mardi 14 juin 2016

Abd el-Kader - Écrits spirituels – Kitab Al Mawaqif




 Sceau de l'Emir Abd-el-Kader


présentés et traduits de l’arabe par Michel Chodkiewicz


Dieu m’a ravi à mon « moi »

Dieu m’a ravi à mon « moi » [illusoire] et m’a rapproché de mon « moi » [réel] et la disparition de la terre a entraîné celle du ciel. Le tout et la partie se sont confondus. La verticale (tul) et l’horizontale (‘ard) se sont anéanties. L’oeuvre surérogatoire a fait retour à l’oeuvre obligatoire, et les couleurs sont revenues à la pure blancheur primordiale. Le voyage a atteint son terme et ce qui est autre que Lui a cessé d’exister. Toute attribution (idafat), tout aspect (i’tibarat), toute relation (nisab) étant abolis, l’état originel est rétabli. « Aujourd’hui, J’abaisse vos lignages, et J’élève le Mien! »

Puis me fut dite la parole de Hallaj, avec cette différence qu’il la prononça lui-même alors qu’elle fut prononcée pour moi sans que je l’exprime moi-même. Cette parole, en connaissent le sens et l’acceptent ceux qui en sont dignes; en ignorent le sens et la rejettent ceux chez qui l’ignorance l’emporte.

Mawqif 7

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Les deux voies

« Et nous t’avons déjà donné sept redoublés »
(Cor. 15: 87)

Celui qu’Allah a gratifié de Sa miséricorde en Se faisant connaître à lui et en lui faisant connaître la réalité essentielle du monde supérieur et du monde inférieur, si, en dépit de cela, il se met à désirer la vision du monde de l’occultation (‘alam al-ghayb), de l’Imagination absolue (al-khayal al-mutlaq), et de tout ce qui échappe à la perception sensible en fait de formes illusoires, de pures relations dépourvues d’existence objective et qui n’ont d’autre réalité que celle de l’Être véritable (al wujud al-haqq)-car elles ne sont rien d’autre que Ses manifestations, Ses attributions, Ses relations objectivement non existantes – celui-là est dans l’erreur et contrevient aux convenances spirituelles.

Je suis de ceux qu’Allah a gratifiés de Sa miséricorde en Se faisant connaître à eux et en leur faisant connaître la réalité essentielle de l’univers par le ravissement extatique et non par le moyen du voyage initiatique (‘ala tariqati l-jadhba, la ‘ala tarît al-suluk). Au « voyageur » (al-salik) le monde sensible est d’abord dévoilé, puis le monde imaginal. Il s’élève ensuite en esprit jusqu’au ciel de ce bas-monde, puis au deuxième ciel, puis au troisième et ainsi de suite jusqu’au Trône divin. Tout au long de ce parcours, il continue néanmoins de faire partie des êtres spirituellement voilés aussi longtemps qu’Allah ne Se fait pas connaître à lui et n’arrache pas le voile ultime. Il revient ensuite par le même chemin et voit les choses autrement qu’il ne les voyait lors de son premier parcours. C’est alors seulement qu’il les connaît d’une connaissance véritable.

Cette voie, même si elle est la plus haute et la plus parfaite est bien longue pour le voyageur et l’expose à de graves périls. Tous ces dévoilements successifs sont en effet autant d’épreuves. Le voyageur se laissera-t-il arrêter par eux ou non? Certains s’arrêtent au premier dévoilement, ou au deuxième, et ainsi de suite jusqu’à la dernière de ces épreuves. S’il est de ceux que la providence divine a prédestinés au succès, s’il persévère dans sa quête, s’obstine dans sa résolution, s’écarte de tout ce qui n’est pas le but, il obtient la victoire et la délivrance. Sinon, il est rejeté du degré où il s’est arrêté et renvoyé là même d’où il était parti, perdant à la fois ce monde et l’autre. C’est pour cette raison que l’auteur des « Sentences » a dit: « Les formes des créatures ne se présentent pas au disciple sans que les hérauts de la Vérité l’interpellent pour lui dire: « Ce que tu cherches est devant toi ! Nous ne sommes que tentation ! Ne te rends pas coupable d’infidélité ! » L’un des maîtres a dit aussi à ce sujet:

« Chaque fois que tu vois les degrés spirituels
déployer leur éclat
Écarte-toi, comme nous nous en sommes écartés ! »

Lorsque de tels êtres parviennent enfin à la connaissance qui était leur but, ces dévoilements leur sont ôtés au terme de leur parcours.

Quant à la voie du ravissement extatique, elle est plus courte et plus sûre. Or y a-t-il, pour le sage, quelque chose qui égale la sécurité?

C’est à ces deux voies que Dieu a fait allusion dans le verset: « Et vous saurez alors qui est sur le chemin droit, et qui est conduit » (Cor. 26: 135). Cela signifie: alors, il vous sera révélé quels sont ceux qui sont parvenus à la connaissance de Dieu en parcourant la voie droite, médiane, sans détour, c’est-à-dire la voie d’Allah et de son Prophète, et quels sont ceux qui ont été « conduits », c’est-à-dire qui sont parvenus à la connaissance de Dieu sans accomplir le voyage initiatique, étape par étape, ni rien de ce genre, mais par le ravissement en Dieu et le soutien de Sa miséricorde. Celui qui est dans ce cas est le « désiré » (al-murad)’, terme que l’on a défini comme signifiant « celui à qui sa volonté (ou son « désir »: irada) a été arrachée » et toutes les choses ont été disposées d’avance en sa faveur. Celui-là traverse sans efforts toutes les formes et toutes les étapes. Le verset ne fait pas mention de ceux qui n’appartiennent à aucune de ces deux catégories et ne parviennent donc à la connaissance d’Allah, ni par le voyage initiatique, ni par le ravissement extatique.

Un jour, cette pensée me vint à l’esprit: « Si seulement Allah m’avait dévoilé le monde de l’imagination absolue! » Cette pensée persista pendant deux jours et provoqua en moi un état de resserrement (qabd). Tandis que j’invoquais Allah, Il me ravit à moi-même et projeta sur moi Sa parole: « Un Envoyé est venu à vous de vous-même » (ou: « de vos propres âmes », min anfusikum, Cor. 9: 139) et je compris que Dieu avait pitié de ce qui m’arrivait. Dans cet état de resserrement, je lui adressai, au cours d’une des prières rituelles, la demande suivante: « Ô mon Dieu, fais-moi réaliser ce qu’ont réalisé les Gens de la Proximité, et conduis-moi par la voie des Gens du ravissement extatique. » J’entendis alors en moi-même: « J’ai déjà fait cela! » Je m’éveillai alors de mon inconscience et je sus que ce que je demandais, ou bien le moment de l’obtenir n’était pas encore arrivé, ou bien la Sagesse divine avait décrété que je ne l’obtiendrais pas, et que j’étais donc dans l’erreur en le demandant. J’étais semblable à celui que le roi convoque à sa cour et invite à s’asseoir auprès de lui pour lui tenir compagnie et converser avec lui et qui, malgré cela, souhaite voir les portiers du roi, ses garçons d’écurie et ses serviteurs, ou s’amuser sur les marchés. Je me retournai donc vers Allah et lui demandai de me faire réaliser, en fait de connaissance de Lui et de servitude, cela même en vue de quoi Il m’avait créé.

Une pensée semblable me survint une autre fois alors que je me trouvais à Médine – que Dieu la bénisse ! Je me préparais à invoquer Dieu lorsqu’Il me ravit à moi-même et projeta sur moi Sa parole: « Et Nous t’avons déjà donne sept redoublés, et le Coran glorieux. Ne dirige donc point ton regard vers ce dont nous avons concédé la jouissance à certains groupes d’entre eux! » (Cor. 15: 87, 88). Lorsque je retrouvai mes sens, je dis: « Cela me suffit ! Cela me suffit! » Cette préoccupation disparut alors complètement de mon esprit et je ne m’en souvins que beaucoup plus tard.

Mawqif 18

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« Ô, toi, âme pacifiée retourne vers ton Seigneur, agréante et agréée
Entre parmi mes Serviteurs
Et entre dans Mon paradis »
(Cor. 89: 27-29)

Cette âme que son Seigneur interpelle ainsi, en la décrivant comme « pacifiée, agréante et agréée », Il lui ordonne- et cet ordre est en fait une autorisation, une permission et une marque d’honneur -d’entrer parmi Ses serviteurs, ceux qu’il s’attribue expressément, qui ont été choisis par Lui. Il s’agit là de ceux qui connaissent leur véritable relation à la servitude et à la Seigneurie, c’est-à-dire de ceux qui savent qu’en nommant le « serviteur » on ne désigne pas autre chose qu’une manifestation particulière du Seigneur telle que la conditionnent les caractéristiques du serviteur: la Réalité essentielle est « Seigneur », la forme extérieure est « Serviteur ». Le serviteur est un « Seigneur » manifesté sous la forme d’un « Serviteur » et, sous l’apparence de l’adorateur, c’est Lui-même qui S’adore Lui-même.

L’entrée dans Son paradis (fi jannatihi) consiste pour le serviteur [conformément au sens de la racine JNN] à s’occulter (ijtinan) dans Son Essence. Celui qui y parvient a traversé les voiles des créatures et des Noms divins. Pour lui se sont évanouies les déterminations créaturelles illusoires qui n’ont de réalité qu’au niveau des perceptions sensibles. N’étaient ces perceptions, il n’y aurait que l’Être pur, absolu.

Alors, la créature étant « enveloppée » par Dieu, son ipséité disparaît – sous le rapport de son statut existentiel, mais non sous celui de la réalité permanente. Au contraire, quand l’Ipséité divine est « enveloppée » par la créature, elle demeure dans son immuable transcendance et n’est jamais affectée par aucun changement.

Cette interpellation et cet ordre divin ne s’adressent cependant à l’âme que lorsqu’elle a dépassé l’étape de la « science de la certitude » pour atteindre celle de la « réalité de la certitude », grâce à l’expérience spirituelle authentique et au dévoilement parfait, et cela à propos de deux choses.

Il faut en premier lieu que cette âme ait la certitude que Dieu est un Agent libre qui fait, conformément à Sa science et à Sa sagesse, ce qui convient, comme il convient, dans la mesure qui convient, au moment qui convient; avec pour conséquence que, sous quelque rapport ou de quelque point de vue que ce soit, il ne peut y avoir d’acte plus parfait et plus sage que celui-là, et que si le serviteur avait accès à la Sagesse divine et à la connaissance de ce qu’exigent les circonstances, il ne choisirait pas d’accomplir un autre acte que celui-là. Dès lors que l’âme possède cette certitude, elle atteint la station de l »‘agrément » à la volonté d’Allah, elle est « pacifiée » et l’accomplissement des décrets divins n’ébranle pas son immuable sérénité.

En second lieu, elle doit avoir la certitude, fondée sur l’expérience spirituelle et le dévoilement intuitif, que Dieu est le seul Agent de tout ce qui procède de Ses créatures sans aucune exception. Que la créature joue, par rapport à un acte donné, le rôle de cause, de condition ou d’empêchement, c’est en réalité Dieu qui « descend » du degré de Son absoluité – sans cesser pour autant d’être absolu -dans cette forme qu’on appelle condition, cause ou empêchement. Il fait ce qu’II fait au moyen de cette forme. Il pourrait s’en passer s’Il désirait agir sans elle, mais tel est Son libre choix et telle est Sa sagesse. L’acte est donc attribué à première vue à cette forme, alors qu’il n’appartient réellement qu’à Lui, seul, sans associé.

Alors l’âme sera « agréée » auprès de son Seigneur, puisque d’elle ne peut procéder aucun acte, et que par conséquent rien ne peut faire qu’elle cesse d’être agréée. L’agrément et l’amour de Dieu pour Ses créatures constituent l’état originel. C’est par eux qu’il les a existenciées et ils sont la cause de cette existenciation. Celui qui sait qu’il ne possède ni l’être ni l’agir, celui-là se retrouve dans cet état originel d’agrément et d’amour divin.

Qu’Allah, de par Sa grâce et Sa générosité, nous place, nous et nos frères, au nombre de ceux qu’englobe l’interpellation de ce verset ! Ainsi soit-il!

Mawqif 180

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« Qu’a donc perdu celui qui T’a trouvé? »

« Et si vous êtes patients- certes cela (huwa) est meilleur (khayr) pour ceux qui sont capables d’être patients » (Cor. 16: 126).

Dans ce verset, Allah console Ses serviteurs patients dans les épreuves en annonçant qu’il est Lui-même le substitut et le remplaçant de ce qu’ils ont perdu et qui agréait à leurs dispositions naturelles. Être patient consiste en effet à contraindre l’âme à accepter ce qui lui répugne; et elle éprouve de l’aversion pour tout ce qui n’est pas en accord avec sa prédisposition dans l’instant présent, même si elle sait que cela sera un bien pour elle par la suite. La douleur psychique (nafsani) et naturelle que les âmes ressentent lorsqu’elles sont ainsi contraintes ne peut être repoussée que si un état spirituel puissant et dominateur s’empare d’elle et leur fait oublier ce qui cause leurs souffrances et ce qui leur aurait donné du plaisir. C’est parce que l’homme ne peut, de lui-même, échapper à cette douleur que les plus grands saints ont pleuré, gémi, soupiré, demandé secours et prié que ces souffrances leur soient épargnées. Il n’en va pas de même pour la souffrance spirituelle (ruhani), que l’homme est capable de repousser. Aussi voit-on les saints se réjouir intérieurement, heureux, satisfaits, sûrs que ce qu’Allah a choisi pour eux est ce qu’il y a de meilleur, tranquilles devant la souffrance [spirituelle] qui les atteint. Aucune chose n’est déplaisante et mauvaise par essence, mais seulement par rapport aux « réceptacles » et aux prédispositions des corps physiques. Si l’on considère à présent les êtres sous le rapport de leurs réalités métaphysiques (al-haqa’iq al-ghaybiyya), tout ce qui leur advient leur convient. Plus encore: rien ne leur advient qui ne soit exigé par leur nature essentielle.

Allah a donc annoncé à ceux qui supportent avec patience la perte de ce qui leur est agréable – santé, richesse, grandeur, sécurité, possessions et enfants – que « Lui » [car tel est le sens propre du pronom huwa rendu plus haut par « cela » conformément à la manière dont ce verset est habituellement compris] est meilleur (khayr) pour eux que ce qu’ils ont perdu: car ceux-là savent que « Lui » [qui est le Nom de l’Essence suprême absolument inconditionnée] est leur Réalité inséparable et leur refuge nécessaire, et que les choses agréables qu’ils ont perdues étaient de pures illusions (umur wahmiyya khayaliya).

Allah – qu’II soit exalté ! – a employé ici le terme lahuwa, « certes Lui »; or le huwa est la Réalité insaisissable, inconnaissable, qui ne peut être nommée ou décrite. Il est le Principe non manifesté de toute manifestation, la Réalité de toute réalité. Il ne cesse ni ne se transforme, ne part ni ne change. Huwa n’est pas employé ici comme pronom de la troisième personne – la personne absente -grammaticalement corrélative d’une première personne – celle qui parle – et d’une deuxième – celle à qui l’on parle [ce qui impliquerait une multiplicité que transcende infiniment le huwamétaphysique]. Allah n’a pas dit: la-ana, « certes Moi », car le pronom ana a un caractère déterminateur puisqu’il implique la présence. Or tout ce qui est déterminé est par là même limité.

Quant au terme « meilleur » (khayr), c’est [grammaticalement] un élatif qui suppose donc comparaison entre deux termes qui ont entre eux quelque chose de commun. Certes, rien de commun et aucune comparaison ne sont concevables ici: mais Dieu parle à Ses serviteurs le langage qu’ils connaissent et les conduit par les chemins qui leur sont familiers. Sinon, qu’y a-t-il de commun entre l’être et le néant ? Et comment comparer la réalité et l’illusion?

Celui qui a trouvé Allah n’a rien perdu; et celui qui a perdu Allah n’a rien trouvé. C’est ce qu’on lit dans les oraisons de Ibn ‘Ata Allah.

« Qu’a donc trouvé celui qui T’a perdu?
Et qu’a donc perdu celui qui T’a trouvé ? »

Mawqif 220

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Les deux morts

Allah-qu’II soit exalté!- a dit:
« N’est-ce pas à Allah que toute chose retournera ? » (Cor. 42: 53)

« C’est à Lui que tout reviendra » (Cor. 11: 123)

« Et vous serez ramenés à Lui » (Cor. 10: 56)

« C’est à Lui que vous reviendrez » (Cor. 6: 60)

ainsi que d’autres paroles analogues.

Sache que le devenir de toute chose la reconduit à Dieu et que c’est à Lui qu’elle retourne. Ce retour à Lui des créatures se produit après la Résurrection, et cette dernière fait suite à l’anéantissement des créatures. Mais, comme l’a dit le Prophète – sur lui la Grâce et la Paix !- « Celui qui meurt, pour lui le jour de la Résurrection s’est déjà levé. »

Or il y a deux sortes de morts: la mort inévitable et commune à tous les êtres et la mort volontaire et particulière à certains d’entre eux. C’est cette seconde mort qui nous est prescrite dans la parole de l’Envoyé d’Allah: « Mourez avant de mourir. » Celui qui meurt de cette mort volontaire, la résurrection pour lui est accomplie. Ses affaires reviennent à Dieu et ne sont plus qu’une. Celui-là est revenu à Dieu et il Le voit par Lui. Ainsi que l’a dit le Prophète – sur lui la Grâce et la Paix !- selon une tradition mentionnée par Tabarani: « Vous ne verrez pas votre Seigneur avant d’être morts »; et cela parce que, dans la contemplation de ce mort-ressuscité, toutes les créatures se sont anéanties, et que pour lui ne subsiste qu’une seule chose, une seule Réalité. Tout ce qui sera le lot des croyants dans leurs états posthumes est préfiguré à un degré ou à un autre dès cette vie pour les initiés. Le « retour » des choses-considérées sous le rapport de [la diversité de] leurs formes – à Allah, au terme de leur devenir, n’exprime qu’un changement de statut cognitif et non point une modification de la réalité. Celui qui meurt et pour qui s’accomplit la résurrection, pour celui-la, le multiple est Un, en raison de son unité essentielle; et l’Un est multiple en raison de la multiplicité en Lui des relations et des aspects.

Les essences (al-a’yan) – que certains appellent aussi les substances (al-jawahir) – ne disparaissent jamais. La « création nouvelle », qui est permanente en ce monde et dans l’autre, concerne seulement les formes, qui ne sont que des accidents. Et tout ce qui n’est pas l’Être absolu – qui appartient à Dieu- est accident.

Mawqif 221

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« Et Il est avec vous où que vous soyez… »
(Cor. 57: 4)

Sache que le pronom « Il » (Huwa) a pour fonction, selon les principes de l’organisation du langage, de représenter le non-manifesté (ghayb). Ce non-manifesté peut éventuellement devenir manifesté à un moment donné, dans un état donné. Mais, ici, huwa représente l’occultation de l’Essence divine, laquelle ne peut en aucun cas se manifester à une créature quelconque ou dans quelque état que ce soit, en ce monde ou dans l’autre. Il s’agit donc du Non-Manifesté absolu, qui transcende toute allusion (ishara)- car on ne peut indiquer par une allusion que ce qui est situé quelque part- et que n’est capable de désigner aucune expression (ibara) qui puisse Le limiter, Le séparer ou L’inclure. En dépit de quoi, toute allusion ne fait allusion qu’à Lui, toute désignation Le désigne, et Il est à la fois le Non-Manifesté et la Manifestation.

« Être avec » (al-ma’iyya), selon les règles du langage, se dit lorsqu’il y a compagnonnage de deux choses possédant une existence indépendante, comme par exemple dans la phrase: « Zayd est avec ‘Amr. » En revanche, on ne parle pas d »‘être avec » dans le cas de la substance et de l’accident, car l’accident n’a pas d’existence autonome puisqu’il ne subsiste que par la substance dont il est un attribut inhérent: sa définition est d’être ce qui, s’il existe, n’existe que dans un sujet (mawdu’). On ne dira donc pas: « Zayd est avec la blancheur, ou avec le mouvement. » De même, on ne dira pas: « La science de Zayd est avec lui. »

Dans le verset commenté, le compagnonnage exprimé par « avec » est celui de l’Être et du néant, car il n’est d’Être qu’Allah. « La parole la plus véridique qu’ait jamais dite un poète est celle-ci:

« Toute chose, en dehors d’Allah, n’est-elle pas qu’illusion? »

Ce qui est illusion est pur néant, et si l’on attribue l’être à autre chose qu’à la Réalité divine (al-Haqq), c’est de manière métaphorique car il ne s’agit que d’une existence imaginaire. L’être n’appartient proprement qu’à Lui -qu’Il soit exalté ! – et il est légitime de le dénier à tout ce qui n’est pas Lui comme il est de règle lorsqu’on a affaire à des relations purement métaphoriques.

Si Allah- qu’il soit exalté !- n’était pas, par Son essence même qui est l’être de tout ce qui est, « avec » les créatures, on ne pourrait attribuer l’être à aucune de ces dernières et elles ne pourraient être perçues, ni par les sens, ni par l’imagination, ni par l’intellect. C’est son « être avec » qui assure aux créatures une relation avec l’être. Mieux encore: il est leur être même. Cet « être avec » embrasse toutes les choses, qu’elles soient sublimes ou infimes, grandes ou petites. C’est par lui qu’elles subsistent. Il est l’Être pur par lequel ce qui est est. L »‘être avec » d’Allah consiste donc dans le fait qu’il est avec nous par Son essence, c’est-à-dire par ce qu’on désigne comme le Soi (huwiyya) divin, universellement présent sans qu’on puisse cependant parler à ce sujet de « diffusion » (sarayan), d’inhérence (hulul), d’union (ittihad), de mélange (imtizaj) ou de dissolution (inhilal). Ces mots ne peuvent en effet s’employer que lorsqu’on a affaire à deux réalités distinctes, ce qui correspond à la croyance du vulgaire. Mais il n’y a pour nous qu’une Réalité unique, éternelle, dont la transcendance exclut que les choses contingentes soient présentes en elles ou qu’Elle soit présente dans les choses contingentes.

Quant à ceux qui professent, selon l’opinion la plus répandue, qu’Allah – qu’II soit exalté!- est « avec nous » par Sa science [et non par Son essence] s’ils entendent par là préserver l’Essence divine de la compagnie des créatures, on sait bien que la transcendance qui revient de façon certaine à l’Essence revient également de droit aux attributs divins; et s’ils veulent dire que l’Essence est une et indivisible, tandis que les créatures sont multiples, cette objection s’applique pareillement à la Science divine qui est elle aussi une réalité une et indivisible. Celui qui prétend posséder la science alors qu’il ignore même par quoi elle s’acquiert ignore a fortiori ce qu’il prétend savoir !

Lorsque tu entends un gnostique dire, ou que tu lis dans ses écrits, qu »Allah est avec les choses par Sa science », sache qu’il n’entend pas par là ce qu’entendent les simples théologiens. Il veut dire autre chose mais en voile l’expression à l’intention des contradicteurs et des faiseurs de trouble. Selon le maître des gnostiques, Muhyl l-din [Ibn ‘Arabi]: « dire qu’Allah est avec toute chose par Sa science est plus conforme aux convenances (adab), et dire qu’Il est avec toute chose par Son essence est plus conforme à ce qu’enseigne la réalisation spirituelle (tahqiq) ». Par « convenance », il faut comprendre « lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont sous les voiles de l’ignorance et pour tenir compte de leurs prétentions »; ou, d’une manière plus générale, que toute vérité n’est pas bonne à dire et que tout ce que l’on sait ne doit pas être divulgué.

Cet « être avec » divin se trouve indiqué aussi par les versets suivants: « Et II est témoin sur toute chose » (Cor. 34: 47); « Et Allah, derrière eux, les cerne » (Cor. 85: 20); « Ou que vous vous tourniez, là est la Face d’Allah » (Cor. 2: 116). Le mot « Face » (wajh) signifie ici l’Essence. Wajh est en effet une des manières de désigner l’essence d’un être, et la lettre même du verset fournit donc un appui à notre interprétation et écarte toute interprétation contraire car on dit couramment: « Zayd est venu en personne » en employant indifféremment nafsuhu (littéralement: « son âme »), wajhuhu(littéralement: « sa face ») ou ‘aynahu (littéralement: « son être » ou « son essence »).

Il y a d’autre part pour Allah une manière spéciale d »‘être avec » l’élite des simples croyants. Elle consiste dans la concomitance de Sa grâce (imdad) avec les nobles vertus et les beaux caractères. En témoignent ces versets: « En vérité, Allah est avec ceux qui Le craignent et ceux qui font le bien » (Cor. 16: 128); « En vérité, Allah est avec les patients » (Cor. 2: 153; 8: 47); ou encore cette parole du Prophète- sur lui la Grâce et la Paix!: « En vérité, Allah est avec le juge aussi longtemps qu’il ne prévarique point » – ainsi que d’autres paroles semblables de source divine ou prophétique. Il s’agit en tout cela de la manifestation en certaines créatures, à l’exclusion des autres, de quelques-unes des perfections de l’Être.

Il y a enfin pour Allah une manière particulière d »‘être avec » l’élite de l’élite, c’est-à-dire avec les Envoyés, les prophètes et leurs héritiers spirituels- qu’Allah leur accorde à tous Sa Grâce et Sa Paix ! Elle n’est rien d’autre que la prédominance du statut de l’Être nécessaire et éternel sur leur statut de créature contingente, adventice et dépourvue d’existence réelle. C’est ainsi qu’Il dit, s’adressant à Musa (Moïse) et Harun (Aaron): « Certes Moi, avec vous deux, J’écoute et Je vois » (Cor. 20: 46), ce qui signifie « par vous deux J’entends et par vous deux Je vois, car Ma compagnie a subjugué vos deux êtres. Il n’y a ici que Moi, il n’y a plus de « vous » si ce n’est sous le rapport de la forme apparente ». Cette station spirituelle est connue chez les initiés- qu’Allah soit satisfait d’eux !- sous le nom de « Proximité par les oeuvres obligatoires » (qurb al-fara’id) et elle consiste dans la manifestation du Seigneur et l’occultation du serviteur. Lorsqu’on interpelle celui qui a atteint cette station en lui disant « ô, untel ! », c’est Dieu qui répond à sa place « Me voici ! ».

Ce degré est supérieur à celui qu’on appelle « Proximité par les oeuvres surérogatoires » (qurb al-nawafil). Celui qui se trouve dans ce dernier, quand quelqu’un dit « ô Allah ! », c’est lui qui, au contraire, répond à la place d’Allah « Me voici ! ».

Qu’Allah soit « avec » toute chose est une certitude. Néanmoins, on ne peut dire d’aucune chose qu’elle est « avec Lui ». Car, tandis qu’il existe une base scripturaire explicite (nass) dans le premier cas, l’affirmation corrélative que toute chose est avec Lui est seulement implicite.

Elle découle, certes, du fait que si quelqu’un est avec toi, tu es avec lui. Mais nous ne pouvons, en l’absence d’un appui scripturaire, affirmer « Je suis avec Lui ».

Mawqif 132

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Les secrets du Lam-Alif

« Ces symboles, nous les faisons pour les hommes mais ne les comprennent que ceux qui savent »
(Cor. 29: 43)Sache que Dieu propose des symboles par Ses actes comme par Ses paroles, car la raison d’être du symbole est de conduire à la compréhension, de telle sorte que l’objet intelligible devienne aussi évident que l’objet sensible [qui le symbolise]. Parmi les symboles qu’il propose par Ses actes figure la création des lettres de l’alphabet: leur tracé enferme, en effet, des secrets que seul peut saisir celui qui est doué de science et de sagesse. Entre toutes ces lettres se trouve le Lam-Alif, qui recèle des allusions subtiles, des secrets et des énigmes innombrables, et un enseignement.

Parmi ces secrets, il y a le fait que la combinaison des deux lettres Lam et Alif [dans le Lam-Alif]est analogue à celle de la Réalité divine avec les formes des créatures. D’un certain point de vue, il s’agit de deux lettres distinctes et, d’un autre point de vue, d’une lettre unique. De même la Réalité divine et les formes des créatures sont deux choses distinctes d’un certain point de vue et une seule et même chose d’un autre point de vue.

Il y a aussi le fait que l’on ne sait laquelle des deux branches [du Lam-Alif] est l’Alif et laquelle est le Lam. Si tu dis: « C’est le Lam qui est la première branche », tu as raison, si tu dis: « C’est l’Alif, tu as raison aussi. Si tu te déclares incapable de décider entre ceci et cela, tu as raison encore.

De même, si tu dis que seule la Réalité divine se manifeste et que les créatures sont non manifestées, tu dis vrai. Si tu dis le contraire, tu dis vrai aussi. Et si tu confesses ta perplexité à ce sujet, tu dis vrai encore.

Parmi les secrets du Lam-Alif, il y a aussi ceci: Dieu et la créature sont deux noms qui désignent en fait un seul et même Nommé: à savoir l’Essence divine qui Se manifeste par l’un et par l’autre. De façon analogue, le Lam et l’Alif sont deux désignations qui s’appliquent à un seul et même « nommé » car ils constituent le double nom d’une lettre unique.

Autre secret: de même que la forme de la lettre qu’on appelle Lam-Alif ne peut être manifestée par l’une des deux lettres qui la constituent indépendamment de l’autre, de même il est impossible que la Réalité divine ou la création se manifestent l’une sans l’autre: Dieu sans la création est non manifesté et la création sans Dieu est dépourvue d’être.

Autre secret: les deux branches du Lam-Alif se réunissent puis se séparent. De même, Dieu et les créatures sont indiscernables sous le rapport de la réalité essentielle et se distinguent sous le rapport du degré ontologique: car le degré ontologique du dieu créateur n’est pas celui du serviteur crée.

Un autre secret réside dans le fait que le scripteur, lorsqu’il trace le Lam-Alif, commence parfois par tracer la branche qui apparaît la première dans la forme complète du Lam-Alif, et parfois par celle qui apparaît la seconde. Ainsi en va-t-il de la connaissance de Dieu et de la création: la connaissance de la création précède parfois celle de Dieu – c’est la voie que mentionne la formule: « Qui connaît son âme connaît son Seigneur », c’est-à-dire celle des « itinérants » (al-salikun); parfois, au contraire, la connaissance d’Allah précède la connaissance de la création: c’est la voie de l’élection et de l’attraction divine (jadhb), c’est-à-dire celle des « désirés » (almuradun).

Un autre secret est que la perception ordinaire ne saisit [lorsque le Lam-Alif est prononcé] que le son La qui est le nommé, bien qu’il s’agisse en fait de deux lettres, le Lam et l’Alif. De même la perception ordinaire ne distingue-t-elle pas les deux « noms » [qui constituent inséparablement la Réalité totale]: « Dieu » et « création », bien qu’il s’agisse en fait de deux choses distinctes.

Un autre secret est que le Lam et l’Alif, lorsqu’ils se mélangent et s’assemblent pour former le Lam-Alif, se cachent l’un et l’autre. De même la Réalité divine, lorsqu’elle « s’assemble » avec les créatures en mode strictement conceptuel (tarkiban ma’nawiyyan), se cache au regard de ceux qui sont spirituellement voilés: ceux-là ne voient que les créatures. Inversement, ce sont les créatures qui disparaissent sous le regard des maîtres de l’Unicité de la contemplation (wahdat al-shuhud), car ils ne voient que Dieu seul. Ainsi, Dieu et les créatures se cachent l’un et l’autre [comme le Lamet l’Alif] mais de deux points de vue différents.

Parmi les secrets du Lam-Alif, il y a encore ceci: lorsque se confondent les deux branches du Lam et de l’Alif et que la forme du La disparaît donc aux yeux de l’observateur, la signification attachée à cette forme disparaît aussi. De même, lorsque survient l’extinction (fana’)- que l’on nomme aussi l’Union » (ittihad) chez les hommes de la Voie, l’adorateur et l’Adoré, le Seigneur et le serviteur disparaissent ensemble: s’il n’y a pas d’adorateur, il n’y a pas d’Adoré; et s’il n’y a pas de serviteur, il n’y a pas de Seigneur. Car, lorsque deux termes sont corrélatifs, la disparition de l’un entraîne nécessairement celle de l’autre et ils disparaissent donc ensemble.

A toi de poursuivre ces analogies, et d’en tirer les enseignements!

Mawqif 215

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La Lumière des cieux et de la terre

« Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche dans laquelle se trouve une lampe. La lampe est dans un verre. Le verre est comme un astre resplendissant. Elle tire sa flamme d’un arbre béni, un olivier qui n’est ni d’orient ni d’occident. Peu s’en faut que son huile n’illumine sans même que la touche le feu. Lumière sur lumière ! Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah fait des symboles pour les hommes et Allah connaît toutes choses »
(Cor. 24: 35)

Dans ce précieux verset, Il nous a enseigné que, sous le rapport de Son nom al-Nur (La lumière), Allah – à savoir le Nom qui totalise tous les Noms – est la Lumière des cieux et de la terre, c’est-à-dire leur être même, que c’est par Lui qu’ils subsistent et par Lui qu’ils sont manifestés. En effet, c’est par la lumière qu’apparaît ce qui était celé dans la Tenèbre du néant. N’eût été Sa lumière, aucune chose ne serait perçue et il n’y aurait aucune différence entre une ombre et celui qui la projette. La lumière est la cause (sabab) de la manifestation des créatures- parmi lesquelles la terre et les cieux- ainsi qu’il en va dans le monde physique, où l’obscurité de la nuit rend les choses comme inexistantes par rapport aux observateurs jusqu’au moment où l’apparition de la lumière entraîne celle des choses et les distingue les unes des autres; et cela au point qu’un des philosophes a dit que les couleurs étaient inexistantes dans l’obscurité et que la clarté était une condition sine qua nonde leur existence.

Si Dieu a privilégié les cieux et la terre d’une mention dans ce verset, c’est parce que les cieux sont le lieu symbolique des purs esprits (ruhaniyyat) et la terre celui des êtres dotés d’un corps. Les uns et les autres sont illuminés par une unique Lumière, sans que pour autant elle se sépare, se divise ou se partage.

La Lumière absolue ne peut pas davantage être perçue que l’Obscurité absolue. La lumière a donc brillé sur l’obscurité, de telle sorte que cette dernière soit perçue par la lumière, et celle-ci par elle. Tel est le sens de cette parole des maîtres: Dieu Se manifeste par les créatures, et les créatures se manifestent par Lui. Le Shaykh al-akbar a dit à ce propos:

« N’eût été Lui, n’eût été nous Ce qui est ne serait pas. »

Autrement dit: sans Dieu, la créature ne serait pas existenciée (khalqun bi-la haqqin la yujad) et sans la créature, Dieu ne serait pas manifesté (haqqun bi-la khalqin layazhar). Sache cependant que Dieu, pour Se manifester par Son essence à Son essence, n’a nul besoin des créatures puisque sous le rapport de l`Essence, il est absolument indépendant à l’égard des mondes et même de Ses propres noms: car, de ce point de vue, à qui se nommerait-il? à qui pourrait-il être décrit? A ce degré, il n’y a que l`Essence une et absolue! En revanche, lorsqu’il se manifeste avec Ses noms et Ses attributs- ce qui implique la manifestation de leurs effets- Il a besoin (huwa muftaqir) des créatures. Le Shaykh al-akbar a fait allusion à cela dans ces vers:

« Chacun d’eux est dans le besoin
Aucun d’eux ne se passe de l’autre »,

« eux » désignant ici Dieu et la créature. Cette dépendance des Noms divins à l’égard des êtres qui sont leurs lieux de manifestation n’est pas une imperfection. Elle constitue au contraire la perfection au niveau des Noms et des Attributs car le besoin qu’a la cause, en tant que telle de son effet en tant que tel représente la perfection même. Cette relation est en effet nécessaire pour que les Noms divins, qui ne se distinguent que par leurs effets, puissent se distinguer les uns des autres. Toutefois les Noms divins, par celle de leurs « faces » qui est tournée vers l`Essence, sont eux aussi totalement autonomes à l’égard des mondes: sous ce rapport, ils ne sont rien d’autre que l’Essence même, et c’est pourquoi chacun d’eux peut être qualifié et désigné par tous les autres Noms au même titre que l’Essence.

Dans l’une de mes visions contemplatives, je vis ceci: un immense registre ouvert m’était présenté. Sur chaque ligne, un Nom divin était écrit, puis était successivement qualifié sur cette même ligne par tous les autres Noms. Sur la ligne suivante, un autre Nom était écrit et pareillement qualifié par tous les autres et ainsi de suite jusqu’à épuisement de la liste des quatre-vingt-dix-neuf Noms divins.
Au contraire, si l’on considère la « face » des Noms qui est tournée vers les mondes crées, ils sont, de ce point de vue, dépendants de ces derniers dans la mesure où ils cherchent à produire leurs effets: celui qui cherche est dépendant à l’égard de ce qu’il cherche.

Les cieux, la terre et toutes les créatures, dont la lumière est le Nom al-nur, sont les ombres des Noms et des Attributs projetées sur les prototypes immuablement fixes dans la Science divine (al-a’yan al-thabita fi l-hadrat al-‘ilmiyya). Toute ombre nécessite en effet une surface. telle que la terre ou l’eau, sur laquelle elle puisse se projeter. C’est la lumière qui rend l’ombre visible, mais c’est l’objet vertical [éclairé par cette lumière] qui lui donne sa forme. Cet objet vertical correspond, en l’occurrence, au degré des Noms et des Attributs, et la Lumière est l’Etre qui se répand sur les possibles.

Puis Dieu a répondu [dans la suite du verset] à la question: cette illumination de la terre, des cieux et de toutes les créatures se produit-elle directement ou par intermédiaire ? Doit-elle être comprise comme une conjonction, une union ou un mélange? Par le recours au symbole de la niche, du verre et de la lampe, Il nous a fait savoir que cette illumination s’opérait, sans union, mélange ni conjonction, par l’intermédiaire de la Réalité muhammadienne (al-haqiqa al-muhammadiyya), laquelle est la première détermination (al-ta’ayyun al-awwat), l’isthme des isthmes (barzakh al-barazikh), le lieu de la théophanie de l’Essence et de l’apparition de la Lumière des lumières. C’est cette Réalité muhammadienne qui est désignée par le « verre ». Quant à la « niche », elle représente la totalité des créatures- la Réalité muhammadienne exceptée, car c’est du « verre », et par son intermédiaire, que se répand perpétuellement la lumière. Quant à la « lampe », elle symbolise la lumière existentielle et relative (al-nur al-wujudf al-idafi).

Dieu nous a informé ensuite que ce verre, par quoi la lumière parvient à la niche, possède cette finesse, cette plénitude, cette pureté, cette aptitude à recevoir la lumière et à la répandre sur la niche en raison de sa prédisposition parfaite et insurpassable, au point qu’on a pu dire qu’à lui s’appliquait ce distique de Sahib Ibn ‘Abbad:

« La coupe était si pure et le vin si limpide qu’ils devinrent semblables, au point qu’on ne savait
S’il y avait là du vin sans coupe ou une coupe sans vin. »

C’est là le sens de « comme un astre resplendissant ».

« Elle tire sa flamme »: il s’agit ici de la lampe, c’est-à-dire de la lumière existentielle relative. « D’un arbre »: d’un principe, d’une source. « Béni »: sa bénédiction est pérenne, et sa surabondance inépuisable. « Ni d’orient ni d’occident »: on ne peut dire de cet arbre dont la lampe tire sa flamme, ni qu’il est « oriental »- ce qui le rattacherait au lever du soleil et à l’illumination – ni qu’il est « occidental »-ce qui le rattacherait au couchant et à l’ombre- car il est l’Essence même. Or, à cette dernière, on ne peut assigner aucun statut particulier puisqu’elle ne peut être saisie par l’intellect et que l’assignation d’un statut à ce qui est inintelligible est impossible. Elle n’est ni d’orient ni d’occident, ni nécessaire ni contingente, ni être ni non-être. Elle ne se manifeste pas par une chose sans se manifester aussi par son contraire.

« Peu s’en faut »: cela était près de se produire mais ne s’est pas produit. « Que son huile »: ce qui alimente la « lampe » mentionnée plus haut. « N’illumine »: que l’Essence ne se manifeste que par elle -même et pour elle-même, sans être associée à quoi que ce soit- j’entends par là une association en mode purement conceptuel. « Sans même que la touche le feu »: c’est là une allusion aux formes manifestées auxquelles s’associe ce qui est symbolisé par l’huile, laquelle représente la réalité essentielle de la lampe. La lumière de la lampe n’apparaît pas si elle n’est pas en contact avec le feu. A son tour, le feu n’éclaire pas et ne se manifeste pas sans la présence de quelque chose qui l’alimente, et cette chose elle-même ne se manifeste que si le feu est en contact avec elle.

« Lumière sur lumière »: la lumière attribuée aux cieux et à la terre est identique à la Lumière absolue que ne limitent ni les cieux ni la terre. « Sur » (‘ala): signifie « Nous » (bi-ma’na nahnu).

« Allah guide » par Ses instructions et Ses théophanies « qui Il veut » d’entre ses serviteurs « vers Sa lumière »: Sa lumière absolue, et non la lumière relative attribuée à telle ou telle chose. « Allah fait des symboles pour les hommes »: afin que leur soit évidente la réalité des choses car « Allah connaît toute chose » et sait comment en tirer un symbole. Mais aux hommes Il a dit: « Ne faites pas de symboles d’Allah » (Cor. 16: 74). Il a formulé cette interdiction en raison de leur ignorance, car ils ne sauraient comment faire ces symboles; mais cette interdiction ne s’applique qu’au Nom Allah, qui est le Nom totalisateur. Quant aux autres Noms, il n’y a pas d’interdiction.

Et Allah est plus Savant et plus Sage!

Mawqif 103

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La face de Dieu

« Tourne ta face vers la Mosquée sacrée »
(Cor. 2: 144, 149, 150).

Cela signifie: « tourne la face [divine] qui t’est particulière » – celle dont Dieu a dit: « Seule subsiste la Face de ton Seigneur » (Cor. 55: 27).

Cette face, c’est le secret (sirr) par lequel ton esprit subsiste, de même qu’à son tour ton corps ne subsiste que par ton esprit. Elle est la raison d’être de l’homme, et c’est elle que l’ordre [formulé dans le verset] concerne. Dieu, en effet, ne considère pas vos formes extérieures mais seulement vos coeurs – qui sont les « faces divines » propres à chacun de vous. Ce sont elles qui, en vous, « contiennent » Dieu alors que son ciel et sa terre ne peuvent Le contenir. Dieu ne nous a pas prescrit de nous orienter vers la qibla si ce n’est par ces faces. Nous n’entendons et nous ne voyons que par elles. Celui qui ne s’oriente [vers la qibla]que par son corps, sans orienter aussi cette face, ne s’oriente pas véritablement. Celui qui ne regarde que par ses yeux de chair, sans regarder aussi par cette face, ne regarde pas véritablement. Ainsi que Dieu l’a dit: « Tu les verras [= les infidèles] qui te regardent, et ils ne voient point » (Cor. 7 :198). Cela vient de ce qu’ils ne regardent que par leurs regards de chair et non point par leurs « faces » particulières et par leurs « secrets ». Pareillement, celui qui écoute par son ouïe seule, indépendamment de cette face, n’entend pas.

C’est pourquoi Dieu a dit: « Ils ont des oreilles et ils n’entendent point » (Cor. 7: 179).

Celui qui ne se tourne [vers Dieu] que par cet organe conique qu’est son coeur de chair, celui-là ne saisit ni ne comprend: « Ils ont un coeur et ils ne comprennent point » (Cor. 7: 179)

Celui qui regarde par son oeil fini ne voit que les choses finies- corps, couleurs ou surfaces. Celui qui regarde par l’oeil de son esprit caché voit les choses cachées- êtres spirituels, formes du monde de l’imagination absolue, djinns- qui toutes ne sont encore que des êtres créés et donc des voiles. Mais celui qui regarde par sa face, c’est-à-dire son secret (sirr), voit les faces que Dieu a en toutes choses; car, en vérité, seul Allah voit Allah, seul Allah connaît Allah.

Ces trois « yeux » n’en sont en réalité qu’un seul et ne se distinguent que par la différence des objets de leur perception. Que cela est déconcertant et surprenant! Celui qui regarde ne peut lui-même faire la distinction entre le regard de ses yeux de chair, celui de son esprit et celui de son « secret »- c’est-à-dire de sa « face » particulière- que par la nature de ce qu’il perçoit!

C’est à cette « face » que se rapporte la parole de Dieu: « Ô fils d’Adam, J’ai été malade et tu ne M’as pas visité. J’ai eu faim et tu ne M’as pas nourri. J’ai eu soif et tu ne M’as pas abreuvé… »

C’est à elle encore qu’il est fait allusion dans le hadith « Je suis son ouïe… son regard… » où Dieu énumère successivement toutes les facultés du serviteur. C’est également à cause d’elle que Dieu a dit « Et ton Seigneur a décrété que vous n’adoreriez que Lui » (Cor. 17:23) car c’est en réalité cette face divine seule qui est adorée en toute créature- feu, soleil, étoile, animal ou ange. La considération de cette face est nécessaire en tout acte, religieux ou non.

Lorsque [le gnostique] s’oriente vers la qibla pour accomplir la prière rituelle, il voit que celui qui s’oriente est Dieu, et que celui vers qui il s’oriente est Dieu aussi. Lorsqu’il fait l’aumône, il voit que celui qui donne est Dieu, et que celui qui reçoit est Dieu aussi, ainsi qu’il est dit dans le verset: « Ne savent-ils pas que c’est Allah lui-même qui accepte le repentir de Ses serviteurs et qui prend les aumônes ? » (Cor. 9: 104). Et il est rapporté aussi dans le Sahih que l’aumône tombe d’abord dans la Main du Tout-Miséricordieux [avant de tomber dans la main de celui à qui elle est destinée].

Lorsqu’il récite le Coran, il voit que celui qui parle est Dieu, et que celui à qui il est parlé est Dieu aussi. Lorsqu’il écoute le Coran, il voit que la Parole est Dieu, et que l’auditeur est Dieu. Lorsqu’il regarde une chose quelconque, il voit que celui qui regarde est Dieu et que ce qui est regardé est Dieu.

Car il voit Dieu par Dieu- mais prends garde de croire qu’il s’agit là d’incarnation, d’union, d’infusion ou d’engendrement’: je désavoue tout cela. Comme l’a dit le Shaykh al-akbar:

« Nous avons laissé derrière nous les mers agitées
Comment les hommes sauraient-ils vers quoi nous nous dirigeons ? »

Quant à la « Mosquée sacrée » [mentionnée dans le verset introductif], bien que ce terme s’applique littéralement à la Mosquée que les sens peuvent percevoir, il faut comprendre qu’il désigne le degré qui totalise tous les Noms divins, c’est-à-dire le degré de la divinité (uluhiyya), qui est le « lieu de la prosternation »’. De la prosternation des coeurs, non de celle des corps. On dit un jour à l’un des Maîtres: « Le coeur se prosterne-t-il ? » Il répondit: « [oui] Et de cette prosternation, il ne se relève jamais! ». Le mot « sacré » (haram) signifie qu’il est interdit de pénétrer en ce lieu à un coeur qui ne s’est pas dégagé de la sphère de l’âme et de la sphère des êtres créés. [La suite du verset :] « où que vous soyez, tournez vos faces » [vers la Mosquée sacrée] signifie: « où que vous soyez, dans l’accomplissement des oeuvres d’adoration ou dans les actes ordinaires de la vie, contemplez-Le dans ce que vous mangez, dans ce que vous buvez, dans ceux ou celles que vous épousez; tout en sachant qu’Il est à la fois le Contemplant et le Contemplé:

« Il a juré par le Contemplant et le Contemplé »
Et ce faisant, Il n’a juré que par Lui-même, non par un autre que Lui. »

Mawqif 149

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Le dieu conditionné par la croyance

« Dites: nous croyons en ce qui nous a été révélé et en ce qui vous a été révélé; votre Dieu et notre Dieu sont un seul Dieu, et nous Lui sommes soumis (muslimun) » (Cor. 29: 46)

Ce que nous allons dire ici relève de l’allusion subtile (ishara) et non de l’exégèse (tafsir) proprement dite.

Dieu prescrit aux muhammadiens de dire à toutes les communautés appartenant aux « Gens du Livre »- chrétiens, juifs, sabéens et autres: « Nous croyons en ce qui nous a été révélé », c’est-à-dire en ce qui s’est épiphanisé à nous, à savoir le Dieu exempt de toute limitation, transcendant dans son immanence même, plus encore: transcendant dans sa transcendance même; et qui en tout cela demeure pourtant immanent. « Et en ce qui vous a été révélé », c’est-à-dire en ce qui s’est épiphanisé à vous dans les formes conditionnées, immanentes et limitées. C’est Lui que Ses théophanies manifestent à vous comme à nous. Les divers termes qui expriment la « descente » ou la « venue » de la révélation ne désignent rien d’autre que des manifestations (zuhurat) ou des théophanies (tajalliyat) de l’Essence, de Son verbe ou de tel ou tel de Ses attributs. Allah n’est pas « au-dessus » de quiconque, ce qui impliquerait qu’il faut « monter » vers Lui. L’Essence divine, Son verbe et Ses attributs ne sont pas localisables dans une direction particulière d’où ils « descendraient » vers nous.

La « descente » et les autres termes de ce genre n’ont de sens que par rapport à celui qui reçoit la théophanie et à son rang spirituel. C’est ce rang qui justifie l’expression de « descente » ou les expressions analogues. Car le rang de la créature est bas et inférieur alors que celui de Dieu est élevé et sublime. N’eût été cela, il ne serait pas question de « descendre » ou de « faire descendre » [la Révélation] et on ne parlerait pas de « montée » ou d »‘ascension » , d « ‘abaisser » ou d »‘approcher ».
C’est la forme passive [dans laquelle le sujet réel de l’action exprimée par le verbe reste occulté] qui est employée dans ce verset car la théophanie dont il s’agit ici se produit à partir du degré qui totalise tous les Noms divins. De ces Noms ne s’épiphanisent, à partir de ce degré, que le nom de la divinité (c’est-à-dire le nom Allah), le nom al-Rabb (« le Seigneur ») et le nom al-Rahman (« le Tout-Miséricordieux »). [Parmi les témoins scripturaires de ce qui précède] Allah a dit: « Et ton Seigneur viendra » (Cor. 89: 22), et, de même, on trouve dans une tradition prophétique: « Notre Seigneur descend… » Allah a dit encore: « Sauf si Allah vient » (Cor. 2: 210), etc. Il est impossible qu’un des degrés divins s’épiphanise avec la totalité des Noms qu’il renferme. Il manifeste perpétuellement certains d’entre eux et en cache d’autres. Comprends!

Notre Dieu et le Dieu de toutes les communautés opposées à la nôtre sont véritablement et réellement un Dieu unique, conformément à ce qu`II a dit en de nombreux versets: « Votre Dieu est un Dieu unique » (Cor. 2: 163; 16: 22; etc.) Il a dit aussi: « Il n’y a de dieu qu’Allah » (wa ma min ilahin ila Llahu, Cor. 3: 62). Il en est ainsi nonobstant la diversité de Ses théophanies, leur caractère absolu ou limité, transcendant ou immanent, et la variété de Ses manifestations. Il S’est manifesté aux muhammadiens au-delà de toute forme tout en Se manifestant en toute forme, sans que cela entraîne incarnation, union ou mélange. Aux chrétiens, Il s’est manifesté dans la personne du Christ et des moines, ainsi qu’il le dit dans le Livre. Aux juifs, Il s’est manifesté sous la forme de ‘Uzayr et des rabbis; aux mazdéens sous la forme du feu, et aux dualistes dans la lumière et la ténèbre. Et II s’est manifesté à tout adorateur d’une choses quelconque- pierre, arbre ou animal…- sous la forme de cette chose: car nul adorateur d’une chose finie ne l’adore pour elle-même. Ce qu’il adore, c’est l’épiphanie en cette forme des attributs du Dieu vrai- qu’il soit exalté!-, cette épiphanie représentant, pour chaque forme, l’aspect divin qui lui correspond en propre. Mais [au-delà de cette diversité des formes théophaniques], ce qu’adorent tous les adorateurs est un, leur faute consistant seulement dans le fait de le déterminer limitativement [en l’identifiant exclusivement à une théophanie particulière].

Notre Dieu, celui des chrétiens, des juifs, des sabéens et de toutes les sectes égarées, est Un, ainsi qu’il nous l’a enseigné. Mais Il S’est manifesté à nous par une théophanie différente de celle par laquelle Il S’est manifesté dans Sa révélation aux chrétiens, aux juifs et aux autres sectes. Plus encore: Il S’est manifesté à la communauté muhammadienne elle-même par des théophanies multiples et diverses, ce qui explique que cette communauté à son tour comprenne jusqu’à soixante-treize sectes différentes, à l’intérieur de chacune desquelles il faudrait encore distinguer d’autres sectes, elles-mêmes variées et divergentes, ainsi que le constate quiconque est familier avec la théologie. Or tout cela ne résulte de rien d’autre que de la diversité des théophanies, laquelle est fonction de la multiplicité de ceux à qui elles sont destinées et de la diversité de leurs prédispositions essentielles. En dépit de cette diversité, Celui qui s’épiphanise est Un, sans changement de l’éternité sans commencement à l’éternité sans fin. Mais II Se révèle à tout être doué d’intelligence à la mesure de son intelligence. « Et Allah embrasse toute chose, et Il est le Savant par excellence » (Cor. 2: 115).
Il y a donc en fait unanimité des religions quant à l’objet de l’adoration- cette adoration étant co-naturelle à toutes les créatures, même si peu d’entre elles en ont conscience- du moins en tant qu’elle est inconditionnée, et non point quand on la considère sous le rapport de la diversité de ses déterminations. Et nous, musulmans, ainsi qu’II nous l’a prescrit, sommes soumis au Dieu universel et croyons en Lui. Ceux qui sont voués au châtiment ne le sont qu’en tant qu’ils L’adorent sous une forme sensible exclusive de toute autre. Seule connaît la signification de ce que nous disons l’élite de la communauté muhammadiennne, à l’exclusion des autres communautés. Il n’y a pas au monde un seul être- fût-il de ceux qu’on appelle « naturalistes », « matérialistes » ou autrement-qui soit véritablement athée. Si ses propos te font penser le contraire, c’est ta manière de les interpréter qui est mauvaise. L’infidélité (kufr) n’existe pas dans l’univers, si ce n’est en mode relatif. Si tu es capable de comprendre, tu verras qu’il y a là un point subtil: à savoir que quiconque ne connaît pas Dieu de cette connaissance véritable n’adore en réalité qu’un seigneur conditionné par la croyance qu’il a à son sujet, et qui ne peut donc se révéler à lui que dans la forme de sa croyance. Mais le véritable Adoré est au-delà de tous les « seigneurs »!

Tout cela fait partie des secrets qu’il convient de celer à quiconque ne suit pas notre voie. Prends garde! Celui qui les divulgue doit être compté parmi les tentateurs des serviteurs de Dieu; et nulle faute ne peut être imputée aux docteurs de la Loi s’ils l’accusent d’être un infidèle ou un hérétique dont on ne peut accepter le repentir. « Et Dieu dit la Vérité, et c’est Lui qui conduit sur la voie droite » (Cor. 33: 4).

Mawqif 246

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De la docte ignorance

« Et ils n’ont pas mesuré Allah à sa juste mesure »
(Coran 6: 91)

Ce verset signifie: ils n’ont pas proclamé la Grandeur de Dieu comme il conviendrait, selon ce qu’exige Son essence et ce qui est dû à Sa majesté; et cela leur est d’ailleurs impossible: il n’est pas au pouvoir de l’être contingent d’y parvenir; sa prédisposition essentielle (isti’dad) ne le lui permet pas.

Le pronom de la troisième personne du pluriel dans « Et ils n’ont pas mesuré » englobe tous les anges, les Esprits éperdus d’amours et, en dessous d’eux, les djinns et les hommes, y compris les Envoyés, les prophètes et les saints. Plus encore: il englobe jusqu’à l’intellect premier, l’Esprit de sainteté, qui est le premier des êtres créés et le plus proche des Rapprochés.

En effet, celui qui proclame la grandeur le fait à la mesure de la connaissance qu’il a de celui dont il proclame la grandeur. Or aucun être créé – qu’il soit de ceux dont les connaissances sont le fruit de la raison ou de ceux dont les connaissances proviennent des théophanies- ne connaît véritablement Allah, c’est-à-dire ne Le connaît tel qu’Il Se connaît Lui-même. Comment l’être fini pourrait-il connaître Celui qui est exempt de toute relation ou limitation? La plus savante des créatures au sujet d’Allah (i.e. le Prophète), elle-même, ne dit-elle pas: « Gloire à Toi ! Nous ne Te connaissons pas comme il conviendrait de Te connaître. Aucune louange ne T’embrasse. Tu es tel que Tu T’es loué Toi-même et ce qui est en Toi est hors d’atteinte de moi. »

Toutes les espèces de l’univers Le glorifient, et chacune affirme Sa transcendance à l’égard de ce que les autres professent à Son sujet: ce que l’un affirme, c’est précisément ce que nie l’autre. Cela vient de ce que tous sont voilés, quel que soit le degré qu’ils aient atteint. Celui qui professe la pure transcendance est voilé, celui qui professe la pure immanence est voilé, et voilé aussi celui qui professe les deux à la fois. Celui qui professe qu’II est absolu est voilé, et de même celui qui Lui attribue des limitations, et de même encore celui qui nie et ceci et cela. Quiconque Lui assigne un statut est voilé, dans une mesure que déterminent son rang et sa place auprès de Dieu: car il y a autant de voiles différents que de voilés. Et qu’on n’objecte pas que ce que je viens de dire est aussi une manière de Lui assigner un statut, car je répondrai que ce que j’ai dit ne procède pas de moi. C’est Lui-même qui l’a affirmé en disant: « Et leur science ne L’embrasse pas » (Cor. 20: 110); « Et Allah vous met en garde contre Lui-même » (Cor. 3: 28), nous dispensant par là de chercher à atteindre ce qui est inaccessible. Ses Envoyés nous ont dit la même chose. Lorsqu’il s’agit de l’Essence d’Allah, l’univers entier est stupide. Il n’est pas jusqu’au Plérôme suprême (al-mala’ al-a’la) qui ne soit en quête de Lui. Or on ne cherche que ce qui est absent là où on le cherche!

Cette quête n’a pas de terme; la connaissance de Dieu n’a pas de terme. Il ne peut être connu: n’est connaissable que ce qui procède de Lui, en tant qu’effet de Ses noms, non Son ipseité. C’est pourquoi l’ordre suivant fut donné à celui-là même qui, pourtant, détient la science des Premiers et des Derniers (i.e. le Prophète): « Dis: Seigneur, augmente-moi en science! » (Cor. 20: 114). Et il ne cesse de le dire, en tout état, toute station, tout degré, en ce monde, dans le monde intermédiaire et dans l’au-delà.

Cela étant, ce qui s’impose à nous, c’est de nous attacher fermement à la voie de la foi, d’accomplir les oeuvres prescrites et de suivre l’exemple de celui qui nous a apporté la Loi. Ce qu il a dit, nous le disons aussi, pour nous conformer à son exemple et comme simple interprète de sa parole- car c’est lui qui le dit, et non nous. Et ce qu’il a tu, nous le taisons- tout en appliquant la législation sacrée et les peines légales, et en attendant la mort.


Mawqif 359




samedi 11 juin 2016

Études Traditionnelles n° 393 à 398 (1966)












ALMQVIST Kurt//Les trois cercles de l'existence

PALLIS Marco//Considérations sur la spiritualité tantrique

SAINT-VICTOR Richard de /MERLE Hélène/Textes du Benjamin Majeur, sur la Contemplation et ses grâces 

SCHUON Frithjof//Remarques sur le symbolisme du sablier

DARQAWI Sh.al-Arabî ad- /BURCKHARDT Titus/Extraits de ses Lettres

SCHUON Frithjof//L'Imposture du psychologisme

VALSAN Michel//le Triangle de l'Androgyne et le monosyllabe "Om" 

PERRY whitall N.//la Réincarnation : Faits et Fantaisies

SCHUON Frithjof//Le message koranique de Seyyidnâ Aîssa

VACHOT Charles//Peut-on parler d'orthodoxie cathare 

396-7/GRISON Pierre//Le jeu de l'escarpolette

IBN ARABI Mohyiddîn /VALSAN Michel/Deux définitions : la Charî'ah et la Haqîqah (Futûhât, ch.262 & 263) 

RAMANA MAHARSHI/DUQUESNE,COUVREUR /Qui suis-je - (Koham)

ROMAN Denys//A propos d'un article du Symbolisme

SCHUON Frithjof//Synthèses des Pâramitâs

GRISON Pierre//Considérations sur le Boisseau

QUNAWI Çadru-d-dîn al-/VALSAN Michel/l'Épître sur l'Orientation Parfaite

RAMANA MAHARSHI/DUQUESNE,COUVREUR /le Collier aux Neuf Gemmes




vendredi 10 juin 2016

Inès Safi - Atomisme, Kalâm et Tawhîd


                                                       



Par Inès Safi.

Née en Tunisie, Inès Safi est diplômée de l’Ecole Polytechnique de Palaiseau et chercheuse CNRS en théorie de la matière condensée, au Laboratoire de physique des solides à Orsay, où elle étudie des système de taille nanométrique. Reconnue sur le plan international notamment pour son expertise dans les systèmes unidimensionnels, elle s’intéresse aussi, depuis quelques années, aux significations de la mécanique quantique, ainsi qu’aux questions éthiques et environnementales posées par la science. Elle est invitée à divers colloques et débats sur le thème « science et religion ».

La naissance de l’atomisme


L’atomisme est né à partir de concepts formulés dans des contextes métaphysiques. Nous en retrouvons des versions au VIIIème siècle avant notre ère, dans le traité chinois du Hong Fan, et au VIème siècle, chez le sage hindou Kanada. Chez les Grecs, l’atomisme avait permis de concilier l’immuabilité de l’être avec le changement et le mouvement. Il fut initié par Anaxagore (500—428 av. J.C.), développé par Leucippe (490—430 av. J.C.) et son élève Démocrite (469—370 av. J.C.), et diffusé par Lucrèce (1er siècle avant J.C.). Au sein de certaines doctrines islamiques, comme celles de la pensée théologique ou kalâm, l’atomisme a pu être exploré et concilié avec la foi, ou « islamisé », pour reprendre l’expression de Bernard Pullman. Dans la perspective théologique des Mu’tazilah et des Ash’arites, l’atomisme est compatible avec la foi, puisque Dieu ne cesse de recréer de nouveau les atomes (et leurs « accidents » ou propriétés) à chaque instant (tajdîd al-khalq). L’atomisme témoigne donc de la puissance du Créateur. Le modèle atomique fut aussi à la base de la cosmologie de Nasîr al-Dîn Al-Tûsî (1201—1274), considéré comme l’un des principaux représentants chiites du kalâm. En particulier, selon lui, l’univers a évolué à partir de particules semblables. Cette tendance à l’unification des origines l’a aussi conduit à formuler une version des lois de conservation, énonçant qu’« un corps de matière ne peut pas disparaître complètement. Il change seulement de forme, condition, composition, couleur et d’autres propriétés matérielles (complexes ou élémentaires). » Nous y reconnaissons la fameuse maxime attribuée au grand chimiste Lavoisier (1743—1794) : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Fakhr al-Dîn Al-Râzî (1149–1209), dans son oeuvre Matâlib al-‘Aliya, avait étendu l’existence du vide entre les atomes à l’espace entre les planètes et constellations, pour aboutir à la possibilité d’une infinité d’univers. L’alchimiste Jâbir Ibn Hayyân (721—815), dont le nom fut latinisé en Geber, est qualifié de père de la chimie, avec Fakhr al-Dîn Al-Râzî (1149–1209) ; Lavoisier disposait de ses oeuvres. Jâbir avait postulé que les substances étaient formées à partir de combinaisons infinies de « soufre » et de « mercure », termes qui ne se réfèrent pas nécessairement aux produits que l’on connaît actuellement. Il avait aussi élaboré une nomenclature des substances, ce qui correspond à l’un des germes de la classification des éléments. Il énonça que les réactions chimiques faisaient agir des substances en quantités finies, ce qui représenta une version préliminaire de la loi des proportions multiples qui interviendra en faveur de l’atomisme, un millénaire plus tard.

La situation fut bien différente en Europe : l’atomisme semblait confondu avec un matérialisme excluant l’intervention d’un agent créateur. L’Occident avait accédé au kalâm grâce aux traductions d’un philosophe anglais du nom d’Adélard de Bath (1080—1160). L’Eglise s’y était farouchement opposée, comme en témoigne l’arrestation d’Etienne de Clave en 1624, qui déclarait « tout est composé d’atomes ». Certains penseurs, restant toutefois marginaux, cherchèrent à concevoir un atomisme en accord avec la foi. Ce fut le cas, par exemple, de Gassendi (1592—1655) qui y trouva un modèle d’organisation du monde compatible avec l’action divine.

L’atomisme commença à s’imposer dans les sciences dures dans le courant du XIXème siècle. La cinétique des gaz fut étudiée, en se fondant sur des lois statistiques d’un très grand nombre de molécules, et permit de comprendre les propriétés macroscopiques des gaz. Mais on savait que ces molécules n’étaient pas indivisibles, car formées d’atomes. L’œuvre de Dalton (1766—1844) fut décisive : sans savoir encore quels atomes entraient dans la composition des molécules, il détermina leurs masses relatives et développa la première table de poids atomiques. Au sein de l’ensemble des observations empiriques auxquelles il pouvait apporter une explication cohérente, figure la loi des proportions multiples — énoncée d’une façon préliminaire par Jâbir ibn Hayyân comme noté auparavant, puis élaborée par Joseph Proust (1754—1826) en 1794 et Lavoisier — qui put alors être interprétée comme étant due à des échanges d’atomes. Pour compléter la liste des 14 éléments chimiques déjà connus depuis l’antiquité ou par les scientifiques arabo-musulmans, une longue traque de nouveaux éléments fut entreprise dès le XVIIème siècle. Lavoisier offrit une définition plus concise et une classification préliminaire des 23 éléments connus en 1789. Une table plus proche de celle utilisée actuellement fut proposée par Dmitri Mendeleev (1834—1907) en 1869, et comportait alors 63 éléments. Cependant, la charte d’organisation de ces éléments n’avait pas encore été élucidée, car c’est le nombre d’électrons de chaque atome qui sera la clé de ses propriétés chimiques. Même si une notion vague des électrons existait préalablement, c’est avec Joseph Thomson (1856—1940) qu’ils furent mis en évidence, en 1897. Nous pourrions dire que la fin du XIXème siècle fut confortée dans le schéma d’une matière formée de particules matérielles obéissant aux lois de la mécanique classique.

Atomisme et kalâm


Qu’en est-il alors des perspectives que peut jeter la pensée musulmane sur de telles révolutions ? La Mécanique Quantique, par ses énigmes, voire ses « mystères », nous oblige à dépasser le cadre positiviste et le réductionnisme cartésien. C’est la raison pour laquelle certains des principaux fondateurs de la Mécanique Quantique, qui furent pris d’une perplexité totale face aux énigmes que celle-ci posait, se sont tournés vers des traditions d’Orient, hindoue, bouddhiste, ou taoïste, afin d’y chercher des conceptions les aidant à sortir du moule positiviste et cartésien qui les avait façonnés, celui selon lequel une chose doit avoir des propriétés bien définies, et être à un endroit localisé de l’espace, à un temps déterminé. Mais attention donc au concordisme ! Une attitude est de se rendre compte que les concepts de certaines philosophies occidentales sont insuffisants pour faire une lecture de la Mécanique Quantique qui satisfasse les légitimes aspirations métaphysiques des physiciens, une tout autre attitude est d’affirmer, comme certains n’ont pas hésité à le faire, que Mécanique Quantique et traditions orientales parlent de la même chose, ou que ces mêmes traditions orientales ont anticipé la Mécanique Quantique, et sont prouvées par celle-ci.

Une tradition métaphysique se rapporte à des réalités qui dépassent le monde que nous sondons par les sciences dures. Le langage des traditions religieuses ne peut être ni réduit ni comparé à celui dont nous faisons usage dans les sciences (même s’il est facile d’emprunter des mots dans l’autre sens, comme appeler « particule de Dieu » le boson de Higgs parce que ce boson représente l’accomplissement du Modèle Standard). La science moderne simplifie et découpe le monde sensible pour en étudier des domaines bien restreints : elle ne peut pas prétendre remonter de ces morceaux infimes écartelés, simplifiés et traités avec des préjugés, vers une vision globale de la réalité. Il semble donc injustifié de réduire les concepts métaphysiques à des assertions relevant de la physique, qui ne donne que des lueurs quantifiées, inachevées et limitatives du « réel ».

C’est ce qu’exprime si bien Abd-al-Karîm Al-Jîlî (1366—1424) dans son ouvrage Al-Insân al-Kâmil :

« Tout ce que l’on voit dans le monde visible est comme un reflet du soleil de ce monde…

Quand ces mots imagés sont entendus par l’oreille sensorielle, tout d’abord ils désignent des objets sensibles.

Le monde spirituel est infini, comment des mots finis peuvent-ils l’atteindre? Comment les mystères contemplés dans la vision extatique peuvent-ils être interprétés par des mots ? »1

Tout en ayant en mémoire ce rappel sur les dangers du concordisme, nous proposerons une perspective interprétative analogue à cette démarche des premiers physiciens quantiques, en suggérant que les conceptions philosophiques et théologiques au sein de la tradition islamique peuvent nous aider à accepter les énigmes de la Mécanique Quantique, et la pluralité de ses interprétations. C’est aussi parce que ces conceptions nous invitent à dépasser notre sens commun que l’analogie peut être fructueuse. Ce dialogue peut aussi prendre sens si l’on accepte que le monde sensible soit une manifestation en correspondance avec d’autres niveaux de réalité, dont il nous reflète des lueurs.

Une thèse complémentaire, qui peut renforcer ce champ d’interaction entre science et spiritualité, mais qui demanderait une plus profonde investigation, est que les quêtes d’ordre métaphysique ont bel et bien stimulé et facilité l’émergence de ruptures scientifiques cruciales. Si les savants musulmans ont été durablement intéressés par les sciences expérimentales, c’est en raison de l’incitation coranique maintes fois répétée à aller contempler les signes divins (âyât Allâh) dans la Création. C’est pourquoi ces savants furent à l’origine de la méthode expérimentale. Ainsi, Jâbir Ibn Hayyân écrivait :

« La première chose essentielle en chimie est que tu doives accomplir du travail pratique et mener des expériences, car celui qui n’accomplit pas de travail pratique et ne fait pas d’expériences n’atteindra jamais les derniers degrés de la maîtrise. Mais toi, mon fils, fais des expériences de façon à acquérir la connaissance. Les savants ne se ravissent pas de l’abondance des matériaux ; ils se réjouissent seulement de l’excellence de leurs méthodes expérimentales. » 2

Cependant, contrairement au programme positiviste, les savants musulmans n’excluaient pas les questionnements métaphysiques, qui, comme dans le cas de Jâbir pour l’alchimie, nourrissaient la motivation essentielle de leur recherche. Ils pouvaient aussi accepter l’existence de plusieurs niveaux de réalité. Il est même intéressant de noter que la question de la sous-détermination des théories par l’expérience n’était guère étrangère à leurs réflexions épistémologiques. Ainsi George Saliba remarque, par exemple, que les astronomes arabo-musulmans étaient pleinement conscients que «  toute modélisation mathématique n’a pas par elle-même de sens physique, et qu’elle n’est qu’un langage parmi d’autres pour décrire la réalité physique. »3

La question de l’atomisme illustre le dialogue entre science et métaphysique. Malgré sa réfutation dans sa version naïve par la Mécanique Quantique et la Théorie quantique des champs, l’atomisme a représenté un passage fructueux dans le développement de la physique moderne, et marque encore les représentations actuelles des physiciens. Or, comme on l’a exposé brièvement, l’atomisme a été initialement conçu pour répondre à un questionnement d’ordre métaphysique : l’appréhension de la complexité du monde des apparences par la découverte des éléments « fondamentaux » dont il est composé (lesquels sont définis de multiples façons). Il est possible que son intégration dans la science arabo-islamique, et donc occidentale par héritage, ait été conditionnée par celle au sein du kalâm. Il est intéressant, à ce propos, de rappeler que, dans le kalâm, la discontinuité du temps, de l’espace et de la matière permet de distinguer chaque « accident » qui est contrôlé par la volonté divine. Dieu recrée les atomes et leurs accidents (c’est-à-dire, leurs propriétés) à chaque instant (tajdîd al-khalq). On ne peut donc pas dire que les atomes possèdent en propre leurs accidents. Certes, cette position du kalâm avait déjà ses détracteurs à l’époque, en particulier parmi les philosophes musulmans d’inspiration aristotélicienne. En tout état de cause, l’absence de propriétés attachées aux atomes oblige les observateurs à « aller voir » dans le monde le résultat de l’ « habitude » de Dieu (la sunnah ou ‘âdah) pour y lire les accidents décidés par Dieu, et saisir la connaissance que Dieu nous transmet par leur intermédiaire. Une telle métaphysique a, bien sûr, constitué une forte incitation à l’observation et à l’expérimentation.

On voit donc que ces caractéristiques générales de l’atomisme du kalâm ne sont pas celles de l’atomisme grec classique, ni celles de l’atomisme moderne tel qu’il apparut dans le projet positiviste et réductionniste. Il est donc intéressant de comparer cette version spécifique de l’atomisme et la façon dont la Mécanique Quantique a, plus tard, retiré aux systèmes microscopiques le fait qu’ils avaient des propriétés qui préexistaient à la mesure.4 Ainsi, l’accident « aurait lieu » au moment de l’observation, et le choix de l’état vers lequel se réduirait la fonction d’état serait induit par la volonté divine. Une telle possibilité qui permettrait de comprendre le mode d’action de Dieu dans le monde, tout en étant parfaitement compatible avec les principes de la Mécanique Quantique (puisque rien n’y indique comment la réduction de la fonction d’état se produit), a été envisagée récemment par des physiciens et philosophes théistes.5 Certains voient la fonction d’onde comme une puissance, au sens de la matière aristotélicienne, qui prend sa forme, ou sa propriété, par un passage à l’acte au moment de la mesure.6 D’autre part, il existe des théories de grande unification en physique des particules, comme la Gravitation quantique à boucles, qui adoptent la discontinuité de l’espace et du temps comme principe constitutif. Ces théories dépassent ainsi la vision aristotélicienne et cartésienne de l’espace et du temps continus, et retrouvent, par d’autres chemins, certaines intuitions des théologiens musulmans. Comme les physiciens actuels, ces théologiens de l’islam eurent souvent la capacité de dépasser le sens commun, un acte d’audace qui traduisait leur créativité intellectuelle.

Grande Unification et tawhîd


En quoi ces réflexions sur les fondements de la physique contemporaine sont-ils intéressants pour le dialogue entre science et foi ? D’abord parce que l’approfondissement du caractère surprenant de la Mécanique Quantique, au cours de ces dernières décennies, a contribué à affaiblir la position du positivisme et du réductionnisme militants, qui prétendaient que la science avait vocation à connaître l’ensemble de la réalité, réduite à une matière dont les propriétés pouvaient être appréhendées par le sens commun (éventuellement à travers un appareillage mathématique élaboré). Nous savons maintenant que ce n’est pas le cas : nous sommes impuissants à expliquer clairement ce qu’est la matière, et les mathématiques auxquelles nous avons recours, comme les symétries, loin de constituer des outils pour mieux comprendre la matière, semblent constituer la définition même de cette matière, sans en élucider la nature. Du même coup, réduire toute la réalité (y compris la vie et l’intelligence) à de simples phénomènes matériels de nature physico-chimique paraît un peu hasardeux, puisque la définition même de la matière implique aujourd’hui un débat savant sur des concepts théoriques subtils, et même sur des options métaphysiques. Le réductionnisme s’enferme donc dans une sorte d’argument circulaire, au moins quand il s’affirme de façon ontologique (c’est-à-dire quand il prétend expliquer l’être). Cela n’empêche pas, évidemment, les grands succès du réductionnisme méthodologique, parce que décomposer un système complexe en ses constituants demeure l’une des façons de comprendre les choses, pourvu que cette analyse n’oublie pas l’opération inverse, qui est la synthèse.

La perspective de l’islam est fondée sur le tawhîd, l’affirmation de l’unicité de Dieu, et, en conséquence de cette affirmation, sur l’effort d’unification qui doit être mené par chaque croyant, en lui-même, dans la communauté musulmane (et, au-delà, dans toute l’humanité), et enfin dans le monde, par la contemplation des signes de Dieu (âyât Allâh) qui doivent être reconduits à la connaissance de Dieu. Les musulmans attestent fermement que le monde qu’ils voient prend son sens par rapport à son Créateur, qui en est l’origine et le terme métaphysiques (Al-Awwal wa-l-Âkhir). Cela signifie que tout dans le monde est interdépendant, puisque tout y est fondamentalement dépendant de Dieu, qui ne cesse de créer le monde à chaque instant, dans le renouvellement de la création (tajdîd al-khalq). Des aspects de la Mécanique Quantique comme la contextualité ou la non-localité ne posent pas de problème à cette vision du monde qui professe l’unité fondamentale de celui-ci et la présence permanente de Dieu, alors qu’ils heurtent une autre vision, née en Occident à la Renaissance et surtout au XVIIème siècle, celle d’un monde séparé de Dieu, et peuplé de systèmes comme les atomes et les groupes d’atomes, clos et refermés sur eux-mêmes, et ontogiquement suffisants après un seul acte initial de création, voire sans acte de création du tout.

Il y a débat actuellement entre les penseurs musulmans pour savoir dans quelle mesure le programme moderne d’unification des particules et interactions fondamentales, vers une théorie globale dite de « Grande Unification », peut entrer en résonance avec la démarche du tawhîd.7 Il est incontestable que la découverte par la physique de l’unité sous-jacente du monde, derrière la multitude des phénomènes, et de l’intelligibilité associée aux lois de la nature qui régissent cette unité, est un support de contemplation pour le scientifique croyant, comme pour le croyant qui s’intéresse aux sciences. Le fait que la nature soit régie par un nombre si restreint de principes doit faire grandir l’émerveillement devant les œuvres du Créateur, au même titre que les vastes étendues d’espace, ou les grandes durées de temps, qui sont dévoilées par l’astronomie, la géophysique ou la biologie. Mais avons-nous vraiment la garantie que l’ensemble du monde soit vraiment intelligible par les menées de la raison (même aidée de mathématiques sophistiquées) et l’observation ? Si le monde physique est, comme l’atteste la tradition islamique, plongé dans une création plus vaste, avec une hiérarchie de plans ou de niveaux d’existence plus ou moins proches de Dieu, le programme de la physique ne pourra jamais aboutir et sera, par là même, une quête sans fin.

Selon cette dernière perspective, la science de la nature ne serait qu’une première étape de la contemplation, qui resterait bien insuffisante pour l’accès à la connaissance métaphysique laquelle nécessiterait des facultés d’un autre ordre, celles de la « vision intérieure » (al-baçîrah) et du « goût » (dhawq). Cela pourrait offrir l’une des voies possibles à la question essentielle du sens, ou des sens, que l’on pourrait attribuer à la science « profane ». Tout ce qui est, vivant ou inanimé, n’est-il pas habité par le souffle divin, et ne se trouve-t-il pas être un symbole de réalités métaphysiques ? Ainsi, le mot « profane » ne devrait pas vraiment avoir de place. « Dieu n’a pas de gêne à prendre comme symbole un moustique. »8 Chaque entité est un lieu de manifestation des noms divins, et porte des qualités qui ne sauraient être réduites à la pure quantité. Tout en évitant le piège du concordisme, ne serait-il pas possible, dans cette quête de sens, de donner place aux convergences ? La mélodie céleste des versets du livre coranique chante les versets du livre cosmique, appelant à la contemplation et à la pénétration de leurs mystères symboliques. On peut se poser la question de savoir s’il est possible de réinsérer la science, malgré son insuffisance et sa relativité, dans une ontologie holistique ; ce qui nécessiterait sans doute de dépasser sa rationalité « ratiocinante »9 par des moyens se situant hors de sa portée, mais pas de la nôtre car nous ne sommes pas uniquement notre raison. Au vu des impasses où la physique moderne se trouve enfermée pour saisir le « réel », ou pour en éclairer la nature, ne serait-il pas légitime d’y voir la nécessité d’une voie vers une connaissance bien plus édifiante ?



1 Abd-al-Karîm Al-Jîlî, traduction Titus Burckhardt, De l’Homme universel, p. 3, Dervy-Livres, Paris.
2 « The first essential in chemistry is that you should perform practical work and conduct experiments, for he who performs not practical work nor makes experiments will never attain to the least degrees of mastery. But you, O my son, do experiment so that you may acquire knowledge. Scientists delight not in abundance of material; they rejoice only in the excellence of their experimental methods. » Cité par E.J. Holmyard, Makers of Chemistry, 1931, Clarendon Press, Oxford, p. 60.
3 George Saliba, A History of Arabic Astronomy, 1995, NYU Press, New York.
4 Pour une telle étude, voir par exemple Karim Meziane, in Science et religion en islam, (sous l direction de Abd-al-Haqq Guiderdoni), 2012, Albouraq, Paris.
5 Voir par exemple Robert J. Russell, Philip Clayton, Kirk Weqter-McNelly et John Polkinghorne (sous la direction de) : “Quantum Mechanics: Scientific Perspectives on Divine Action”, Volume 5, 2002, Vatican Observatory and Center for Theology and the Natural Sciences.
6 Wolfgang Smith, The Quantum Enigma : Finding the Hidden Key, 1995, Sherwood Sugden and Company, Peru, Illinois.
7 Voir par exemple deux positions antagonistes sur les relations entre le tawhîd et le programme d’unification de la physique contemporaine : Jamal Mimouni d’une part, Abdalhak Hamza d’autre part, dans Science et religion en Islam, (sous la direction de Abd-al-Haqq Guiderdoni), 2012, Albouraq, Paris.
8 Coran 2:26.
9 C’est la rationalité abusant d’elle-même, et enfermée dans ses opérations algorithmiques, comme une machine de calcul.


samedi 4 juin 2016

Études Traditionnelles n° 387 à 392 (1965)












387/BENOIST Luc//Note brève sur l'action dans le bouddhisme

387/BURCKHARDT Titus//Cosmologie et Science moderne (3)

387/GRISON Pierre//Le Traité de la Fleur d'Or du Suprême Un (1) (ch. 1)

387/QACHANI Abdu-Razzâq al /VALSAN Michel/Ta'wîlâtu 1 Qur'ân : Extraits sur les lettres Isolées (2)

387/SCHUON Frithjof//Religio perennis

387/VALSAN Michel//Le Triangle de l'Androgyne et le monosyllabe "Om" (3)


388/PALLIS Marco//le Voile du Temple (3)

389-90/GRISON Pierre//Une forme exotique de l'erreur spirite : Le Caodaîsme

389-90/IBN ARABI Mohyiddîn /VALSAN Michel/la Demeure du Coeur de l'Invocateur et les secrets particuliers

389-90/MARIDORT R.//Correspondance

389-90/SCHUON Frithjof//Quelques difficultés des textes sacrés

389-90/VALSAN Michel//l'Initiation chrétienne : Réponse à M. Marco Pallis

391/FABRE D'OLIVET//Histoire Philosophique du Genre Humain : Table des Chapitres

391/SAINT-VICTOR Richard de/MERLE Hélène/Textes du Benjamin Majeur) sur la Contemplation et ses grâces (1)

391/SCHUON Frithjof//Le Commandement Suprême

392/FABRE D'OLIVET//Histoire Philosophique du Genre Humain : livre III, ch.II et lII

392/SCHUON Frithjof//Usurpations du sentiment religieux

392/VACHOT Charles//Orthodoxie traditionnelle et orthodoxie chrétienne










vendredi 3 juin 2016

Frithjof Schuon - De l' intelligence










(Premier chapitre de « Racines de la condition humaine »,
Frithjof Schuon, Éditions Les chemins de la Sagesse, La Table Ronde, Paris, 1990)














jeudi 2 juin 2016

Guido De Giorgio - « L'Instant et l'Éternité (Le mythe de l'avenir) »



Guido De Giorgio ─ L'instant et l'éternité, et autres textes sur la Tradition (1925/1955)
Première partie : Guido De Giorgio et son œuvre
III. Articles parus dans Diorama Filosofico (sous le nom de l'auteur)
10. L'instant et l'éternité (Le mythe de l'avenir) (3 août 1939)
Édition Archè, Milano, 1987, p. 155-162.


On peut dire que le sacré se distingue du profane en ceci qu'il est essentiellement tourné vers le passé pour fixer les étapes d'une procession qui trouve nécessairement sa culmination dans un « présent ». Ce « présent », c'est le point métaphysique où se jette l'éternité, où les mondes se dissolvent dans une ampleur sans limites, une durée sans rythme, une béatitude sans fin. Le présent est l'éternité ; le passé n'est que le vestibule qui mène vers, qui introduit dans l'éternité. Refaire, reparcourir tout le cycle qui s'accomplit dans le point signifie porter avec soi l'expérience des siècles, toute l'évolution cosmique pour en dénouer la trame dans la pupille de Dieu.

Deux conceptions de l'instant

Faust ne pouvait pas arrêter l'instant, parce que de l'instant il ne saisissait que la caducité, l'iridescence immédiate de l'illusion, le vertige qui submerge au lieu de transfigurer l'« ombre de la chair », le fantasme labile et évanescent, non ce qui en Dieu demeure une momentanéité infinie qui est le mystère de l'actualité éternelle. Tels sont les deux aspects de l'« instant », selon qu'on se place sur le plan humain ou divin ; il s'agit de deux points apparemment opposés et divergents qui marquent deux mondes, deux rythmes, deux réalités, dont l'une est absolue, vraie, l'autre fallacieuse et illusoire. Le verweile doch, du bist so schön (« arrête-toi, tu es si beau ! ») de Faust n'est qu'un succédané lyrique fort peu original face à la plénitude abyssale de l'Ineffable où s'accomplit le mystère de la gestation divine. Le mythe de la purification à travers l'esthétique n'est que le pont très fragile jeté par l’imbécillité moderne sur la momentanéité de l'illusion humano-cosmique pour s'évader de la certitude positive du mystère, d'une paroi infranchissable sinon par le dépassement vertigineux de l'aile c'est-à-dire de l'Esprit de Dieu.

Voilà pourquoi le monde moderne oscille entre un passé mort et un avenir nébuleux, entre ce qui n'est plus et ce qui ne sera jamais sinon dans l'espérance qui anticipe et construit. La sagesse traditionnelle, par contre, se trouve vers le passé, le vit, le féconde, l'actualise, s'y insère pour le ramener tout entier dans le présent et le renouveler dans le ver aeternum(Printemps éternel) que les Anciens attribuait à l'âge d'or, en indiquant la germination pérenne de la Vérité, le pullulement des états transfigurants, la vie qui ne connaît ni naissance ni mort car elle se déroule dans la béatitude de la connaisse réalisatrice. Mais pour les modernes le passé est passé, mort, fini, achevé, fermé, irrémédiable : « le déjà vu, le déjà vécu » dit Bergson, selon une orientation psychologique qui manifeste clairement toute la sentimentalité nostalgique du petit homme effroyablement esclave de son petit monde. De sorte qu'entre un passé mort et un avenir non encore né, oscille le présent crépusculaire, tout à la fois déclin nuageux et aube trop pâle, en somme une véritable pause dans l'agonie. Et cette vision erronée dérive le mythe de l'avenir, la tension vers ce qui n'est pas, vers ce qui ne sera jamais parce qu'en réalité seul le présent, en absorbant le passé, est le point dynamique, toute la proue du navire qui fait face à l'horizon mais ne l'atteint jamais.


Le passé comme mort et comme vie

L'homme moderne peut être comparé à un nécrophore qui soupire après le jour qui ne se lève jamais : le cadavre qu'il porte est le passé, l'héritage inerte, stérile, et le jour qu'il attend est l'avenir, la descendance imaginaire, l'accomplissement radieux d'un chimérique accouchement inachevé. On remarquera que tous les modernes, les « grands hommes », attendent de l'avenir un jugement définitif sur leur œuvre car peut-être sentent-ils, consciemment ou non, que rien de ce qu'ils ont fait ne se rattache traditionnellement au fleuve royal du passé, ni n'est capable de résister aux mouvements de l'aiguille magnétique du présent, instant fugace et momentanéité ayant une incidence sur bien d'autres abîmes que la trace insignifiante du nuage passager. Voilà pourquoi l'homme antique est un porteur de mondes : le passé, il ne l'a pas laissé derrière lui, mais le recueille et l'emporte, de façon à construire en réalité un seul point incident, le présent seul, l'actualité, tandis que l'homme moderne, se débarrassant d'un fardeau trop pesant pour ses épaules peu viriles, est léger, inconsistant et, par peur d'être jeté à terre par les coups de vent obliques, s'accroche à la machine, qui est tout à la fois son berceau et son tombeau. Car au mythe de l'avenir est associé celui de la vitesse qui ─ si l'on considère bien sa fonction, son schéma intérieur ─ est l'abolition du passé dans le déjà parcouru, l'imperceptibilité du présent minimisée dans l'attente permanente de l'avenir. Les lecteurs qui voudront approfondir ces aperçus de manière pénétrante trouverons plus d'un chemin menant aisément à la compréhension de quelques vérités majeures. Nous ne désirons fixer ici, avec une certaine insistance, que quelques réflexions critiques, dont le développement perspectif s'avèrera plus net et plus sûr.

On comprend donc que l'homme moderne et l'homme antique sont absolument opposés et comme aux antipodes, au sens littéral du terme, l'un par rapport à l'autre : liés à une même lignée mais tournés vers des ciels différents et diversement constellés, bien qu'un même soleil impassible éclaire cette lignée dans ce qui pour les uns est jour et pour les autres nuit. Pour les Anciens, en effet, le passé est tout, pour les modernes, rien, même quand ils ont l'illusion d'y chercher distraitement des solutions à des questions d'actualité ─ ce qu'on appelle les « avertissements », les « enseignements » du passé ─, autant de fantaisies sentimentales exploitées avec un opportunisme cynique selon les circonstances et proposées à la crédulité des naïfs pour les perpétrations les plus pitoyables. La rhétorique, qui triomphe aujourd'hui comme jamais auparavant dans cette Europe trouble et marécageuse d'aujourd'hui, recourt aux ruses les plus bestiales pour obtenir l'assentiment, des plèbes à l'écoute et se sert du passé comme d'un remède contre tous les maux, baume universel, soutien du présent, mais d'un usage momentané comme pour conjurer le Vae soli ! (Malheur à ceux qui sont seuls !)

L'homme moderne, en réalité, est déjà pris dans le passé, ne le vit plus et n'en retire que poussière et ruine : il l'étudie, le classe, l'ignore. Plus l'enquête se fait minutieuse, plus elle devient squelettique, chacun cherchant ensuite à faire souffler la vie sur ces ossements épars endormis dans le sommeil de la mort. Ainsi, lorsqu'ils se tournent vers le passé pour l'étudier, les modernes succombent donc à la même illusion que lorsqu'ils croient, par exemple, que la photographie est plus proche de la vérité, alors qu'elle la dénature totalement en la fixant dans sa momentanéité de chose déjà passée. Mais indépendamment de l'étude, voyons si les modernes se servent du passé en fonction de la vie. Qui dit passé dit tradition, c'est-à-dire rattachement intérieur, dynamique, non adhésion extérieure, non sympathie opportuniste, non simple position ou situation ; en d'autres termes, il devrait y avoir entre passé et présent continuité, immuabilité ou, mieux, un développement rythmique si régulier, continu, interne, qu'il apparaîtrait insensible. L'Antiquité, de fait, est caractérisée par une tonalité constante qui perdure, immobile, d'une époque à l'autre ; il y a et il doit y avoir un changement, mais il s'accomplit en profondeur, dans les strates intérieures, invisiblement, sommes-nous tenté de dire, de manière à ne pas bouleverser la régularité du rythme.


La fin du mythe

On a dit maintes fois que les cultures antiques sont immobiles ou semblent telles ; mais c'est là précisément leur grandeur, cette stabilité fondamentale qui efface tous les contrastes, qui intègre tous les rythmes à la veine centrale, au type traditionnel, qui seul reste dans l'intégrité de son efficacité formatrice. Voilà pourquoi quiconque entend demeurer dans le pur domaine de la vérité traditionnelle, se tourne toujours, logiquement, vers le passé, pour reparcourir les étapes de la certitude et les ajouter à son expérience. Celle-ci, sous cet angle, est donc récapitulative et conclusive : elle n'est pas répétition extérieure, mais accorde son rythme à celui qui n'est autre que son propre visage, hier encore ignoré, désormais retrouvé et vivifié. Il est très difficile d'expliquer certaines choses à ceux qui se tiennent sur des positions dualistes et qui pensent qu'il y a quelque chose en dehors de la Vérité, qui est Dieu éternellement présent. Vérité : là seulement on devient ce que l'on est, c'est-à-dire qu'on dépasse la sphère des limitations humaines pour vivre le battement même de l'infini.

Quand nous disons antique nous entendons tout ce qui est valable, pérenne, traditionnellement authentique dans le passé de l'Orient et de l'Occident, qu'il s'agisse d'un passé lointain ou proche, doctrinal ou poétique : peu importe, pourvu qu'il reflète, dans la vérité de l'expression, la grande lumière du Supramonde. Outre les Livres Sacrés, il y a la Poésie (dans le sens que nous avons déjà précisé en une autre occasion - cf. Diorama du 24 janvier) et l'Art sacré. Il y a enfin toutes les formes d'activité qui, dans le passé, se reliaient toujours à une vérité d'ordre supérieur, fût-ce dans un modeste ustensile, et dans la fabrication et la destination des objets d'usage courant. Le passé, tel que nous l'entendons et tel que devraient l'entendre tous ceux qui ne cherchent que la vérité de Dieu, est vie, rythme créateur, dépôt inépuisable de sagesse qui se renouvelle chaque fois qu'il est actualisé par une nouvelle expérience. Mais il est surtout la réalité d'une vie vibrante parce que vivifiée par le souffle pérenne de la sève traditionnelle. Les modernes, eux, considèrent le passé comme une relique dont ils louent la vétusté et autour de laquelle ils rôdent avec une curiosité de photographes et d'archéologues : qui, parmi eux,accepte totalement le passé, l'assume dans toute son ampleur, non pour y saisir des fragments et les exalter, mais pour l'intégrer à son expérience de vie en le récapitulant de manière créatrice ?


Immédiateté tangible du présent

Combien y a-t-il d'admirateurs de Dante qui ne se contentent pas de magnifier le vers ou l'expression ─ chose absolument extérieure et superficielle ─, mais qui en appliquent la doctrine, le savoir, sur tous les plans de l'être auquel ils se rapportent et dans la totalité du Voyage Céleste ?

Le passé n'est rien s'il n'est pas intégré, vécu, convalidé par l'expérience personnelle, par la vie, s'il n'est pas totalité et exalté dans le grand frémissement de l'actualité éternelle. Les modernes, lorsqu'ils ne forniquent pas dans le passé comme des voleurs dans une nécropole, lui tournent le dos, contemplant alors l'hypothétique « soleil de l'avenir » qui ne brillera jamais, car le futur n'existe que comme ultime frontière évanescente d'une imagination laborieuse, mirage et rien de plus, projection fallacieuse colorée par le spasme de leur propre insuffisance. Le « non-accomplissement » face à la Vérité, le sentiment incurable de celui qui ne sait pas ni ne veut savoir, ne sait ni ne veut porter avec soi tout le poids du monde, pour l'assumer dans l'instant divin, ont créé le mythe de l'avenir. Tournant obstinément le dos à ce qui est, on attend avec curiosité ce qui n'est pas, ce qui sera, et l'on soupire après la confirmation d'une rêve par un reflet illusoire du rêve lui-même, dans une marche nocturne de fantômes que seul le présent engendre, par la spontanéité de son flux et de son mirage. Étrange spéculation sur l'avenir, qui fait oublier les trésors du passé et l'immédiateté tangible du présent. Car on n'est réellement que dans le présent, avec tous les mondes, dans l'unité essentielle du point, joyau de tous les joyaux, œil éternel de Dieu !

Nous voudrions dire bien d'autres choses encore, mais préférons conclure par ces paroles de Zarathoustra : « Diesen Menschen von heute will ich nicht Licht sein, nicht Licht heiszen. Die will ich blenden : Blitz meiner Weisheit ! stich ihnen die Augen aus ! » : « Je ne veux pas être une lumière pour ces hommes d'aujourd'hui, ni qu'ils me prennent pour une lumière. Ceux-là ─ je veux les aveugler ! Éclair de ma sagesse, crève-leur les yeux ! »