samedi 10 décembre 2016

L'Imam Chamil - Le résistant du Caucase





Vers 1900, l'historien britannique Baddeley se trouve au Caucase pour écrire son livre sur l'invasion russe de cette montagne. Il y rencontre un vieux berger qui lui raconte une anecdote, survenue trente ans plus tôt:
« J'étais dehors, la nuit, gardant mon troupeau. Tout d'un coup, le ciel est devenu brillant comme du feu et rouge comme du sang. J'ai eu peur. Longtemps plus tard, on nous a dit que le grand imam Chamil était mort cette nuit-là. »

Il est difficile d'écrire une biographie de ce musulman illustre, une biographie qui mérite d'abonder en superlatifs, mais voici un humble essai, qui, assurément, sera loin de rendre justice à l'Imam oul 'Azam, Chamil, l'Imam al Moudjahiddine.

I/ La formation de l'imam

Né en 1796 ou 1797 dans une famille noble du peuple avar, à Ghimri, aoul (village) du Daghestan, Chamil a 4 ans de moins que Ghazi Mohammad, son meilleur ami. Il passe son enfance entre la mosquée et les pâturages, où il garde les troupeaux de moutons de la famille.

Dès son jeune âge, il prend l'habitude de fortifier son corps, en jeûnant souvent, en marchant pieds nus dans la neige, en courant avec une pierre dans la bouche, … . Il remporte tous les tournois de tir ou de course. A l'âge adulte, il saute facilement au-dessus d'un homme debout.
Il éduque aussi son esprit, en suivant un enseignement religieux qui sera très poussé, avec les plus grands savants caucasiens de l'époque. Vers ses 20 ans, il est reconnu pour sa maîtrise de la langue arabe, du Coran, du tafsir, et du fiqh shafi'ite.

Avec son ami et premier maître Ghazi Mohammad, il se rend chez cheikh Mohammad Yaragli pour suivre un enseignement spirituel, et devenir muride de la tariqa naqshbandiya. Son cheikh sera par la suite Jamaluddin al Ghumuqi. Il bénéficie également des enseignements de Saïd Arakanskii et de Abdourahman Sogratlinskii.

Cheikh Jamaluddin al Ghumuqi


Comme Chouaïb Afandi al Bagini nous le rapporte dans son Tabaqat, l'imam a reçu l'ijaza de la tariqa naqshbandiya de Mohammad Yaragli, de Jamaluddin al Ghumuqi et de Ismail Kurdemir, devenant donc oustaz de cette voie.

Quand Ghazi Mohammad commence à voyager pour prêcher l'Islam et encourager à la résistance armée, Chamil suit les instructions de son cheikh Jamaluddin al Ghumuqi qui est opposé à la guerre, et continu ses études. C'est à cette époque qu'il se marie avec Fatimat, la fille de Abdoul Aziz, le médecin le plus réputé du Caucase. Il accompli également le hajj en 1828-1829.

Chamil est opposé à Ghazi Mohammad qui veut la guerre contre les Russes, mais, quand ce dernier est proclamé Imam, il le suit et obéit à ses ordres. Il devient son premier lieutenant, recevant alors, dans la pratique, une formation militaire elle aussi très poussée. C'est le début de ce que les Russes appellent la « guerre muride », car la résistance est menée par la tariqa naqshbandiya, et les chefs comme les soldats appartiennent tous à cette tariqa.

En 1832, dans l'aoul de Ghimri, l'armée russe croit écraser la résistance caucasienne à son invasion en tuant son chef, l'imam Ghazi Mohammad , ainsi que tous ses combattants (pour la partie orientale seulement, car il leur faut aussi soumettre les Tcherkesses dans la partie occidentale). Seuls deux d'entre eux échappent à la mort, dont Chamil. Un officier russe témoin de cette bataille nous raconte:

« Il faisait sombre; à la lumière du chaume qui brûlait, nous vîmes un homme debout sur le seuil du bâtiment qui se dressait en un lieu surélevé, un peu au-dessus de nous. Cet homme, très grand et d'une carrure puissante, resta un moment immobile, comme pour nous laisser le temps de viser. Puis, brusquement, avec un bond de bête sauvage, il sauta par-dessus les têtes des soldats prêts à tirer sur lui et, faisant tourbillonner son sabre du bras gauche, il en abattit trois, mais fut transpercé par le quatrième dont la baïonnette pénétra profondément dans sa poitrine. Le visage toujours aussi extraordinaire dans son immobilité, il saisit la baïonnette, la retira de sa chair, abattit l'homme, et d'un autre bond surhumain, franchit le mur et disparut dans les ténèbres. Nous restâmes absolument confondus. Toute cette affaire avait pris peut-être une minute et demie. »

Les Russes ne prêtent guère attention à cet homme, qui, pensent-ils, a du aller succomber à ses blessures un peu plus loin. Chamil a en effet près d'une vingtaine de blessures, dont des coups de sabre, les poumons perforés, plusieurs côtes cassées, ainsi que deux balles dans la peau. Contre toute attente, il réussi à se rendre jusqu'à une saklia (chalet de montagne) où des bergers le recueillent, et vont chercher sa femme Fatimat, ainsi que son beau-père Abdoul Aziz, pour le soigner.

Une fois soigné, il rejoint les murides, et il devient naturellement lieutenant de l'Imam Hamza Beg. A la mort de ce dernier, en 1834, , il est désigné comme Imam oul 'Azam. Il va devenir le plus terrible ennemi des Russes pour 25 ans, mais, surtout, va instaurer un Etat musulman authentique, et, de nos jours encore, en parlant de l'imamat de Chamil, les Caucasiens parlent du « temps de la Shari'at ».

II/ Les structures de l'imamat 

L'Imam est confronté à une rude tâche, puisqu'il doit mettre en place un Etat en temps de guerre, qui doit permettre de résister à l'invasion, d'unir des peuples qui se font traditionnellement la guerre, mais surtout un Etat qui repose sur l'Islam et qui accroît son influence aux détriments des coutumes locales qui sont contraires au din. De plus, l'un des objectifs est aussi de répandre l'Islam, car certaines tribus de haute montagne, vivant dans des endroits difficilement accessibles, demeurent païennes.
L'Etat s'étend dans tout le khanat avar, dans beaucoup de communautés villageoises du Daghestan et dans presque toute la Tchétchénie. A certains moments, il va même comprendre des régions de l'Ingouchie, et des aouls du pays Khevsour et de Touchétie (Géorgie du nord-est). Son influence gagne même le Caucase occidental, à savoir le pays tcherkesse (l'Imam est bien reçu par les princes tcherkesses, mais leur mentalité indépendante fait qu'ils refusent de combattre sous ses ordres).

C'est un Etat multi-ethnique, qui comprend plus de 50 peuples et langues, mais qui ne dépassera jamais les 400 000 habitants.
Pour combiner efficacement et durablement ces peuples, de surcroît en période de guerre, il est nécessaire de développer une organisation rigoureuse:
:d)  la langue officielle est naturellement l'arabe, tous ces peuples étant musulmans.
:d)  Un système de taxes, centralisé, est mis en place pour le fonctionnement et le développement de l'Etat.
:d)  Toutes les dépendances féodales sont abolies, de même que l'esclavage, et l'exploitation féodale des terres.
:d)  Une armée professionnelle est créée.


L'Etat repose sur la shari'ah. Dans son Tabaqat, Chouaib afandi al Bagini dit qu' « après la fin de la gazavat de l'Imam Chamil, la shari'ah est devenue orpheline », et qu'après Omar ibn Abdoul Aziz il n'y a pas eu d'imam aussi parfaitement respectueux des règles de la shari'ah que l'Imam Chamil. Certains oulama sont même allés jusqu'à l'appeler le sixième calife vertueux.

L'autorité suprême est l'imam et le diwan composé de 32 conseillers, qui gèrent la législation, les impôts (bayt oul mal), l'armée, la poste, l'éducation, les relations avec les chrétiens,.…

L'Imam est le chef des fidèles, la plus haute autorité spirituelle, le chef des armées et la plus haute cour de justice. Il est à signaler que l'Imam Chamil reçoit des lettres de oulama de La Mecque le confirmant dans son imamat et mettant en garde ceux qui se dressent contre lui.

Le territoire est divisé en naïbstva, ayant chacun a sa tête un naib. Les naib sont tous égaux, et sont choisis selon leur qualités et non leurs origines. C'est sur eux que s'appuie l'Imam pour ses réformes. Selon un captif russe, ils sont « le mortier liant les pierres avec lesquelles Chamil élevait la forteresse de sa puissance »

A une plus petite échelle, la figure-clé de chaque aoul est le mufti.
L'Imam accorde une grande importance au savoir et aux muta'allim (étudiants), malgré les 25 ans de guerre. Une grande partie de l'argent du bayt oul mal est dépensé pour le développement du 'ilm. L'Imam fait construire une madrassah dans chaque aoul, et il libère du djihad les personnes douées pour poursuivre leurs études. Cette politique est couronnée de succès, puisque l'on estime que pendant les 25 ans de djihad le taux de connaissance des montagnards a décuplé, à tel point qu'il était difficile de trouver un illettré parmi eux. Un général russe a dit que si l'on compare la population du Daghestan au nombre de madrassah, le savoir au Daghestan est plus élevé à cette époque que dans le reste de l'Europe.

Puisque cet Etat repose sur la shari'ah, il y règne la justice, en contraste total avec la Russie. De ce fait un grand nombre de soldats russes et d'officiers polonais ( la Pologne à cette époque vient d'être envahie par la Russie, et pour éviter toute révolte la Russie envoie les nobles polonais faire la guerre au Caucase) désertent pour rallier l'armée de l'Imam Chamil. Ils seront plus de 600. Un certain nombre se converti à l'Islam, les autres demeurant chrétiens. Deux prêtres de l'armée russe vont même rejoindre le camp caucasien! L'Imam Chamil fait construire une église dans sa capitale de Védeno pour ces soldats, et pour les captifs dont la pratique religieuse est respectée. Il est à noter que tous les captifs sont bien traités, et, lorsque l'Imam sera en résidence surveillée quelques années plus tard, beaucoup lui rendront visite.

L'Imam veille avant toute chose à la santé morale, ou spirituelle, des habitants de l'imamat. Voyant un jour ses naibs se quereller pour le butin, l'Imam fait jeter toutes les richesses dans un lac de montagne. Il préfère sacrifier des richesses précieuses en ce temps de guerre plutôt que de les voir corrompre l'esprit de ses murides et détruire leur unité.


On peut remarquer que toutes les personnes qui ont étudié les structures et le fonctionnement de l'imamat ont souligné son caractère remarquable, et l'historien russe A. A. Kaspari a écrit qu' « en tant qu'administrateur, Chamil est l'une des personnalités de génie du XIXème siècle ».

 III/ Le djihad (gazavat) 
Les oulama disent que le gazavat de l'Imam Chamil est semblable à celui du Prophète . A cette époque, les mosquées de Turquie, d'Arabie et d'Asie prient pour que Allah aide l'Imam.

Les Russes opposent à l'Imam une armée deux fois plus importante que celle qu'ils ont opposée à Napoléon, et toute l'Europe est surprise de la résistance de cette « petite guérilla ».

A propos d'une expédition militaire organisée par l'Imam, un historien militaire a écrit que « la rapidité de cette longue marche à travers une région montagneuse, la précision des opérations combinées et, par-dessus tout, le fait que tout fut préparé et exécuté sous les yeux de Klugenau (un général russe), sans même qu'il s'en doutât, permet de considérer Chamil comme bien plus qu'un chef de guérilla, même de la plus haute classe ».

Général Franz Klüge von Klugenau


L'Imam se déplace avec une telle rapidité dans ses expéditions que le quartier général russe refuse de croire les rapports concernant ses mouvements. Pour les généraux russes, l'Imam est un génie militaire, ils sont surpris par ses compétences tactiques, par la façon dont il réussit à gagner sans matériel, sans argent, sans la médecine, sans arme, et avec un si petit nombre de personnes.

L'historien turc Albay Yashar a dit qu' « il n'y a pas un aussi grand commandant que l'Imam Chamil dans l'histoire du monde.[...]Si Napoléon est le charbon de la guerre, alors l'Imam Chamil est le feu lui-même. »
Avant chaque départ d'une troupe, l'Imam rappelle qu'il ne faut pas tuer les hommes âgés, ni les femmes, ni les enfants, qu'il ne faut pas abattre les arbres, qu'il ne faut pas brûler les champs cultivés, et qu'il ne faut pas briser la paix, même si elle a été conclue avec les kouffars.

Il serait fastidieux de rapporter ici les 25 années de djihad, et seules quelques batailles et les grandes lignes vont être décrites.
Au début, l'Imam suit une tactique plutôt défensive, harcèle les troupes russes en évitant es batailles rangées. Cela dure jusqu'en 1837, où la paix est signée. Mais les Russes en profitent pour attaquer et détruire l'aoul d'Achilta, où Chamil a été proclamé Imam en 1834. La guerre reprend donc, et l'Imam fortifie l'aoul d'Akhoulgo, sa capitale, avec l'aide des transfuges polonais.

Après plusieurs batailles, les Russes assiègent et attaquent Akhoulgo le 29 juin 1839. C'est un combat terrible qui commence, où les Russes vont subir des pertes énormes en tentant de prendre d'assaut la forteresse après de longs bombardements. Ces assauts sont repoussés les uns après les autres. Les Russes perdent 33 000 hommes (une fois, ils en perdent 5000 en une seule journée), alors que l'Imam Chamil en perd 300. La plupart de ses blessés sont évacués la nuit, et les morts sont surtout des civils venus se réfugier et pris au piège dans la forteresse. Pour sauver ces derniers, l'Imam entreprend des négociations avec les Russes, et doit leur donner son fils ainé, Djamaluddin, 8 ans, en otage pour le temps des négociations. Les Russes trahissent leur serment et enlèvent l'enfant, l'expédiant directement à Saint Pétersbourg, capitale de la Russie. Quand il apprend ça, l'Imam décide de quitter l'aoul encerclé avec sa famille, comprenant qu'il ne peut se fier à la parole des Russes, et que c'est le seul moyen de sauver les civils de l'extermination. Il part donc de nuit, le 21 août, avec ses naïbs, sa femme Fatimat enceinte de 8 mois, son fils Ghazi-Mohammad âgé de 7 ans, et sa seconde femme Djavarat avec son bébé Saïd. C'est une rude épreuve, car il faut passer entre les lignes russes en passant par-dessus des précipices et des rivières. Durant la fuite, alors que Djavarat et son bébé franchissent un précipice, un soldat russe leur tire dessus et les tue. Un peu après, des soldats attaquent la petite troupe et blessent l'Imam, Ghazi-Mohammad, tuent un naïb, mais al hamdoulillah, l'Imam tue le lieutenant, met en fuite les soldats russes, et la petite troupe parvient à s'échapper. Il n'y a plus de combattant dans l'aoul, mais les civils vont tout de même résister aux Russes jusqu'au 29 août, infligeant à nouveau de lourdes pertes aux Russes.

Les Russes sont fiers de leur victoire, et pensent en avoir fini avec la guerre au Daghestan. Ils pensent que l'Imam Chamil a fui honteusement, qu'il est discrédité aux yeux des Caucasiens, et qu'il n'est plus une menace. Mais il en est tout autrement dans la mentalité caucasienne, car l'Imam Chamil a fui avec ses armes, donc avec son honneur, il n'est pas vaincu. Pour les Caucasiens, les Russes ne se sont qu'emparés d'un rocher au prix d'énormes pertes. Pour l'Imam et ses murides, après Akhoulgo, après la trahison des Russes, il n'y a plus de compromis possible.

 La famille de Chamil de gauche à droite :   Murid Hajjo, le confident de Gazi Muhammad ; Muhammad Shafi, le fils de Chamil ;   Abdurrahim et Abdurrahman ses beaux-fils photo, Kaluga, 1860
 

Il se rend dans l'aoul de Garachkiti, en haute montagne, où beaucoup de Montagnards le rejoignent. Au nez des Russes qui n'y comprennent rien et sont stupéfaits, l'Imam étend son Etat à la Tchétchénie inférieure, et la gouverne 6 mois après Akhoulgo. C'est là qu'il établit sa nouvelle capitale, Védéno. En 1 an il retrouve sa puissance, en 18 mois il reprend la guerre, en 3 ans il vainc le général Grabbé (général en chef au Caucase, qui commandait lors du siège d'Akhoulgo), et en 4 ans tout le Daghestan est reconquis, et toute la Tchétchénie lui obéit!

Bien entendu, les Russes ont très vite tenté de le vaincre définitivement. En 1841, Grabbé marche avec 10 000 hommes sur Védéno, mais l'expédition est un désastre. Voici la description qu'en donne le général Golovine. « Le 30 mai, la colonne n'avança que de sept verstes (kilomètres), n'ayant pourtant rencontré aucun ennemi. La pluie tomba toute la nuit, rendant les routes encore plus mauvaiseset ralentissant l'avance; aussi, le 31 au soir après quinze heures de marche pénible et de combats continuels, sans cesse harcelée par un ennemi invisible, la colonne n'avait fait que douze verstes de plus et dut bivouaquer pour la nuit dans une plaine sans eau. Le lendemain, le nombre des ennemis s'était accru, bien que, selon des rapports dignes de foi, il s'élevât à moins de deux mille, le gros des forces se trouvant avec Chamil à Kazi-Koumoukh. La route devint plus difficile. Les barricades dressées en hâte par les montagnards se firent plus nombreuses et les troupes restèrent sans eau pour le second jour. Il y eut plusieurs centaines de blessés et la confusion générale augmentait d'heure en heure. La colonne n'avait fait que vingt-cinq verstes en trois jours et le général Grabbé comprit enfin qu'il était impossible de continuer à avancer. » Le soir du 1er juin, la retraite est ordonnée. « Si la marche en avant avait été malheureuse, la retraite le fut infiniment plus ». L'expédition rentre le 4 juin, avec deux mille morts, des blessés par milliers, ayant perdu tous leurs vivres et munitions. C'est une débâcle.

En 1845, le prince général Voronzov, nouveau commandant en chef, tente à nouveau cette aventure. Le résultat pour les Russes est encore pire, puisque sur 10 000 hommes, ils en perdent 3500, plus 3 généraux et 200 officiers, est que le retrait des Russes est une débandade (Voronzov se fait même transporter dans une caisse blindée pour échapper à la mort).
L'année suivante l'Imam tente une expédition audacieuse mais infructueuse pour libérer la Kabardie du joug russe. Même si elle est un échec, cette expédition impressionne les peuples du Caucase, et des membres de chaque peuple combattent dans l'armée muride (Kabardes, Tcherkesses, Karatchaïs, Balkars, Ossètes, Ingouches,...).

En 1850, l'Imam Chamil envoie son naïb Mohammad Emin chez les Tcherkesses, pour tenter d'unir la résistance. En effet, ils résistent aux Russes qui subissent chez eux de lourdes défaites et qui sont incapables de pénétrer dans leur territoire. Le naïb ne réussit pas sa mission, ne gagnant de l'influence que dans les tribus Abadzekh et Oubykh, ce peuple préférant mener la résistance de manière indépendante.

Les batailles sont innombrables, et, après la fin de la guerre de Crimée en 1856, le nombre de soldats russes s'accroît encore jusqu'à 240 000 hommes. La pression et les exactions sur les Caucasiens se font plus intenses, et nombre de tribus à bout de force, se soumettent à l'envahisseur. L'Imam doit sans cesse reculer. En 1857, les Russes contrôlent toute la basse Tchétchénie et le Daghestan oriental. En juin 1859, Védéno tombe, et l'Imam se rend dans l'aoul de Gounib au Daghestan avec 400 hommes. L'armée russe qui l'assiège comprend 40 000 hommes. Elle subit des pertes importantes (plus de 3500 morts), mais, suite à une trahison, les Russes passent les défenses et les Caucasiens doivent se préparer à un combat à mort. Dans la dernière heure du combat, l'Imam vient voir chaque muride et demande de combattre jusqu'à obtenir le martyr. Tout le monde refuse et demande à l'Imam d'accepter l'offre des Russes de négocier et de conclure un traité de paix afin de sauver leurs familles. L'Imam Chamil accepte leur volonté, et négocie les termes du traité de paix, qui seront tous acceptés par les Russes le 29 août.



Si les Daghestanais et les Tchétchènes veulent en majorité la paix, c'est parce qu'ils sont épuisés par ces décennies de guerre, et que la guerre ressemble de plus en plus à un génocide. Ainsi, on estime que les Tchétchènes sont 200 000 en 1835, et qu'ils ne sont plus que 130 000 en 1860. Leurs pertes durant cette période sont estimées entre 150 000 et 200 000 personnes (entre 1834 et 1859, plus de 500 000 soldats russes trouvent la mort au Caucase).
Il faut signaler que la guerre se poursuit chez les Tcherkesses, mais ceux-ci sont désormais les seuls à lutter contre la Russie, qui cette fois est responsable d'un génocide incontestable. La guerre va se poursuivre jusqu'au 21 mai 1864, où a lieu la dernière bataille, ou plutôt le dernier massacre, puisque la dernière tribu qui résiste, les Oubykhs, est exterminée.
La capture de Chamil  (Theodor Horschelt)

 IV/ L'Imam Chamil en Russie 
Après la défaite de Gounib, l'Imam est envoyé en Russie où il va passer 10 ans en résidence surveillée. Sur le chemin qui le conduit jusqu'au tsar, à chaque halte, il est acclamé par la foule qui l'accueille comme un héros, à son plus grand étonnement. Le tsar, lui, l'accueille comme un chef d'Etat vaincu, et le traite honorablement.

Sur ordre du tsar, l'Imam passe une dizaine d'années dans une riche demeure de Kalouga, petite ville de province au sud de Moscou, en compagnie de sa famille et de quelques naibs qui l'ont suivi (dont un faqir afghan). Là, l'Imam va passer sa vie entre prières et autres dévotions comme le dhikr, la méditation et la lecture d'ouvrages religieux. Il refuse absolument tout luxe, même sous forme de cadeaux, à tel point que le tsar doit ordonner à ses serviteurs d'améliorer l'intérieur de l'Imam. Il ne se mêle plus de politique, d'où que viennent les sollicitations.

En effet, celui-ci voit sa retraite perturbée par quelques visites, comme celles de ses anciens prisonniers, qui tous lui témoignent leur affection et un grand respect. Le tsar ordonne à tous ses officiers qui passent dans la région de venir saluer l'Imam.

Il reçoit aussi la visite de son cheikh Jamaluddin al Ghumuqi, venu voir comment son muride est traité.

L'Imam se rend parfois en visites officielles à Moscou et Saint Pétersbourg où il est invité, comme par exemple lors du mariage du tsarévitch, où l'Imam fait forte impression. Lors de l'une de ses visites, le tsar lui offre le sabre du sultan Suleyman al Kanuni. Chacune de ces visites soulève l'enthousiasme des foules.

C'est durant cette retraite encore qu'en 1860 il prend connaissance de l'affaire de Damas dans laquelle s'est illustré l'Emir Abd el Kader, et il lui écrit pour le féliciter. Cette lettre est celle qui réjouit le plus l'Emir, qui lui répond chaleureusement. L'Emir va user de son influence pour que l'Imam puisse se rendre en territoire ottoman et à La Mecque, en le demandant en 1864 au sultan Abdul Aziz, et en 1865 à Napoléon III. Les deux hommes, aux destins si comparables, se rencontrent quelques années plus tard à Suez, en 1869, lors de l'inauguration du canal.

Photographe inconnu, Abd el-Kader et des fonctionnaires du canal de Suez à Port-Saïd, accueillant l’imam Chamil en route pour La Mecque, 1869  
En 1868, l'Imam demande à se rendre à La Mecque. Le tsar refuse, mais l'autorisation de se rendre dans la ville sainte arrive un an plus tard, en mai 1869. Aucun de ses fils n'est autorisé à l'accompagner, contrairement à ses naibs, ses femmes et enfants.

 V/ L'Imam en Turquie 
Quand l'Imam arrive à Istanbul, la foule énorme qui l'attend sur les quais l'accueille triomphalement. Il est reçu en grande pompe par le sultan Abdul Aziz dans son palais de Dolmabagtché. Lors de leur entretien, le sultan lui dit:

« Chamil, vous avez combattu les kouffars pendant 25 ans, comment avez-vous survécu? Ou peut-être que vous n'avez pas participé aux batailles, et que vous y avez seulement envoyé vos combattants? »

L'Imam se lève en colère en se dénudant le torse. Le sultan observe sa poitrine de haut en bas, et y dénombre plus de 40 cicatrices. Il commence alors à pleurer, et montre son trône en disant:

« Le voilà celui qui mérite légitimement d'occuper cette place. »
Il demande aussi à l'Imam quel est son plus grand regret, et celui-ci lui répond que ce sont tous les héros morts dans les montagnes, dont chacun avait la valeur d'une armée entière.

Le sultan lui propose de loger dans un palais, mais il refuse et préfère une maison traditionnelle (assez vaste tout de même) pour y loger sa famille et son entourage, à Koska dans le quartier d'Aksaray. La maison devient vite le point de rendez-vous de tous les Caucasiens exilés.

Durant son séjour à Istanbul, le sultan lui confie une mission, à savoir se rendre au Caire pour réconcilier l'Egypte et la Turquie. Il s'acquitte de cette mission avec succès, et c'est pendant cette mission qu'il rencontre l'Emir Abd el Kader. Il est dit que sur le chemin du retour une terrible tempête se déclenche en mer, et que l'Imam parvient à la calmer en prononçant un dou'a et en jetant un papier à la mer. Allahu 'alem.

A son retour d'Egypte, l'Imam part pour La Mecque.

VI/ L'Imam dans les villes saintes

L'imam Chamil, quand il était naïb de l'Imam Ghazi-Mohammad, s'est un jour querellé avec lui. Des murides sont allés voir l'Imam Ghazi-Mohammad, lui disant que l'insolence de Chamil était intolérable, et lui ont proposé de le tuer. Il leur a répondu que certes, ils pouvaient le tuer, mais qui alors emmènerait son corps jusqu'à Médine ? C'est l'un des karamat de cet imam.

L'Imam Chamil, qui avait un grand amour pour l'Imam Ghazi-Mohammad, a nommé l'un de ses fils comme lui. Lorsque l'Imam Chamil est autorisé à se rendre au hajj, les Russes ne veulent point que ses fils partent avec lui. Mais son fils Ghazi-Mohammad n'a de cesse de réclamer le droit de rejoindre son père, jusqu'à ce que les Russes l'y autorisent enfin. Il s'empresse alors de se rendre en Arabie, et lorsqu'il parvient à la Mecque, pendant qu'il est occupé à faire ses dévotions, un vieux derviche interpelle les gens : « O croyants, priez maintenant pour la grande âme de l'Imam Chamil ! » Il apprend ainsi la mort de son père, arrivant trop tard pour le voir une dernière fois. Cette annonce reste mystérieuse, car l'Imam est mort le soir précédent à Médine, et à cette époque il y a 12 jours de marche entre les deux villes.

Nous disposons de plusieurs sources sur la vie de l'Imam en Arabie, dont une lettre d'un certain Abdurrahman de Teletl', présent en Arabie à cette époque, et qui assiste à la mort de l'Imam. Cette lettre a été trouvée par l'arabisant Muhammad-Hadji Nourmagomedov, et lue en 2007 à Makhatchkala lors de la commémoration de la mort de l'Imam. Des extraits de cette lettre sont cités ici, auxquels sont joints des renseignements d'autres sources.

Lorsque l'Imam arrive à la Mecque, il y est accueilli en héros. Tout le peuple le suit sans arrêt, quand il prie les mosquées sont si pleines que la police turque n'arrive pas à maîtriser la foule, à tel point qu'elle assigne à l'Imam des heures spéciales pour ses dévotions, ou bien lui disant de les faire la nuit. « De grands oulama, moudaris, imams, prédicateurs, chouyoukh, viennent à lui à la Mecque. Ils sont venus à lui en qualité de pèlerin pour voir son visage. L'émir de la Mecque a publié un décret pour le vénérer (ou peut-être le respecter, je ne suis pas sûr de la meilleure traduction...). Une fois, quand l'Imam est revenu de la prière du soir, à la porte connue sous le nom de Bab Ali, il rencontra le prophète al Khidhr (alayhi salam). Parfois, pour que les gens ne le reconnaissent pas (l'Imam) quand il allait à la prière, il modifiait ses habits. On connait sa rencontre avec le prophète al Khidhr (alayhi salam) par Muhammad-Amin de Gonoda (un ancien naïb de Chamil). »

L'Imam va ensuite vivre à Médine, dans la demeure du cheikh Ahmad al Rifa'i. Cheikh Badruddin Afandi rapporte qu'en arrivant à Médine, l'Imam se rend directement à la mosquée du Prophète. Le peuple de Médine apprend son arrivée et se réunit à la mosquée du Prophète pour le rencontrer. Voyant cela, l'Imam se demande qui doit d'abord être honoré, le peuple ou le Prophète ? Il va d'abord à la tombe du Prophète , pleure et dit « As salam alayka, ya Rassoul Allah! », et on dit que le Messager d'Allah sort sa sainte main de sa sainte tombe dans une sainte lumière et serre la main de l'Imam avec ces mots: « Wa alayka as salam, ya Imam al Moudjahidin ». Pendant son séjour à Médine, un descendant du Prophète , murshid de tariqa et alim célèbre, déjà âgé, et si malade qu'il lui est difficile de se déplacer, demande à ses enfants d'organiser une rencontre avec l'Imam. A la vue de l'Imam, le vieil homme tombe à genoux et lui embrasse les pieds.Tout de suite, l'Imam l'aide à se relever. Le vieil alim lui explique alors que dans un rêve il a vu le Prophète qui lui a dit qu'il aurait un invité honorable qui doit être traité avec respect (adab).

« Quand il voyait la coupole de la mosquée du Prophète (on peut voir le mazar sur la tombe en forme de coupole), l'Imam priait: « Allah Tout-Puissant, Fais de moi le voisin de Ton Prophète dans la mort ».
« L'Imam allait souvent à la tombe du Prophète. Il lui adressait cette requête : « Prophète d'Allah, si tu es satisfait de moi, fais que je voie ton visage. »

Un jour, quand il était assis près de la tombe du Prophète, le Prophète s'est présenté à lui. De là, l'Imam est rentré chez lui en tremblant. Après cela son corps s'est affaibli. Il est mort dans l'amour d'Allah. A cette époque vivait à Médine un cheikh du nom de Sayyid Hussein. L'Imam est mort, sa tête reposant sur ses genoux. » Il est mort le 10 Dhoul Qaâda 1287 (1871), juste avant le maghreb, retrouvant un regain de vitalité en disant triomphalement « Allah, Allah ».
L'Imam Chamil était un homme ayant atteint des niveaux élevés dans la connaissance du Tout-Puissant. Ce jour-là, quand il est mort, s'est manifesté un miracle. Au moment où on descendait son corps dans la tombe dans le cimetière al Baqiî, [il s'est assis, s'est penché vers sa tombe et] il a parlé: « O ma tombe! Sois ma consolation et un jardin du paradis, ne sois pas mon abysse infernal! » [Voyant cela, beaucoup de témoins ont perdu connaissance].

Aux funérailles de l'Imam Chamil sont venus de grands oulama et d'autres personnes célèbres de la ville de Médine. Et la salat janaza (prière mortuaire) a été effectuée dans Raoudha, dans la mosquée du Prophète. Beaucoup de personnes le pleuraient. Les femmes et les enfants étaient montés sur les toits des maisons, accompagnant l'Imam, disant que la mort de l'émir pour les gens du gazavat (djihad) était un grand malheur. Avant de placer le corps dans le cimetière, beaucoup de gens se sont réunis. 
Nombreux étaient ceux qui souhaitaient placer le corps de Chamil dans le cimetière de Baqiî, car ils voulaient obtenir la récompense d'Allah. Et je suis Abdurrahman de Teletl'. 1871. »

[B]Il est enterré à côté de Al Abbas l'oncle du Prophète . Ahmad al Rifa'i, grand alim de cette époque, a écrit sur la pierre tombale : « Cette tombe appartient au murshid proche d'Allah qui a combattu sur le sentier d'Allah pendant 25 ans, à l'Imam qui a suivi le chemin de la vérité, au grand alim, au souverain des Musulmans, Cheikh Chamil Afandi du Daghestan. Puisse Allah purifier son âme et multiplier ses bonnes actions! »
Al-Baqi




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