mercredi 17 août 2011

Guénon et les guénoniens







Par Abdallah Penot




"Il y a cinquante ans disparaissait l’auteur d’une œuvre étrange qui constituait une remise en cause pour le moins radicale de tous les credo fondateurs de la modernité. Tout y était battu en brèche : philosophie, psychanalyse, sciences « exactes », mécanisme, individualisme, occultisme, bref tous les « ismes » qui constituent aujourd’hui le pain quotidien non seulement de l’Europe mais de la majeure partie de notre planète rebaptisée par quelques poètes du beau nom de « village mondial ».




Si la critique qui ne constitue que l’aspect mineur de cette œuvre paraît plus que jamais fondée, il est toutefois difficile de déterminer quelle en fut sa portée réelle notamment dans cet Occident auquel elle était initialement destinée. Certes, un nombre non négligeable de catholiques ont tenté à travers elle de renouer avec une religion dont ils se croyaient à jamais détachés tandis que d’autres, poussant jusqu’au bout la logique « guénonienne », adhéraient à la maçonnerie mus par le secret espoir que leurs dispositions personnelles suffiraient à transformer cette « initiation virtuelle » en une réalisation spirituelle effective, ce qui dans bien des cas s’avéra être un espoir fallacieux.


Quelques uns, plus rares, prirent la route des Indes ou se convertirent au bouddhisme ou encore à l’islam, mais il est vrai qu’un « guénonien » ne se convertit pas , il consent simplement à un changer d’habit comme on consent à un mal nécessaire en vue d’obtenir ce qu’il y a de plus précieux à ses yeux : l’initiation.


Au vu de ces résultats qu’il serait bien malaisé de chiffrer, on pourrait se dire à bon droit que l’œuvre « guénonienne » a tout de même porté des fruits et qu’elle a été l’occasion pour quelques-uns d’adhérer ou de ré-adhérer à la Tradition selon des modalités qui leur étaient propres.


La réalité nous semble hélas beaucoup moins flatteuse qu’il n’y paraît à première vue et ce pour une raison très simple : il est rare en effet de trouver des « guénoniens » qui ne soient pas tombés dans l’un ou l’autre des travers dénoncés par celui dont ils se prétendent être les représentants quand ils ne les ont pas accumulés ; il est vrai qu’il est souvent difficile de se débarrasser des tendances mentales caractéristiques de son environnement. En d’autres termes nous pourrions dire que jamais œuvre utile n’avait été autant desservie par ceux qui se voulaient ses plus chauds partisans.


Nous allons donner quelques exemples de cette curieuse attitude. Que dire, par exemple, de tous ces catholiques qui se sont auto-persuadés, contre Guénon, que leur religion ésotérique par nature en quelque sorte ne nécessitait nullement la présence d’un ésotérisme et qu’ils n’avaient pas à rechercher ailleurs ce qu’ils possédaient déjà ?


Que dire de ces maçons qui se sont ingéniés pendant des années à combattre, contre Guénon, la (maigre) influence de l’Islam au sein de la maçonnerie sous prétexte du caractère strictement confessionnel de leur rite maçonnique ?


Que faut-il encore penser de certains bouddhistes qui ont cru retrouver dans telle méthode de purification de l’ego un pendant plus ou moins exact de la méthode psychanalytique ?


Ou de ces musulmans dont le « shaykh », privé de tout rattachement initiatique se rattachera deux fois dans des conditions plus que douteuses afin de justifier ses futures prétentions à l’héritage, ce qui s’apparente davantage à du bricolage qu’à du taçawwuf et qui alla jusqu’à invoquer l’existence d’un texte privé de Guénon pour justifier ses errements ?


Ou de ce moqaddem , bien introduit aujourd’hui dans les milieux ecclésiastiques, qui jouait du piano dans des boites de nuit afin de gagner sa vie et qui n’appréciait guère qu’on lui fasse humblement remarquer que son travail n’était guère compatible avec sa fonction.


Que dire encore de ce curieux moqaddem, un temps « spécialisé » dans le rattachement des femmes, et qui fait aujourd’hui office de maître pour le compte d’un homme que tous les ‘ulémas d’une capitale du Moyen-Orient s’accordent à considérer comme un imposteur ?


Ou de cette équipe rattachée à un shaykh marocain qui, pour déterminer les aptitudes spirituelles du postulant lui faisaient passer un examen en « guénonisme » et le recalaient immanquablement quand le malheureux avait du mal à restituer le paragraphe qui était soumis à sa sagacité ?


Ou de cet étrange soufî maçon qui n’hésitait pas en loge à boire un peu de vin au nom de l’ésotérisme bien compris ?


Ou de cet autre qui allait révéler dans l’un de ses ouvrages un secret qui devait précipiter la venue du Mahdî ?


Que dire enfin du mépris ouvertement affiché par ces « initiés » pour les Arabes ou les Indiens qui n’ont pas eu la chance de connaître Guénon et dont on méprise à la fois les capacités intellectuelles et parfois même les mœurs sans trop oser se l’avouer ? Ou de celui affiché pour ces malheureux convertis de « seconde zone » qui ne feront jamais partie de l’élite et à fortiori de l’élite de l’élite et qui ne méritent guère plus qu’un peu de condescendance de la part de ceux qui s’en proclament (à quels titres ?) les représentants ? Et qu’on n’aille pas dire à ces gens-là qu’il s’en trouve peut-être quelques-uns qui, par leurs dispositions naturelles pourraient posséder spontanément ces fameuses qualifications dont Guénon fait état, sans avoir étudié pour cela l’œuvre de Guénon : cela est pour eux proprement impensable !  Ils ont même avec les intégristes religieux quelque chose de commun : de la même façon que les premiers veulent faire passer leurs ouailles sous leur autorité individuelle en invoquant celle de la loi, les guénoniens auraient aisément la prétention de dénier toute légitimité à quiconque entend parler de spiritualité sans se référer à Guénon !!!


Nous n’inventons malheureusement pas une ligne de ce que nous venons d’écrire et tous les personnages auxquels nous venons de faire allusion existent bel et bien : certains ont exercé et exercent aujourd’hui encore une influence majeure au sein de toutes ces petites chapelles « d’initiés » qui au fil des temps finiront bien par ressembler tout à fait à leurs véritables ancêtres occultistes. 


Nous pourrions encore multiplier les exemples mais ceux que nous venons d’évoquer nous paraissent amplement suffisants pour fonder notre méfiance.


Ce qu’il faut en retenir, c’est qu’ainsi que nous l’écrivions au début de cet article, il est peu d’éléments fondamentaux de l’œuvre qui n’aient été battus en brèche par ses « représentants ».


On arrivera toujours à invoquer un texte obscur prouvant que la régularité initiatique n’est pas aussi fondamentale que l’on voudrait bien le croire et que sous certaines conditions… tout reste possible.


On sera toujours fondé à invoquer la vie de Guénon pour tenter de démontrer que l’attachement à une loi religieuse est à peine digne d’un ésotériste.


On sombrera dans le syncrétisme le plus vulgaire au nom de l’universalité des religions. On échangera pendant des heures des vues d’une importance capitale sur la métaphysique en confondant tout bonnement la ratiocination mentale avec l’authentique méditation (mais qui donc avait parlé des limites du mental ?).


On s’attachera à accumuler quelques diplômes gages, comme chacun sait, d’une connaissance authentique. Il en est même qui tout en fustigeant les diplômés, ne manquent pas une occasion de se faire un peu de publicité en « fac ». Sait-on jamais ?


On ira jusqu’à prétendre que ces malheureux orientaux sont bien limités dans la compréhension de leur propre religion en perdant de vue (ou en feignant de perdre de vue) la véhémence avec laquelle Guénon lui-même dénonçait la vanité occidentale !


On ira jusqu’à tenter d’introduire dans des rites d’un caractère très dépouillé des éléments cérémoniaux avec la conviction qu’ils y ont gagné en « solennité ».


Il n’est pas jusqu’à cette petite morale bourgeoise et étriquée héritée du XIXème siècle que l’on essayera de réhabiliter en la confondant avec la politesse « orientale » qui n’est quant à elle que le respect des convenances divines. Bref, rien n’aura été épargné au Maître disparu.


Bien entendu, il est rare qu’un groupe ou qu’un individu accumule toutes ces tares à la fois : elles sont disséminées ici et là au gré des… aptitudes individuelles, mais mises bout à bout elles n’en constituent pas moins un bel exemple de tout ce qu’il faut éviter !


Alors, me direz-vous, cela signifie t-il que le message soit caduque ? Certainement pas, il est même plus que jamais d’actualité mais il faut le relire à tête reposée sans s’encombrer des commentaires de seconde main qui n’y ont jamais rien ajouté, bien au contraire. 


Et surtout il faut que ceux qui en ont le désir sincère recherchent la Tradition là où elle se trouve : chez ces Maîtres orientaux  qui n’ont jamais refusé leur assistance aux personnes présentant les qualifications requises et non pas chez de prétendus intimes de René Guénon qui ont fabriqué une nouvelle statue là où il n’y avait en principe aucune matière à idolâtrie. L’élite occidentale telle que l’envisageait Guénon n’est certainement pas représentée par ce microcosme qui peut se révéler d’une mesquinerie sans pareille, et jusqu’à preuve du contraire, rien ne montre qu’elle ait réussi à se constituer. Mais il n’en reste pas moins vrai que sa présence n’a rien d’indispensable pour quiconque est doué d’une volonté sans faille et qui possède un minimum de discernement. 


Que l’on nous comprenne bien : nous n’avons pas décidé brutalement de « régler des comptes » avec un milieu que nous avons toujours soigneusement évité pas plus que nous ne songeons un instant à le « révolutionner » ; les choses en sont arrivées là à un tel point de cristallisation qu’il faudrait être singulièrement prétentieux pour penser pouvoir y provoquer des changements significatifs.


Non, si nous sortons aujourd’hui notre réserve c’est simplement parce que nous estimons que le moment est venu d’affirmer nettement que Guénon n’a pas laissé derrière lui de représentants attitrés (7) et que si quelques personnes éprouvaient une gène bien compréhensible devant les errements de ceux qui s’affichent à tort ou à raison comme des « guénoniens », ils seraient tout à fait fondés, au nom même de l’œuvre, à rompre avec eux afin de ne plus perdre de temps en « recherches » non seulement vaines mais de plus susceptibles de constituer au bout d’un certain temps un véritable voile encore plus épais que celui de la simple ignorance.


Nous nous souvenons qu’il y a de cela une trentaine d’années, alors que nous étions en contact avec un de ces « guénoniens » de stricte observance qui nous entretenait de questions d’une grande profondeur, un ami algérien qui assistait à notre conversation nous attira à lui après le départ de notre interlocuteur et nous dit avec léger sourire : « Tout ça c’est très bien, mais « Allah » c’est tellement plus profitable ! » C’était exactement notre sentiment : depuis il ne s’est jamais démenti.


Abdallah Penot – Vers la Tradition, n° 83-84

A lire aussi " Crise sectaire du monde des guénoniens " par Olivier Courmes sur le site du Porteur de Savoir ici

1 commentaire:

  1. « Idha stawâ-l-hubb saqata-l-adab »: Rares sont ceux qui peuvent revendiquer une telle formule.
    A. Penot nous a habitué à de bons travaux. Ce n'est malheureusement pas le cas avec ce texte. C'est vraiment desservir sa réputation que de rappeler ici (ou ailleurs) que Sîdî 'Abdallâh ignore complètement, sinon l'œuvre de Guénon, du moins son « Point de vue », et se mêle, par conséquent, de ce qui ne le regarde guère... Astaghfiru-Llâh.

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