour son 80ème anniversaire!


      Gortchakoff a  reçu une bonne éducation : il a appris le grec , le latin et le français, auquels on peut ajouter vraisemblablement : le russe, le roumain et sans doute l'allemand et l'anglais ...en attendant mieux.(2). Son éducation musicale n'a  pas été négligée non plus et lui permettra plus tard de donner des concerts publics ,sans  parler de la composition (il a composé 32 sonates pour piano), talent attesté jusque sur sa pierre tombale, au  cimetière de Gammarth, dans le carré réservé aux Beys de Tunis. Il apprécie particulièrement Scriabine (1872-1915)(3).


       Revenons quelques années en arrière : dans  les années 30, il est à Paris, secrétaire de Prokofieff (1891-1953) : ce dernier lui fera une impression extraordinaire (« électrique »!), ainsi que sa musique, dont  on retrouve une coloration dans les sonates  composées par Gortchakoff.  Anecdote : il raconte que Prokofieff fréquentait l'Eglise de la Christian Science (cf. RG, « le Théosophisme », p.261) , tous les samedis matin jusqu'en 1934, date de son retour en URSS.


           Reprenons maintenant le cours mouvementé des tribulations gortchakoviennes. Selon l'article publié sur internet en 2010, il aurait débarqué à Bizerte  en 1939...


           Le document dont nous empruntons quelques données, pas avare d'anachronismes incohérents, prétend que  Gortchakoff à peine arrivé à Bizerte en 1939 (est-ce une faute de frappe? 1929 conviendrait  mieux) se rend à Marseille! Ce serait donc pour aller en France et rencontrer Prokofieff dont il est admirateur depuis longtemps . Mais ça serait trop simple ,car, sans vergogne, les auteures du document écrivent qu'arrivé à Tunis (on croyait que c' était Bizerte, puis Marseille et enfin Paris ??!!), il est embauché au Service du Renseignement  de la Résidence française pour intercepter les messages radios ennemis (ce qui se justifie par son don des langues, et prouve qu'il connaissait bien l'allemand ), mais ces choses -là n'ont pu se produire qu'à son retour de France, ou alors , on n'y  comprend plus rien , une fois de plus !


       En tout cas, au début de la guerre de 40, pendant le raid aérien des Italiens et des Allemands sur Tunis, Gortchakoff s'est caché puis sauvé sur une plage déserte (Gammarth? -mais il y a bien  20 kms de Tunis à cette ville côtière du nord) où il a vécu dans un cabane pendant des années ,(environ de 1940 à 1949?) alimenté par ses voisins tunisiens  qui nourrissent volontiers ce « demandeur d'eau » (sic – où vont-elles chercher tout ça ?!) , apprécié ensuite comme « chercheur d'eau » (re-sic); peut-être  était-il sourcier ?! Essayons d'avancer dans ce galimatias...


Sa situation précaire parvient jusqu'au Bey qui l'invite au Palais (à la Marsa) et lui accorde la citoyenneté (sic!) (4)


* exemple d'aberration : le nom d'un certain monsieur « More » (écriture russe) est compris par la machine comme « moor » en anglais, et transcrit pas « Mer »  en français, ou « Mère » (la mère ?) ou encore : MER ou tout simplement « mer »  (l'océan)! Mais le bouquet est atteint quand le logiciel traduit froidement  « mer » par « Sea « ; ainsi, on arrive à un monsieur Sea (anglais ?), alors qu'il s'agit de Serge Moreux; discographe bien connu, comme nous avons réussi à l'établir après bien des recherches. Alors qu'il y a tant de bons traducteurs qui ne demandent qu'à travailler.


(1)Ce qui est curieux, c'est que Guénon, dès 1929 , dans un lettre à Guido di Giorgio, parle  d' « un officier de marine  qui est à Bizerte et qui est intéressé par les questions islamiques »..Il ne peut s'agir du même ; à moins que Gortchakoff ne soit arrivé à Bizerte dès  ou avant 1929 pour repartir à Paris ,où il fréquentera d'ailleurs Serge Prokofieff, (là, les dates coincident, d'autant plus que la diaspora russe en Tunisie, et d'abord à Bizerte, se situe dans les années 1922  à 25 – cf. le témoignage d'Anastasia Manstein-Chirinsky (1912-1997), dans « Jeune Afrique » de 2009, témoignage recueilli par Ridha Kéfi )- voir en annexe


(2) Si l'on nous permet cette référence personnelle, ceci rappelle ce que nous avons dit d'Aguéli, dans notre article sur « le Don des langues ».


(3)Scriabine s'intéressait à la théosophie et il aimait tellement la philosophie orientale  qu'il ira jusqu'aux Indes; ceci explique l'inspiration  et le titre de certaine de ses sonates(« la Sonate métaphysique » [n°2 en sol # mineur]; « poème de l'Exstase »...etc).


(4)Nous doutons fort que le Bey accorde  aussi rapidement la citoyenneté tunisienne ; il ne peut s'agir que d'un permis de séjour ou alors du tout nouveau passeport Nansen pour apatride (?). - On verra plus loin que la chose n'a pas dû se faire...


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         Gortchakoff aurait résidé au Palais du Bey à Khereddine (station  toujours actuelle du tram TGM)  . Là, nouvelle incroyable (mais on commence à s'y habituer), il reçoit illico presto le grade de Colonel du Bey (on se croirait dans la célèbre BD de Hergé !); mais, d'après nos renseignements, ce n'est pas un grade militaire effectif, il n'a de pouvoir que dans le palais du Bey .Et puis  n'oublions pas qu'il est déjà officier de marine dans la Marine Royale russe blanche ( d'avant les bolcheviques).
On croit savoir, par d'autres sources orales beaucoup plus fiables, qu'entre 1950 et 55, il vivait dans le pavillon d'un autre  Palais du Bey , à la Marsa.
En 1949, il est si bien intégré, qu'il se dit « complètement aborigène »; il proclame même la supériorité de la musique arabe sur la musique occidentale et soutient fermement la volonté d'indépendance de la Tunisie, qui était un Protectorat, mais un protectorat sans initiative, maintenu dans un tutelle ridicule et dont les droits étaient constamment spoliés par les Résidents échappant au pouvoir du gouvernement de Paris. On sait les tristes souvenirs qu'a laissés un prétentieux incompétent du nom  de Hautecloque ( dont on  a pu dire de lui qu' « il était tellement bête que même ses hommes s'en étaient aperçus « !) (5) : il sera la cause de bien des assassinats crapuleux perpétrés par la Main Rouge, avec la complicité de la police française et son accord tacite, au point qu' à Paris le Ministère commença à s'inquiéter sans arriver à le destituer , vu ses appuis  de la part du lobby « pied noir » tunisien, qui, sans être aussi puissant qu'en Algérie, faisait encore la pluie et le beau temps .


.              On suppose que c'est de ce moment-là que date sa conversion à l'Islam (chose qui n'intéresse guère les biographies-amateurs improvisées!). Autrement , on ne comprendrait pas qu'il ait été embauché par le Bey pour diriger l'éducation de ses deux neveux, notamment Rashid. En tout cas, la coïncidence nous paraît plausible, en l'absence de tout autre indice.



              En 1953, Gortchakoff entreprend une biographie de Prokofieff  qui vient de décéder en Russie .Il fera même une conférence à Tunis sur son Maître . Entretemps, il  écrit des poèmes en français (et en arabe -?-);Vers 1964, son élève Rashid lui offre un chambre et un piano dans le palais de son beau-père à La Marsa. Là ;il compose et enseigne la musique. Il noue des relations avec le Père blanc Jean Ferron (1910-2003), directeur du musée de Carthage/Birsa . En 1967, il comptait aller en URSS pour jouer une composition en l'honneur de la Révolution; mais on lui refuse un visa. Il s'avère qu'il n'a pas de passeport : « la France, la Tunisie  et l'URSS étaient  prêtes à lui offrir la citoyenneté, mais aucune d'elle ne lui convenait » (document Panova, p. 11 de la transcription par logiciel) Resté à Tunis, il donne des conférences sur les traditions musicales des républiques musulmanes d'URSS .On sait que Gortchakoff n'aimait pas la musique « dodécaphonique « ou concrète : il aimait trop Bach et la musique religieuse russe .


           Inquiet pour le sort posthume de ses archives (écrits, partitions...), il décide de tout transférer à la Bibliothèque Nationale de France, au fonds russe Nadia Boulanger.


          Gregory Nocolaïevitch Gortchakoff est décédé le 16 mars 1995. Il a   été enterré par son élève Rashid au cimetière de Gammarth. Sur sa pierre tombale, on remarque une inscription en arabe comme on le fait pour tout Musulman, et en dessous,  3 lignes en russe que le graveur tunisien a eu du mal à écrire, car il y a plusieurs fautes de russe ! (voir ci-dessus)


            Les auteures terminent ainsi : « L'étude de la créativité (sic !) Gortchakoff commence seulement. Aujourd'hui, le voile entourant le mystère du « pieux marabout », n'est que légèrement entrouvert, il reste à le résoudre ».


             On croit comprendre que la conversion  de cet homme exceptionnel  a l'air gênante pour ses biographes russes et qu'on préfère ne pas trop en savoir  à ce sujet !Il est vrai que les Catholiques orthodoxes russes tiennent beaucoup à leur religion (il n'y a qu'à voir l'exemple du Président Poutine).  Dans nos recherches, nous ne trouvons qu'un prince russe dans la longue dynastie des princes russes  issus de l'union avec les princes Volkonsky, et qui serait musulman; il s'agit du Prince Mohamed Ben Halim d'Egypte (1897-1970, alias Prince Mohammed Sa'id Halim, ayant  épousé une princesse Elena Vadimovna (1924-...). Quant aux homonymes, il semble que Gortchakoff n'ait pas été apparenté à la haute noblesse russe, étant plutôt  un hobereau, si l'on peut dire : il y a eu des confusions à ce sujet. ...


            Mais pour nous, ce personnage est doublement intéressant : il connaît Guénon et se convertit à l'Islam.  , ce qui n'est pas une chose courante dans les années 40. Et il a l'air tout à fait acquis à la culture arabo-musulmane. Nous n'avons pas non plus réussi à savoir s'il était membre d'une Loge.    


               Il faut dire que la Tunisie, terre d'invasions depuis des millénaires, a toujours été une terre d'accueil et a encore gardé son esprit d'ouverture, surtout vis à vis de l'occident et notamment de la France.




*Annexe 1 : les sources:


-A part Mmes Panova et Gladilina-Shoma que nous avons citées abondamment(qu'elles soient ici remerciées), il y a l'ouvrage de Mme Makhrova: « Ma Tunisie : la Manière russe – 2002.
Il y a également Makhrov K. : « En mémoire de Gregory . Nik Gortchakoff », dans la revue : « la Pensée russe » n° 4084 -  29 juin /5 juillet - 1995     -on peut consulter le Fonds russe Nadia Boulanger (déjà cité) à la BNF.


Il y a aussi le fonds Serge Moreux, correspondance entre Prokofieff et Gortchakoff.


- « Les Russes à paris » -1919/1939, par Hélène menegaldo, Ed. Autrement, 1998


-La Bibliothèque russe Tourgueniev, à Paris.


Eventuellement, la thèse d'Alexandre Jevakhoff  et le livre de Nina Berbérova : « les Francs-Maçons russes du XXè siècle »/Actes Sud,1990, qui ne cite pas une seule fois le nom pourtant assez courant en Russie de Gortchakoff.



*Annexe 2 : Signalons l'interview dans la Revue Jeune Afrique de  déc. 2009, juste avant son décès à 97 ans de Mme Manstein -Chirinsky, qui avait connu le débarquement de l'escadre russe rescapée des Bolcheviks, en 1921 quand elle avait 9 ans... 


*




NB  Nous ne savons toujours pas si Gortchakoff a eu une descendance ;  quoi qu'il en soit , nous avons découvert un homonyme  maçonnique qui annonçait  dès 2006 (chez l'éditeur Dervy) un ouvrage à paraître et qui ne parut jamais (?) : il signait Michel GORTCHAKOFF !


     Le titre en était : « la Sainte Arche Royale,  déclinaison de la Parole Perdue. ».
En fait, il aurait été publié à compte  d'auteur en 1994 (donc bien avant 2006)   et republié en 2010 par  la Collection Magie du Livre.


    Entretemps , le titre semble avoir été changé , et il s'agit de : »Le Rite d'York de Nova Scottia ,( G%L% Pr% du Canada)  à la GLNF, toujours par le Dr Michel GORTCHAKOFF.


A moins qu'il ne s'agisse d'un 2è ouvrage ...        


(5)cf. Ce que dit de lui l'historien Charles-André Julien , »Et la Tunisie devint indépendante »,pp.34 à 39   + la note 5 p.35 , passim


PS:Je dois l'iconographie de cet article à l'obligeance de M.Adnen Ghali.


Portrait de G.N.Gortchakoff. (ra)


vendredi 30 mars 2018

Pierre Lory - Existe-t-il un humanisme musulman ?



Agrégé d’arabe et directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, Pierre Lory est un spécialiste du soufisme. Il s’intéresse à des thèmes oubliés ou négligés par la tradition musulmane, l’ésotérisme, le rêve, la magie.


Son dernier livre « De la dignité de l’homme » (Albin Michel) ouvrant la question de l’humanité de l’homme, nous avons voulu savoir ce qu’il en est à l’époque où il n’est question que de fanatisme, de terrorisme et de djihadisme.

Reporters : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette question ?

Pierre Lory : À vrai dire, mon intérêt pour le sujet a commencé par une interrogation sur les animaux dans le Coran. Bien entendu, le Coran s’adresse aux hommes, mais il y est aussi question des animaux. Quand je me suis penché sur la question de l’intelligence animale, je me suis demandé : au fond, en quoi les animaux sont-ils tellement inférieurs aux hommes ? Ceux-ci sont magnifiés, car les anges se prosternent devant les hommes alors que les animaux sont également des êtres qui sont doués de raison. Lorsque dans le Coran, Dieu dit aux hommes : « Ne raisonnerez-vous donc pas ? », en quoi consiste ce raisonnement ? Il consiste en ceci que c’est d’être assez intelligent pour comprendre que le but de l’existence, c’est de rendre un culte à Dieu et Lui seul. Or, cela, les animaux le font puisqu’il est dit que les animaux offrent à Dieu une louange chacun dans sa langue, que les animaux forment des communautés et qu’il y a quelque chose dans l’animal qui fait qu’il comprend Dieu, qu’il adore Dieu, qu’il obéit à une Loi, une sorte de Charia en fin de compte. Il en est ainsi des Abeilles dont il est dit qu’elles reçoivent une inspiration divine. Donc, les animaux, on peut le dire, sont croyants, obéissants ; obéissants plus que les hommes puisqu’on ne connaît pas d’histoire d’animal transgresseur. Alors que l’homme - à la différence de l’animal et de l’ange - est le seul qui soit transgresseur, rétif, ingrat, ne reconnaissant pas les bienfaits de son Seigneur. La question ne gravite pas bien entendu autour du statut de l’animal en islam, mais autour de ce qui fait que l’homme soit réellement  humain et de ce qui fait que son statut soit si supérieur auprès de Dieu.

Au moment où l’on n’entend parler que de violence, de barbarie, de fanatisme religieux, vous vous engagez dans une voie différente en vous interrogeant sur la vision de l’humanité dont le Coran est l’expression.

Exactement. Qu’est-ce qui permet de dire qu’un être est réellement humain ? C’est la question fondamentale de mon livre. Bien entendu, dans la pensée musulmane, en tant qu’elle est théologique et religieuse, il y a l’idée que plus un être se conforme à la Loi et à la volonté de Dieu, plus il se perfectionne. D’une certaine manière, plus il est adorateur et obéissant à Dieu, plus il devient humain. Cette proposition peut être reçue et interprétée de diverses façons. On voit les implications qu’en tirent les jurisconsultes, implications qui peuvent être assez dangereuses, puisque c’est une façon de considérer que ceux qui n’obéissent pas à la volonté de Dieu ou à la Loi religieuse, qui seraient mécréants, seraient donc moins humains que les autres. En fait, je ne me suis pas du tout intéressé à cette dimension du problème. Comme ma spécialité est le soufisme, j’ai plutôt tenté d’examiner l’être humain en tant qu’être totalisant, habité par quelque chose de divin par rapport aux animaux, aux anges et aux djinns.

Vous évoquez le passage bien connu sous le nom de « péché originel » dans la tradition judéo-chrétienne qui en tire naturellement des conclusions tout autres que la tradition musulmane et vous écrivez que ce passage est constitutif de toute une vision des rapports entre Dieu et l’homme.

Le passage sur la désobéissance d’Adam et d’Ève dans le Coran est assez elliptique. Seul un nombre réduit de versets l’évoque. J’ai consulté à ce propos divers commentateurs du Coran, sollicitant non pas tellement les commentateurs mystiques que les juridiques et théologiques comme al-Qûrtûbî, al-Tabarî, et bien entendu Fakhr al-Dîn al-Râzî. Ces derniers se sont posé la question : mais quelle est la portée du péché commis par Adam ? Comment l’homme a-t-il pu désobéir d’une façon aussi évidente peu après avoir été admis au Paradis et peu après que les anges se sont prosternés devant lui ? La réponse, au fond, c’est qu’à partir du moment où Dieu a installé Adam dans le paradis, avec tous ses plaisirs, Il l’a en quelque sorte séparé de Lui-même. Du coup, Adam a été tenté de s’occuper d’autre chose que de Dieu.  Dieu a induit ainsi une situation de tentation et de péché. La tradition musulmane ne dira jamais ouvertement que Dieu a voulu qu’Adam pèche parce qu’il  y a une certaine courtoisie qui interdise qu’on puisse affirmer que Dieu veut le mal, mais en fait il s’agit bien de cela. Dieu a délibérément voulu qu’Adam quitte le paradis et qu’il vive sa vie d’homme, afin que l’homme puisse devenir  humain, puisse se développer, puisse à travers l’exercice de son autonomie devenir quelque chose d’autre qu’un animal ou qu’un ange.

L’accès à la nature humaine serait donc un processus ? Ce ne serait pas un donné ?

Tout à fait. Ce qui fait la grande différence, je le dis dans la conclusion de mon essai, entre un animal et un ange est que l’animal, même très obéissant, qu’il soit abeille ou éléphant, restera toujours un animal. Un ange, qui est un être très pur, louant Dieu à chaque instant, restera toujours un ange. Alors que l’homme, lui, peut en effet devenir plus grand qu’un ange mais peut aussi déchoir à un rang inférieur à celui de l’animal.

On sait que Satan a refusé l’obéissance à Dieu, rejetant sa sommation, vous suggérez dans votre livre que Satan avait des raisons de désobéir à Dieu ?

Satan considérait que sa substance était plus noble que celle de l’homme ; du reste, le Coran le dit explicitement. Satan a été créé de feu alors que l’homme a été créé d’argile. C’est de ce point que les commentateurs se saisissent pour dire qu’il s’agit là d’un raisonnement par analogie, mais qui n’est pas valide. Car ce qui fait qu’un être est plus noble qu’un autre, ce n’est pas sa substance, mais c’est le statut que Dieu lui accorde dans la création. De ce point de vue, qu’on soit créé de feu comme Iblîs ou de lumière comme l’ange, ne confère aucune supériorité en quoi que ce soit dans la cosmologie qui est celle du Coran.

Tout votre livre gravite autour de la place de l’homme dans la création, n’avez-vous pas été tenté de faire le rapprochement avec les thèses de la tradition occidentale ?

J’ai travaillé uniquement sur les textes médiévaux, mais il est vrai que cette conception, telle qu’elle est exposée notamment chez Ibn ‘Arabî (1165-1240) pose la question du néant humain, puisque l’homme n’est rien par lui-même ; ce qui fait la  noblesse de l’homme est juste le regard que Dieu daigne porter sur lui. Mais en même temps, l’homme est un microcosme, le condensé de toute la création et c’est en cela que se situe sa noblesse entre le tout et le néant, c’est ce qu’on peut nommer la « nature humaine »

Est-ce que les sourates du Coran, dont certaines portent les noms d’animaux, répondent clairement aux questions que vous vous posez ou est-ce qu’il faut les solliciter ?

Il faut les solliciter. Cela dit, à partir du moment où on considère que les animaux ont leur langage, l’homme n’est plus le seul être parlant et l’ange pas davantage. Ce qui définit l’homme par rapport aux animaux, c’est sa rationalité. Cette idée-là, il faut la tempérer quand on regarde les textes des commentateurs, ceux qu’Ibn ‘Arabî par exemple a consacrés à l’animal dans deux chapitres des al-Fûtûhât al-Makiyya (ndlr : « Les Illuminations mecquoises »). Les animaux ont une langue, une intelligence, mais eux ils sont en quelque sorte plus proches de Dieu, ils sont dans un état de perplexité continuelle et c’est ce qui fait qu’ils ne peuvent pas  progresser. Ils sont figés, éblouis dans la lumière de la présence divine, alors que l’homme lui peut évoluer grâce à sa capacité de transgression.

Vous consacrez un chapitre de votre livre aux animaux dans le soufisme. Comment le soufisme considère-t-il l’animal ?

Ibn ‘Arabî donne en quelque sorte le cadre théorique dans lequel les animaux peuvent être compris. Dans l’hagiographie, les récits des saints expliquent comment ils étaient souvent entourés d’animaux et transmettaient leur sainteté aux animaux. On connaît les récits de lions domptés par des saints et même une histoire particulièrement touchante d’un chien qui, regardé par un saint devient saint lui aussi, et on voit les autres chiens venir prêter allégeance à ce chien sanctifié. Celui-ci a été considéré comme un maître, y compris par certains hommes calender qui le respectaient comme un guide. C’est intéressant parce que le chien est l’exemple même du fidèle obéissant, qui se soumet même quand on lui fait du mal. Après tout, on peut dire que les arrêts de Dieu sont fort rigoureux, Il destine les hommes à une condition qui est parfois très douloureuse. Le croyant doit supporter, affronter avec patience l’adversité, et le chien peut être à cet égard un modèle à suivre.

On est loin de la conception des « animaux-machines » de Descartes…

Oui, très loin. L’animal n’est pas une mécanique. C’est un adorateur, il a une dignité, une sacralité qui fait que toute la pensée islamique, y compris le droit musulman, insiste beaucoup sur le fait qu’il est nécessaire de bien traiter les animaux. Quand on doit les abattre pour des nécessités vitales, il faut le faire avec respect et éviter de les faire souffrir. Il y a là une dimension écologique qui est très moderne. A partir du moment où on considère avec les soufis, mais avec les autres musulmans tout aussi bien, que toute la création manifeste la beauté et la présence divine, ce sont tous les êtres créés qui doivent être respectés, avec une infinie dévotion.

Recueillis par Omar Merzoug

Christian Bonaud - Le Soufisme : Al-tasawwuf et la spiritualité islamique