samedi 8 février 2014

René Guénon - « Rassembler ce qui est épars »



Symboles de la Science sacrée, René Guénon, éd. Gallimard, 1962, XLVI

 « Rassembler ce qui est épars »1

Dans un de nos ouvrages2, à propos du Ming-tang et de la Tien-ti-Houei, nous avons cité une formule maçonnique d’après laquelle la tâche des Maîtres consiste à « répandre la lumière et rassembler ce qui est épars ». En fait, le rapprochement que nous faisions alors portait seulement sur la première partie de cette formule3 ; quant à la seconde partie, qui peut sembler plus énigmatique, comme elle a dans le symbolisme traditionnel des connexions très remarquables, il nous paraît intéressant de donner à ce sujet quelques indications qui n’avaient pu trouver place en cette occasion.

Pour comprendre aussi complètement que possible ce dont il s’agit, il convient de se reporter avant tout à la tradition védique, qui est plus particulièrement explicite à cet égard : suivant celle-ci, en effet, « ce qui est épars », ce sont les membres du Purusha primordial qui fut divisé au premier sacrifice accompli par les Dêvas au commencement, et dont naquirent, par cette division même, tous les êtres manifestés4. Il est évident que c’est là une description symbolique du passage de l’unité à la multiplicité, sans lequel il ne saurait effectivement y avoir aucune manifestation ; et l’on peut déjà se rendre compte par-là que le « rassemblement de ce qui est épars », ou la reconstitution du Purusha tel qu’il était « avant le commencement », s’il est permis de s’exprimer ainsi, c’est-à-dire dans l’état non manifesté, n’est pas autre chose que le retour à l’unité principielle.


[1] Publié dans É. T., oct.-nov. 1946.

[2] La Grande Triade, ch. XVI.

[3] La devise de la Tien-ti-Houei dont il s’agissait est en effet celle-ci : « Détruire l’obscurité (tsing), restaurer la lumière (ming). »

[4] Voir Rig-Véda, X, 90


Ce Purusha est identique à Prajâpati, le « Seigneur des êtres produits », ceux-ci étant tous issus de lui-même et étant par conséquent regardés en un certain sens comme sa « progéniture1 » ; il est aussi Vishwakarma, c’est-à-dire le « Grand Architecte de l’Univers », et, en tant que Vishwakarma, c’est lui-même qui accomplit le sacrifice en même temps qu’il en est la victime2 ; et, si l’on dit qu’il est sacrifié par les Dêvas, cela ne fait aucune différence en réalité, car les Dêvas ne sont en somme rien d’autre que les « puissances » qu’il porte en lui-même3.

Nous avons déjà dit, à diverses reprises, que tout sacrifice rituel doit être regardé comme une image de ce premier sacrifice cosmogonique ; et, dans tout sacrifice aussi, comme l’a fait remarquer M. Coomaraswamy, « la victime, ainsi que les Brâhmanas le montrent avec évidence, est une représentation du sacrifiant, ou, comme l’expriment les textes, elle est le sacrifiant lui-même ; en accord avec la loi universelle suivant laquelle l’initiation (dîkshâ) est une mort et une renaissance, il est manifeste que l’« initié est l’oblation » (Taittiriya Samhitâ, VI, 1, 4, 5), « la victime est substantiellement le sacrifiant lui-même » (Aitarêya Brâhmana, II, 11)4. Ceci nous ramène directement au symbolisme maçonnique du grade de Maître, dans lequel l’initié s’identifie en effet à la victime ; on a d’ailleurs souvent insisté sur les rapports de la légende d’Hiram avec le mythe d’Osiris de sorte que, quand il est question de « rassembler ce qui est épars », on peut penser aussitôt à Isis rassemblant les membres dispersés d’Osiris ; mais précisément, au fond, la dispersion des membres d’Osiris est la même chose que celle des membres de Purusha ou de Prajâpati : ce ne sont là, pourrait-on dire, que deux versions de la description du même processus cosmogonique dans deux formes traditionnelles différentes.


[1] Le mot sanscrit prajâ est identique au latin progenies.

[2] Dans la conception chrétienne du sacrifice, le Christ est aussi à la fois la victime et le prêtre par excellence.

[3] En commentant le passage de l’hymne du Rig-Véda mentionné ci-dessus dans lequel il est dit que c’est « par le sacrifice que les Dêvas offrirent le sacrifice », Sâyana dit que les Dêvas sont les formes du souffle (prâna-rûpa) de Prajâpati. – Cf. ce que nous avons dit au sujet des anges dans Monothéisme et Angélologie. Il est bien entendu que, en tout ceci, il s’agit toujours d’aspects du Verbe divin auquel s’identifie en définitive l’« Homme universel ».

[4] Atmayajna : Self sacrifice, dans le Harvard Journal of Asiatic Studies, numéro de février 1942.


Il est vrai que, dans le cas d’Osiris et dans celui d’Hiram, il ne s’agit plus d’un sacrifice, du moins explicitement, mais d’un meurtre ; mais cela même n’y change rien essentiellement, car c’est véritablement la même chose qui est envisagée ainsi sous deux aspects complémentaires, comme un sacrifice sous son aspect « dévique », et comme un meurtre sous son aspect  « asurique1 » ; nous nous contentons de signaler ce point en passant, car nous ne pourrions y insister sans entrer dans de trop longs développements, étrangers à la question que nous avons en vue présentement.

De même encore, dans la Kabbale hébraïque, bien qu’il ne soit plus question proprement ni de sacrifice ni de meurtre, mais plutôt d’une sorte de « désintégration » dont les conséquences sont d’ailleurs les mêmes, c’est de la fragmentation du corps de l’Adam Qadmon qu’a été formé l’Univers avec tous les êtres qu’il contient, de sorte que ceux-ci sont comme des parcelles de ce corps, et que leur « réintégration » dans l’unité apparaît comme la reconstitution même de l’Adam Qadmon. Celui-ci est l’« Homme Universel », et Purusha, suivant un des sens de ce mot, est aussi l’« Homme » par excellence ; c’est donc bien toujours exactement de la même chose qu’il s’agit en tout cela. Ajoutons à ce propos, avant d’aller plus loin, que, le grade de Maître représentant, virtuellement tout au moins, le terme des « petits mystères », ce qu’il faut envisager dans ce cas est proprement la réintégration au centre de l’état humain ; mais on sait que le même symbolisme est toujours applicable à des niveaux différents, en vertu des correspondances qui existent entre eux2, de sorte qu’il peut être rapporté soit à un monde déterminé, soit à tout l’ensemble de la manifestation universelle ; et la réintégration dans l’« état primordial », qui d’ailleurs est aussi « adamique », est comme une figure de la réintégration totale et finale, bien qu’elle ne soit encore en réalité qu’une étape sur la voie qui mène à celle-ci.

Dans l’étude que nous avons citée plus haut, A. Coomaraswamy dit que « l’essentiel, dans le sacrifice, est en premier lieu de diviser, et en second lieu de réunir » ; il comporte donc les deux phases complémentaires de « désintégration » et de « réintégration » qui constituent le processus cosmique dans son ensemble » le Purusha, « étant un, devient plusieurs, et étant plusieurs, il redevient un ».


[1] Cf. aussi, dans les mystères grecs, le meurtre et le démembrement de Zagreus par les Titans ; on sait que ceux-ci sont l’équivalent des Asura de la tradition hindoue. Il n’est peut-être pas inutile de remarquer, d’autre part, que le langage courant lui-même applique le même mot « victime » dans le cas du sacrifice et dans celui du meurtre.

[2] C’est de la même façon que, dans le symbolisme alchimique, il y a correspondance entre le processus de l’« œuvre au blanc » et celui de l’« œuvre au rouge », si bien que le second reproduit en quelque sorte le premier à un niveau supérieur.


La reconstitution du Purusha est opérée symboliquement, en particulier, dans la construction de l’autel védique, qui comprend dans ses différentes parties une représentation de tous les mondes1 ; et le sacrifice, pour être correctement accompli, demande une coopération de tous les arts, ce qui assimile le sacrifiant à Vishwakarma lui-même2. D’autre part, comme toute action rituelle, c’est-à-dire en somme toute action vraiment normale et conforme à l’« ordre » (rita), peut être regardée comme ayant en quelque sorte un caractère « sacrificiel », suivant le sens étymologique de ce mot (de sacrum facere), ce qui est vrai pour l’autel védique l’est aussi, d’une certaine façon et à quelque degré, pour toute construction édifiée conformément aux règles traditionnelles, celle-ci procédant toujours en réalité d’un même «  modèle cosmique », ainsi que nous l’avons expliqué en d’autres occasions3. On voit que ceci est en rapport direct avec un symbolisme « constructif » comme celui de la maçonnerie ; et d’ailleurs, même au sens le plus immédiat, le constructeur rassemble bien effectivement des matériaux épars pour en former un édifice qui, s’il est vraiment ce qu’il doit être, aura une unité « organique », comparable à celle d’un être vivant, si l’on se place au point de vue microcosmique, ou à celle d’un monde, si l’on se place au point de vue macrocosmique.

Il nous reste encore à parler quelque peu, pour terminer, d’un symbolisme d’un autre genre, qui peut sembler très différent quant aux apparences extérieures, mais qui pourtant n’en a pas moins, au fond, une signification équivalente : il s’agit de la reconstitution d’un mot à partir de ses éléments littéraux pris d’abord isolément4. Pour le comprendre, il faut se souvenir que le vrai nom d’un être n’est pas autre chose, au point de vue traditionnel, que l’expression de l’essence même de cet être ; la reconstitution du nom est donc, symboliquement, la même chose que celle de l’être lui-même. On sait aussi le rôle que jouent les lettres, dans un symbolisme tel que celui de la Kabbale, en ce qui concerne la création ou la manifestation universelle ; on pourrait dire que celle-ci est formée par les lettres séparées, qui correspondent à la multiplicité de ses éléments, et que, en réunissant ces lettres, on la ramène par là même à son Principe, si toutefois cette réunion est opérée de façon à reconstituer effectivement le nom du Principe5. À ce point de vue, « rassembler ce qui est épars » est la même chose que « retrouver la Parole perdue », car, en réalité et dans son sens le plus profond, cette « Parole perdue » n’est autre que le véritable nom du « Grand Architecte de l’Univers ».


[1] Voir Janua cœli.

[2] Cf. A. K. Coomaraswamy, Hinduism and Buddhism, p. 26.

[3] Les rites de fondation d’un édifice comportent d’ailleurs généralement un sacrifice ou une oblation au sens strict de ces mots ; en Occident même, une certaine forme d’oblation s’est maintenue jusqu’à nos jours dans les cas où la pose de la première pierre est accomplie selon les rites maçonniques.

[4] Ceci correspond naturellement, dans le rituel maçonnique, au mode de communication des « mots sacrés ».

[5] Tant qu’on reste dans la multiplicité de la manifestation, on ne peut qu’« épeler » le nom du Principe en discernant le reflet de ses attributs dans les créatures où ils ne s’expriment que d’une façon fragmentaire et dispersée. Le maçon qui n’est pas parvenu au grade de Maître est encore incapable de « rassembler ce qui est épars », et c’est pourquoi il « ne sait qu’épeler ».

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