mardi 9 janvier 2018

Jean Foucaud - Introduction à la traduction de l'ouvrage d'Axel Gauffin - La vie et l’oeuvre traditionnelle d’ Ivan Aguéli


       

d'après des sources suédoises 


 



I) Le texte d'Axel Gauffin (Människan, Mystikern, Mâlaren -Stockolm, 2 volumes, 1940-41) :

On peut se demander pourquoi un ouvrage aussi passionnant et aussi enrichissant n'a pas été traduit plus tôt. On pourrait invoquer l'indifférence polie du continent européen pour tout ce qui n'est pas langue de conquérant, de même que l'ignorance française pour toute langue non enseignée au lycée...En fait, à part la fameuse conspiration du silence qui entoura tout ce qui touchait René Guénon en son temps, il y a une raison beaucoup plus simple : la traduction de ce document en français est rendue difficile par l'insertion dans le texte suédois de nombreuses incises en arabe voire en italien; last but not least, Ivan Aguéli use de tous les registres possibles : ses lettres sont émaillées de citations en diverses langues (français, norvégien, hollandais, anglais, allemand , hébreu, chinois, japonais...), d'annotations en divers alphabets (arabe, russe, tibétain, tamoul...), d'allusions culturelles exotiques et ésotériques, et de mentions de noms de contemporains dans tous les domaines des connaissances humaines, qui exigent du traducteur un éclectisme étendu et assez éprouvant . A moins de faire le siège de tous les linguistes d'Europe, il faut donc être déjà soi-même un polyglotte et linguiste accompli. Ce n' est pas à la portée du premier débutant venu .

Quant à la langue suédoise, elle ne se comprend pas sans une longue habitude de ce que nous appellerons la mentalité germano-scandinave (« Des Volkes Seele lebt in seiner Sprache » - Goethe). Le suédois est une vieille langue gothique qui, malgré diverses réformes orthographiques a gardé un aspect archaïque, ce qui en fait d'ailleurs son charme et son attrait principal (1). C'est une langue très nuancée, très belle, à la grande richesse vocalique mais à la syntaxe assez confuse pour qui est plus familier des structures classiques (mais pesantes) de l'allemand. Une certaine anarchie dans la construction des phrases ne facilite pas la compréhension , la traduction s'en ressent. On n'est pas au bout de ses peines quand on entreprend la traduction du texte de Gauffin - transposition serait plus juste, car, si le suédois se transcrit assez aisément et directement en allemand , il faut une bonne dose de patience pour obtenir un résultat satisfaisant en français.(2) Et dès le début, nous avions d'ailleurs projeté de traduire directement Gauffin en allemand plutôt qu'en français! Faut-il préciser que le fait de parler ou non le suédois n'a quasiment aucune incidence sur les compétences du traducteur.
Il s'agit d'un travail colossal : 2 tomes, 534 pages grand format, (dont beaucoup en petits caractères représentent le double : notamment les lettres d'Aguéli à ses amis, sa mère (3)..etc..), des reproductions abondantes, une liste des oeuvres picturales d' Aguéli, un index des noms : on aimerait trouver en France le même art consommé de la biographie, genre où excellent depuis longtemps les Anglo-Saxons.

En traduction intégrale, le texte de Gauffin représenterait près de 700 pages (sans compter la reproduction des portraits, photographies, croquis et toiles d'Aguéli et d'autres peintres suédois). Alors, qu'on ne s'étonne pas que notre traduction manuscrite attende encore l' Editeur qui aura le courage d'éditer cette somme !

  1. Certains termes, certaines expressions, ainsi que l'orthographe et la conjugaison, sont de la fin du 19è siècle (avant la n. ième réforme officielle de l'orthographe ) et ont exigé le recours à d'anciens dictionnaires « allemand-suédois » quasiment introuvables en France. Le suédois est, un peu comme le français, une langue pleine d'homonymes et d'homographes, de « faux-amis » qui ne facilitent pas la tâche
  2. Rappelons à ce propos qu'Aguéli n'est pas un romancier, mais un homme remarquablement doué, authentiquement initié aux doctrines de l'Orient et que parfois, il sait garder son secret : impossible de le lire comme une simple oeuvre littéraire profane. En un mot, il est incompréhensible sans le recours aux notions traditionnelles remises en lumière par son « disciple »  et maître à la fois René Guénon. La parenté de leur lexique respectif est parfois troublante.- Des Suédois cultivés nous ont avoué qu'ils avaient des difficultés à lire Aguéli, vu le niveau du texte;
  3. Ainsi, beaucoup de lettres intégrales d'Aguéli constituent toujours un extraordinaire témoignage « ethnographique » sur le Paris 1900 et ses milieux politico-artistiques, l'Egypte au début du siècle, l'Inde musulmane du sud (dont on ne parle jamais) et une foule de noms d'artistes, d'écrivains, d'hommes de tout premier plan, aux premiers pas desquels on assiste, étonné et intéressé (Picasso, Apollinaire, les Fauvistes, Tchiang Kai Shek. le député Clemenceau...etc)
II) Le Biographe:

Axel Gauffin porte un vieux nom français, chose qui n'est pas rare depuis que le Maréchal français Bernadotte prit la couronne du Royaume (qu'on lui avait offerte!) en 1818 : il avait déjà été désigné comme « Prince de Suède «  dès 1810.


Gauffin est né le 1er juillet 1877 à Kristianstad et décédé à Stockholm le 26 janvier 1964, à l'âge de 86 ans.

Il s'inscrivit à l'université de Lund en 1895, dans la section Philosophie, et de 1899 à 1902, dans la section Esthétique et Linguistique, et obtint une licence de philosophie en 1908 pour devenir assistant puis soutint sa thèse à Lund la même année et obtint le grade de Dr en Philosophie en 1909. En 1910 il poursuivit ses études à l'Université de Berlin. Il finit Conservateur en chef du Musée National (1925-1942). Plus tard, il viendra en France , juste avant la guerre, pour interroger tous les témoins de la vie d'Aguéli (et même Paul Léautaud qui s'en fichait éperdument !)

Axel Gauffin connaissait indirectement Aguéli par C.Wilhelmson. Il lui écrira en Egypte pour connaître la biographie d'O. Sager-Nelson, alias « Montparno » qui s'était suicidé vers 1915. Gauffin est d'ailleurs cité dans une lettre d'Aguéli de 1916 (T.II,p.266). Mais le premier contact visuel avec l'oeuvre ne fut pas favorable à l'artiste (exposition de 1912), et Gauffin reconnaitra : « Même moi, je dois avouer à ma grande honte que, dans mon compte rendu de l'exposition pour le « Journal de Stockholm », si j'ai bien cité le nom d'Aguéli, c'était seulement en passant, et d'une manière qui montre que, il y a 28 ans [écrit en 1940], je n' étais pas capable de comprendre cet art. Il ne fallut pas longtemps pour que je voie ces toiles avec d'autres yeux... »(Axel Gauffin, tome II, chap.VII).

Pour finir, il nous faut dire tout ce que l'on doit à Axel Gauffin qui a fait un travail de documentation, de mise en ordre cohérent et de recherche dans divers pays et bibliothèques nécessaires, remarquable à tous points de vue.
Il nous faut rendre hommage à sa connaissance de la France, de sa culture et de sa langue. Sans Axel Gauffin, bien des points obscurs de la vie traditionnelle, en général, et parisienne en particulier, d'une grande importance pour nous, seraient restés à jamais incompréhensibles.


III Le texte de Viveca Wessel (née en 1945): »Porträtt av en rymd »(Stockholm , 1988) :

Cet ouvrage est intéressant surtout pour son iconographie et des reproductions de textes en arabe, écrits de la main d'Aguéli , ainsi que des lettres. Mais on n'y trouve pas de données de l'importance de celles que Gauffin a collectées avec soin et méthode . Il se compose de 3 parties:

  1. -le symboliste
  2. -le soufi
  3. -l'art pur.
Pour la 2è partie, on sent que Mme Wessel a bénéficié de l'aide de Cheykh Ahmad Vâlsan (1946-2016), fils aîné de Cheykh Mustafa, ce qu'elle reconnaît in fine, p.192.

IV): « En roman om frihet »(un roman de la liberté), par Torbjörn Säfve, Stockholm, 1981/1989

Ce bouquin cité récemment (mais que nous possédons depuis longtemps) est un roman et ne présente aucun intérêt , ni documentaire, ni intellectuel et on se demande comment on peut le citer à côté de nos travaux, sérieux et approfondis, les seuls en France et en français qui existent sur Aguéli depuis 1998, soit-dit sans fausse modestie!

V)Auteurs autres que Suédois:

1°) Enrico Insabato (1878-1963) : 
  1. Der erlöschende Halbmond»,avec l'aide d'A.Ular (1876 -1920?), Frankfurt, 1909.(en allemand)
    Cet ouvrage agacera beaucoup Aguéli qui reconnaissait dans la documentation un pillage de ses travaux, sans qu'il y soit cité.
  2. « L'Islam & la Politique des Alliés » (Berger-Levrault, Paris,1917/1920 – parution retardée par la censure du Ministère des Affaires Etrangères).
Dans cet ouvrage, publié courageusement après la disparition d'Aguéli, Insabato affichait cyniquement sa duplicité, car il travaillait pour son ministre Giolitti et non pour le Califat d'Istamboul; il avouait avoir simulé la conversion à l'Islam pour mieux espionner le monde arabe qu'il avait pour mission de ramener sous l 'influence italienne (: il y avait déjà des visées colonialistes sur la Libye et l'Ethiopie – dans ces guerres italiennes mourra le propre fils de l'ami de Guénon, Guido di Giorgio (1890-1957).

Il reste encore quelques auteurs suédois qui ne sont pas sans mérite comme «  I tjänst hos det enda »,par K.Almkvist, Stockolm, 1977; mais ils sont sans commune mesure avec le travail monumental de Gauffin

Jean Foucaud (oct. 1989 / révision :janvier 2018)

PS: Nous ne reconnaissons aucune compétence à des auteurs comme Denis Andro qui, dans son article « Es-Sirr.Engagement libertaire, peinture et Tradition », cite des auteurs de seconde main, grâce au « copier-coller », sans aucune recherche personnelle, au point qu'à l'époque, en lisant sa note (29), nous avions noté en marge :
« note d'un ignorant ou d'un homme de mauvaise foi, à la limite du plagiat. Aucune recherche personnelle et ses références sont ineptes ; ainsi JP Laurant n'a jamais publié d'étude sur Aguéli. Quant à F.Tessier, son article dans la Revue LRA est un plagiat plein d'erreurs de nos articles dans VLT, ce qui nous obligea  à l'époque  à protester auprès du Dr de la revue , Patrick Geay (alias Guillaume Pernelle!) qui ne voulut rien savoir ! Quel milieu que le micrososme "ésotérique". Citer ces auteurs comme références "aguéliennes" relève de l'imposture .
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"Ce qui est amusant ,c'est de voir l'essai de récupération tardif de la "mine d'or"  que représente Aguéli, que l'on a "snobbé " pendant des années, au point que la prestigieuse Revue "Science Sacrée  (7 n°, de  2001 à 2004) n'a jamais  cité une seule fois nos études (à l'époque sur VLT) . Evidemment, il aurait fallu lire et traduire en entier (comme nous l'avons fait depuis longtemps) les 534 grandes pages de Gauffin, et ces gens-là, en étant incapables, ont préféré me passer honteusement sous silence : bel exemple de l'objectivité "scientifique " dans la recherche désintéressée des néo-soufistes actuels ! Curieusement, cette attitude était aussi celle d'un obscur historien (JP Laurant), devenu maintenant leur adversaire ! Quel panier de crabes !

 Nous nous contenterons de répéter ce que disait CHeykh Mustafa :

"Il n'y a pas de pires humiliations que l'on ne subisse dans ces milieux à prétentions initiatiques et ésotériques".











2 commentaires:

  1. Assalamu alaykum wa rahmatullah

    L'auteur cite "des reproductions de textes en arabe, écrits de la main d'Agueli".

    Serait-il possible d'en avoir la reproduction avec les indications données en marge en suédois ?

    Barak Allahu fik

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    1. "Vous n'êtes pas le premier à me demander cela .Mais le texte est en arabe et je n'ai pas de scanner ;d'ailleurs il ne s'agit pas de simples "qasâ'id" et ça ne concerne que la tariqa shadhiliya"; ce genre de texte soufi ne s'accommode pas de publicité ,sauf les textes extraits d'Ibn 'Arabi. Mais pour que des chercheurs pointilleux ne m'accusent pas d'inventer ces textes, j'ai été obligé d'en donner la référence (j'aurais préféré m'en passer !) Désolé de vous décevoir.

      Wa 'alaykum al-salam !

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