dimanche 17 juillet 2016

Études Traditionnelles n° 412 à 413 (1969)



  Devise et blason de Sainte-Jeanne-d'Arc (Église de Lunéville)










Amadou Hampâté Bâ - “Ne deviens pas un petit dieu” ou le mensonge devenu vérité


Amadou Hampaté Ba (1901-1991



Amadou Hampâté Bâ - Oui, mon commandant ! Mémoires (II)
VII : Retour aux sources
Paris. Actes Sud.


Une autre des paroles de Tierno Bokar allait avoir une influence déterminante dans la conduite de mon existence. Comme nous étions vers la fin de mon séjour, tout à coup il me dit :

Amadou, prends bien garde, plus tard, à ce qu'on ne fasse pas de toi un petit dieu.
Que veux-tu dire, Tierno ? Comment pourrais-je devenir un « petit dieu » ?
J'appelle « petit dieu », répondit-il, ce que tu risques de devenir lorsque tu réuniras des gens autour de toi. L'homme est le plus souvent flatteur, soit parce qu'il aime, soit parce qu'il espère obtenir quelque chose, soit encore parce qu'il a peur. On aime un enfant ? On le flatte. On aime une femme ? On la flatte. Une femme aime un homme ? Elle le flatte.

Si un jour tu réunis des élèves autour de toi et s'ils t'aiment, ils ne tarderont pas à te dire « Dieu a ouvert toutes ses portes pour toi ! Tu es un béni, un cheikh, un grand cheikh ! » Au début tu t'en défendras puis, à force de l'entendre répéter, cela te pénétrera insidieusement, et à la fin tu finiras par y croire, tombant ainsi dans le travers de l'hyène qui s'était trompée elle-même : “Un jour, une hyène était allée dans un village et elle y avait trouvé un chevreau mort. Tout heureuse, elle le ramassa et l'emporta dans sa tanière. Mais au moment ou elle s'apprêtait à le dévorer, elle vit venir au loin un troupeau d'hyènes qui trottait dans sa direction. De peur qu'elles ne lui ravissent une partie de son festin, elle se hâta de bien cacher le chevreau, puis elle vint s'installer sur le bord de la route.

Là, elle se mit à roter et à bâiller bruyamment : « Bwaah, Bwaah ! »
Eh bien, sœur Hyène, qu'y a-t-il ? lui demandèrent les voyageuses.
Courez vite au village, répondit-elle. Tout le bétail est mort, et on a jeté toutes les carcasses sur le tas d'ordures. Je me suis bien régalée, et maintenant je rentre tranquillement dormir chez moi.

A cette nouvelle, la troupe d'hyènes fonça vers le village avec une telle ardeur qu'elle souleva sur la route un véritable nuage de poussière. Pensive, l'hyène contempla ce spectacle : « Mon mensonge serait-il devenu vérité ? se demanda-t-elle. Un mensonge à lui seul ne pourrait soulever un tel nuage de poussière… Courons vite ! Mon mensonge est devenu vérité ! Mon mensonge est devenu vérité ! » Et laissant là son chevreau, elle fonça à son tour vers le village…

Toi aussi, Amadou, si un jour les gens te répètent constamment : « Tu es ceci, tu es cela », tu risques de finir par y croire, comme l'hyène a cru à sa propre invention, et à te substituer tout doucement à Dieu. A ce moment-là, bien loin d'être un saint homme ou un guide valable, tu deviendrais un shaytan, un diable déguisé ! Alors, Amadou, méfie-toi beaucoup de cela !

Ce conseil me marqua si profondément que jusqu'à aujourd'hui, même après avoir été investi des fonctions de moqaddem, puis de cheikh, dans la Voie tijani, je n'ai jamais voulu fonder de zaouia ni être entouré d'une façon permanente par un groupe d'élèves 27. Et je me suis toujours méfié des “titres”, quels qu'ils soient…


27. Contrairement à ce qui a été écrit dans un petit livre plus ou moins romancé consacré à Amadou Hampâté Bâ, on voit dans les présents Mémoires que, durant son séjour en Haute-Volta — pas plus qu'ailleurs, du reste — celui-ci ne s'est pas livré à une sorte de course aux initiations pour en “avoir le plus possible” — ce qui était à l'opposé de son comportement et des conseils qu'il donnera toute sa vie à ses proches — mais à une recherche constante et passionnée de traditions orales en vue de mieux connaître l'histoire, les coutumes et la sagesse des peuples rencontrés, ce qui est tout différent. Du même, lorsqu'il est arrivé à Ouagadougou, son oncle Babali Hawoli Bâ, marabout musulman réputé, ne lui a pas transmis “les connaissances liées au deuxième delgré de l'enseignement traditionnel pullo”, mais une formation approfondie en matière islamique. L'initiation pullo proprement dite n'existait d'ailleurs déjà plus, à cette époque, que dans les milieux purement pastoraux.
Grâce à l'autorisation donnée par Tierno Bokar, et dans le strict respect des conditions posées par lui, A. H. Bâ aura plus tard une attitude d'ouverture qui lui permettra notamment de recevoir, en 1943, les connaissances relevant de l'initiation pastorale pullo. Selon ses propres paroles (troisième tome de ses Mémoires), celles-ci lui seront transmises “spontanément et sans protocole”, en raison de sa lignée, par l'un des derniers grands “silatigi” fulɓe, Arɗo Dembo, rencontré dans le Ferlo sénégalais à l'occasion d'une enquête ethnographique et religieuse effectuée pour le compte de l'IFAN. C'est alors qu'Arɗo Dembo lui transmettra le texte de Kumen, qu'il publiera plus tard avec G. Dieterlen.

Quant à ses connaissances sur la grande initiation bambara du Komo (cf. Amkoullel), elles lui seront surtout transmises par d'anciens grands dignitaires du Komo convertis à l'Islam et, dira-t-il (troisième tome des Mémoires), grâce aux amitiés qu'il nouera dans les milieux bambara et malinké lorsqu'il sera en fonctions à la mairie de Bamako a partir de 1933. Dans tous ces cas, il s'agira de transmission de connaissances, exemptes de pratiques qui eussent été contraires à sa loi et que ses interlocutcurs, par respect pour lui, ne se seraient jamais permis de lui proposer. 


vendredi 8 juillet 2016

L'invocation pour éloigner la tristesse et les soucis - Arabe - Phonétique - Traduction - Vidéo




Ibn Mas'oud nous rapporte que le prophète
Mohammed saws a déclaré : « il ne se trouve aucune personne qui
récite cette invocation sans que Dieu n'éloigne d'elle ses soucis
et ses chagrins en les remplaçant par de la joie ».



« O mon Seigneur ! Je suis Ton esclave, le fils d'un esclave à
Toi et le fils d'une esclave à Toi, certes oui mon front est dans
Ta main, Ton arrêt sur moi est exécutoire et le destin que Tu m'as
prescrit est bien juste, je Te demande par chacun de Tes noms
que Tu T'es donnés, que Tu as révélés dans Ton Livre, ou
que Tu as enseignés à l'une de Tes créatures, ou que Tu T'es
réservés dans Ta science secrète, (Je Te demande) de faire
en sorte que le Coran soit le printemps de mon coeur, la lumière
de ma vue, la cause qui dissipe ma tristesse et qui éloigne mes
soucis et mes chagrins. Et II n'y a de puissance ni de force que
par Dieu ».

اللَّهُمَّ إِنِّي عَبْدُكَ وَابْنُ عَبْدِكَ وَابْنُ

أَمَتِكَ نَاصِيَتِي بِيَدِكَ مَاضٍ فِيَّ

حُكْمُكَ

عَدْلٌ فِيَّ قَضَاؤُكَ أَسْأَلُكَ بِكُلِّ اسْمٍ

هُوَ لَكَ سَمَّيْتَ بِهِ نَفْسَكَ

أَوْ أَنْزَلْتَهُ فِي كِتَابِكَ أَوْ

عَلَّمْتَهُ أَحَدًا مِنْ خَلْقِكَ أَوْ اسْتَأْثَرْتَ

بِهِ فِي عِلْمِ الْغَيْبِ عِنْدَكَ

أَنْ تَجْعَلَ الْقُرْآنَ رَبِيعَ قَلْبِي وَنُورَ

صَدْرِي وَجِلَاءَ حُزْنِي وَذَهَابَ

هَمِّي







mercredi 6 juillet 2016

Eva de Vitray-Meyerovitch - Le goût de l’expérience spirituelle


Propos extraits de l’émission de France Culture « L’autre scène ou les vivants et des dieux » produite et animée par Robert Amadou, diffusée le 16 juillet 1979 sur la thématique « L’expérience spirituelle ».

« A celui auquel il est donné d’être illuminé de l’intérieur, l’univers apparaît avec une certitude éclatante et irrésistible comme étant, à cet instant même, dans sa totalité aussi bien que dans toutes ses parties, parfaitement juste. C’est-à-dire sans qu’il faille chercher la moindre explication, ni justification au-delà de ce qu’il est, tout simplement, lui-même. L’existence cesse non seulement d’être alors un problème, mais on demeure émerveillé devant l’évidence et l’efficacité des choses dans leur rectitude.

Aussi n’existe-t-il pas de mots assez forts pour exprimer la perfection et la beauté de cette expérience. Sa clarté procure parfois la sensation que le monde est devenu transparent ou lumineux et que, dans sa simplicité, il est à la fois pénétré et ordonné par une suprême intelligence. En même temps, il arrive souvent à celui qui fait cette expérience de percevoir l’univers entier se muer en son propre corps. Ce qu’il est, ainsi que tout ce qui l’entoure, ne lui paraît pas le résultat d’un devenir, mais une présence immuable. Il ne s’agit pas d’une perte d’identité au point de pouvoir regarder par les yeux d’autrui, mais plutôt d’un état où la conscience individuelle et l’existence sont ramenées à un point de vue adopté, en cet instant, par quelque chose d’incommensurablement plus vaste que lui-même. »1

Le soufisme, ou l’islam « complet »

Les mots « mystique », « initiatique », « gnostique » parviennent-ils à caractériser le type d’expérience dont il s’agit ? A quel domaine de réalité correspond l’expérience spirituelle ? Quelle est sa relation aux techniques employées pour y parvenir et à la gratuité et la générosité de la Vie ? Les doctrines religieuses et philosophiques s’efforcent de répondre à ces questions en pensant la méthodologie et les étapes de cette expérience. Les héritiers d’Abraham rattachent, pour leur part, leur expérience spirituelle à la Loi et à la présence du Dieu unique, vivant et vivifiant. Dans cette perspective, l’homme a accès aux Manifestations divines qui se goûtent à travers des énergies qui lui sont révélées. Cependant, l’Essence divine est au-delà de toute expression et ne peut être appréhendée qu’au travers d’une approche apophatique qui repousse toute forme de limitation : Il n’est pas ceci, Il n’est pas cela. Mais Dieu a néanmoins insufflé Son Esprit en Adam ainsi qu’il est rapporté dans le Coran (XXXVIII, 71-72). Ainsi, dans l’islam, l’accent est toujours mis sur le fait que l’Homme est, de par le tréfonds de sa nature, « capable » de Dieu.

L’islam, que l’on qualifie usuellement de « mystique » et que désormais l’on nomme en Occident « soufisme », n’est en fait que l’islam « complet », c’est-à-dire porteur d’une dimension extérieure et d’une dimension intérieure. C’est ainsi qu’il ne peut pas y avoir de dichotomie entre ces deux dimensions : la haqiqa, l’essence même de l’expérience intérieure, et la chari’a, la Loi religieuse, sont en effet considérées comme les deux ailes d’un oiseau. Or, nul ne peut voler avec une seule aile, chacune des ailes étant nécessaire.

Les soufis ont notamment beaucoup médité sur le verset du Coran où Dieu interrogeant les germes de l’humanité future dans l’Adam encore incréé leur demande : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » (Alastu bi rabbikum) (VII, 172). Ils répondirent tous : « Oui ! ». Et c’est à ce pacte pré-éternel entre la lignée adamique et Dieu que se rattache cette faculté innée de connaître Dieu qui a mis Son Empreinte au plus profond de l’âme humaine. Les sciences anthropologiques sont dans l’incapacité de donner une définition intégrale de l’Homme et les critères empruntés au langage ou à la raison se révèlent toujours insuffisants. Si l’Homme est capable de Dieu, l’expérience spirituelle devient donc l’acte humain par excellence. On est personnalisé par Dieu, par la rencontre de Dieu : Dieu nous donne notre Etre véritable et on reste un être incomplet tant que l’on n’a pas vécu cette expérience.

La tradition de l’islam apporte des garde-fous contre l’illusion qui guette celui qui est engagé sur le chemin de la connaissance de soi. En effet, nos facultés imaginatives peuvent prendre le dessus et nous plonger dans un univers aux antipodes d’un véritable état de conscience du Réel. Or, la fidélité à la Loi révélée, ainsi que la transmission et les conseils provenant de ceux qui ont déjà accompli un tel voyage intérieur permettent de se tenir aussi éloigné que possible des puissances de l’illusion. Il est fondamental de rester enraciné au sein d’une communauté et c’est d’ailleurs en allant au bout de sa propre tradition que l’on peut retrouver la convergence avec les autres traditions.

Le soufisme n’est en aucune façon une sorte de supra-religion ou de para-religion et ce n’est pas en réalisant un syncrétisme plus ou moins arbitraire que l’on parvient véritablement au bout du chemin. Le tort de certains orientalistes est d’avoir, coûte que coûte, voulu rattacher le soufisme à d’autres traditions et d’avoir cherché de façon systématique des influences extérieures à l’islam. Ils en ont fait tantôt le reflet du Vêdanta, tantôt l’adaptation de la mystique chrétienne, alors qu’en fait le premier soufi est le Prophète de l’islam lui-même. Ainsi, la première communauté musulmane a été une communauté soufie car que pourrait signifier le soufisme sinon l’intériorisation vécue de l’islam dans le respect le plus total de l’observance religieuse ? Tout au cours de l’histoire, les grands soufis ont toujours été non pas des individus égarés se contentant d’un vague sentiment poétique ou esthétique, mais au contraire des hommes et des femmes profondément attachés à l’observance la plus respectueuse et la plus minutieuse des lois.

La « danse », support d’enseignement

Tous les aspects évoqués dessinent une esquisse du soufisme en tant qu’expérience spirituelle individuelle, mais le soufisme s’incarne avant tout, sur un plan collectif, dans ce que l’on nomme les turûq, les confréries. Le mot « tarîqa » signifie de façon générale « la voie » et désigne plus particulièrement une façon de vivre la voie spirituelle. En première approche, ces confréries présentent des analogies avec les tiers-ordres chrétiens tels qu’ils existaient au Moyen Age, puisqu’il n’est pas question ici de monastère, ni de vœu de célibat et de retrait du monde. Il y a par contre la constitution d’un centre, d’un foyer spirituel appelé « zaouïa » ou « tekke », se formant autour d’un maître qui incarne la fonction d’apporter un enseignement vivant, reconnu par une chaîne de transmetteurs remontant jusqu’au Prophète de l’islam. Ce centre spirituel regroupe, en des périodes de temps donnés, les disciples, à la recherche de la réalisation spirituelle et ayant librement choisi d’être guidé par le maître, qui se réunissent pour l’accomplissement de pratiques propres à la voie.

On a parfois parlé de soufisme iranien, turc ou maghrébin, mais de tels concepts sont à l’opposé de la nature de l’enseignement dont il s’agit. En effet, il existe évidemment des soufis iraniens, turcs ou maghrébins, mais il ne saurait y avoir de soufismes nationaux en tant que tels. La méthode spirituelle propre à une voie soufie est une question de dosage subtil entre les différentes pratiques, qui est en dernier lieu du ressort du maître spirituel, celui-ci pouvant avoir des disciples vivant dans différentes contrées.

Les confréries soufies proposent des enseignements qui ont pour base des invocations effectuées à voix haute ou à voix basse, de façon individuelle ou collective. Elles sont récitées avec un rythme particulier qui renvoie à une forme de « danse » parfois spontanée et parfois provoquée. La respiration, les gestes et les postures impriment au corps une vibration vécue individuellement, mais qui a une portée universelle puisqu’elle correspond à la capacité inhérente à l’Homme d’entrer en contact avec une énergie potentielle qui sommeillait jusque-là au tréfonds de son être.

Par exemple, la voie naqchabandiya met plus particulièrement l’accent sur les aspects relatifs au contrôle de la respiration et du souffle. La voie chichtiya a un rapport particulier aux effets procurés par la musique. Les voies qâdiriya et chadhiliya conduisent à des états extatiques survenant lors d’assemblées de chants interprétés le plus souvent a capella. Il y a toujours un élément de « danse » dans l’enseignement, à un niveau plus ou moins élaboré. Les derviches tourneurs ont poussé au plus haut degré cette élaboration, notamment dans les rituels de sama’ ou oratorio spirituel. Le symbolisme du sama’ peut être apprécié à un double niveau, de même que l’Homme est un microcosme à l’image du macrocosme. Il y a ainsi un symbolisme de nature cosmique et un symbolisme de nature psychologique, en incluant dans ce dernier terme la dimension proprement spirituelle. Le rituel est scandé par un rythme qui participe à la fois du cosmos et de l’Homme, et il constitue un support privilégié permettant de quitter le monde régi par le temps et de toucher à l’éternité. Ainsi, à un certain moment du rituel, le temps est censé être dépassé, la danse s’effectuant alors en silence et non plus en musique. Il s’agit là d’une expression particulièrement évocatrice du chemin visant à l’union spirituelle.

Cependant toute technique s’avère impuissante sans le secours de la Grâce divine qui permet à l’Homme de dépasser la dualité pour accéder à l’Unité primordiale. L’amour de Dieu est présent dans l’âme humaine et s’il parvient à s’exprimer, sur un plan horizontal, vers son prochain, c’est alors à travers son prochain que l’Homme acquiert la force nécessaire pour retrouver de façon verticale son Créateur.

Dieu est partout, mais où donc le trouver ? Dans le cœur de celui qui le laisse pénétrer entièrement, et un tel attribut est précisément l’apanage du guide spirituel lui-même qui est la porte d’accès privilégiée au Divin.

1 Jacques Masui (1909-1975), « De la vie intérieure » (Cahiers du Sud).