samedi 9 février 2013

René Guénon - Initiation et contre-initiation1


 

René Guénon (Yahyâ 'Abd-el-Wâhid) au Caire, avec sa fille Leïla  et Martin Lings (Abu bakr Siraj Ad-Din) à gauche .




 Articles et Comptes Rendus, Tome 1, René Guénon, éd. Editions Traditionnelles, 2000 (Publié en 1932 dans les E.T.)
 
Nous avons dit, en terminant notre précédent article2, qu’il existe quelque chose qu’on peut appeler la « contre-initiation », c’est-à-dire quelque chose qui se présente comme une initiation et qui peut en donner l’illusion, mais qui va au rebours de l’initiation véritable. Pourtant, ajoutions-nous, cette désignation appelle quelques réserves ; en effet, si on la prenait au sens strict, elle pourrait faire croire à une sorte de symétrie, ou d’équivalence pour ainsi dire (quoique en sens inverse), qui, sans doute, est bien dans les prétentions de ceux qui se rattachent à ce dont il s’agit, mais qui n’existe pas et ne peut pas exister en réalité. C’est sur ce point qu’il convient d’insister spécialement, car beaucoup, se laissant tromper par les apparences, s’imaginent qu’il y a dans le monde deux organisations opposées se disputant la suprématie, conception erronée qui correspond à celle qui, en langage théologique, met Satan au même niveau que Dieu, et que, à tort ou à raison, on attribue communément aux Manichéens. Cette conception, remarquons-le tout de suite, revient à affirmer une dualité radicalement irréductible, ou en d’autres termes, à nier l’Unité suprême qui est au-delà de toutes les oppositions et de tous les antagonismes ; qu’une telle négation soit le fait des adhérents mêmes de la « contre-initiation », il n’y a pas lieu de s’en étonner ; mais cela montre en même temps que la vérité métaphysique, même dans ses principes les plus élémentaires, leur est totalement étrangère, et par là leur prétention se détruit d’elle-même.

Il importe de remarquer, avant toutes choses, que, dans ses origines mêmes, la « contre-initiation » ne peut pas se présenter comme quelque chose d’indépendant et d’autonome : si elle s’était constituée spontanément, elle ne serait rien qu’une invention humaine, et ainsi ne se distinguerait pas de la « pseudo-initiation » pure et simple. Pour être plus que cela, comme elle l’est en effet, il faut nécessairement que, d’une certaine façon, elle procède de la source unique à laquelle se rattache toute initiation, et, plus généralement, tout ce qui manifeste dans notre monde un élément « non-humain » ; et elle en procède par une dégénérescence allant jusqu’à ce « renversement » qui constitue ce à quoi l’on peut donner proprement le nom de « satanisme ». Il apparaît donc qu’il s’agit là, en fait, d’une initiation déviée et dénaturée, et qui, par là même, n’a plus droit à être qualifiée véritablement d’initiation, puisqu’elle ne conduit plus au but essentiel de celle-ci, et que même elle en éloigne l’être au lieu de l’en rapprocher. Ce n’est donc pas assez de parler ici d’une initiation tronquée et réduite à sa partie inférieure, comme il peut arriver aussi dans certains cas ; l’altération est beaucoup plus profonde ; mais il y a là, d’ailleurs, comme deux stades différents dans un même processus de dégénérescence. Le point de départ est toujours une révolte contre l’autorité légitime, et la prétention à une indépendance qui ne saurait exister, ainsi que nous avons eu l’occasion de l’expliquer ailleurs3 ; de là résulte immédiatement la perte de tout contact effectif avec un centre spirituel véritable, donc l’impossibilité d’atteindre aux états supra-humains ; et, dans ce qui subsiste encore, la déviation ne peut ensuite qu’aller en s’aggravant, passant par des degrés divers, pour arriver, dans les cas extrêmes, jusqu’à ce « renversement » dont nous venons de parler.

Une première conséquence de ceci, c’est que la « contre-initiation », quelles que puissent être ses prétentions, n’est véritablement qu’une impasse, puisqu’elle est incapable de conduire l’être au-delà de l’état humain ; et, dans cet état même, du fait du « renversement » qui la caractérise, les modalités qu’elle développe sont celles de l’ordre le plus inférieur. Dans l’ésotérisme islamique, il est dit que celui qui se présente à une certaine « porte », sans y être parvenu par une voie normale et légitime, voit cette porte se fermer devant lui et est obligé de retourner en arrière, non pas cependant comme un simple profane, ce qui est désormais impossible, mais comme sâher (sorcier ou magicien) ; nous ne saurions donner une expression plus nette de ce dont il s’agit.

Une autre conséquence connexe de celle-là, c’est que, le lien avec le centre étant rompu, l’« influence spirituelle » est perdue ; et ceci suffirait pour qu’on ne puisse plus parler réellement d’initiation, puisque celle-ci, comme nous l’avons expliqué précédemment, est essentiellement constituée par la transmission de cette influence. Il y a pourtant encore quelque chose qui se transmet, sans quoi on se trouverait ramené au cas de la « pseudo-initiation », dépourvue de toute efficacité ; mais ce n’est plus qu’une influence d’ordre inférieur, « psychique » et non plus « spirituelle », et qui, abandonnée ainsi à elle-même, sans contrôle d’un élément transcendant, prend en quelque sorte inévitablement un caractère « diabolique »4. Il est d’ailleurs facile de comprendre que cette influence psychique peut imiter l’influence spirituelle dans ses manifestations extérieures, au point que ceux qui s’arrêtent aux apparences s’y méprendront, puisqu’elle appartient à l’ordre de réalité dans lequel se produisent ces manifestations (et ne dit-on pas proverbialement, dans un sens comparable à celui-là, que « Satan est le singe de Dieu » ?) ; mais elle l’imite, pourrait-on dire, comme les éléments du même ordre évoqués par le nécromancien imitent l’être conscient auquel ils ont appartenu5. Ce fait, disons-le en passant, est de ceux qui montrent que des phénomènes identiques en eux-mêmes peuvent différer entièrement quant à leurs causes profondes ; et c’est là une des raisons pour lesquelles il convient, au point de vue initiatique, de n’accorder aucune importance aux phénomènes comme tels, car, quels qu’ils soient, ils ne sauraient rien prouver par rapport à la pure spiritualité.

Cela dit, nous pouvons préciser les limites dans lesquelles la « contre-initiation » est susceptible de s’opposer à l’initiation véritable : il est évident que ces limites sont celles de l’état humain avec ses multiples modalités ; autrement dit, l’opposition ne peut exister que dans le domaine des « petits mystères », tandis que celui des « grands mystères », qui se rapporte aux états supra-humains, est, par sa nature même, au-delà d’une telle opposition, donc entièrement fermé à tout ce qui n’est pas la vraie initiation selon l’orthodoxie traditionnelle6. Quant aux « petits mystères » eux-mêmes, il y aura, entre l’initiation et la « contre-initiation », cette différence fondamentale : dans l’une, ils ne seront qu’une préparation aux « grands mystères » ; dans l’autre, ils seront forcément pris pour une fin en eux-mêmes, l’accès aux « grands mystères » étant interdit. Il va de soi qu’il pourra y avoir bien d’autres différences d’un caractère plus spécial ; mais nous n’entrerons pas ici dans ces considérations, d’importance très secondaire au point de vue où nous nous plaçons, et qui exigeraient un examen détaillé de toute la variété des formes que peut revêtir la « contre-initiation ».

Naturellement, il peut se constituer des centres auxquels se rattacheront les organisations qui relèvent de la « contre-initiation » ; mais il s’agira alors de centres uniquement « psychiques », et non point de centres spirituels, bien qu’ils puissent, en raison de ce que nous indiquions plus haut quant à l’action des influences correspondantes, en prendre plus ou moins complètement les apparences extérieures. Il n’y aura d’ailleurs pas lieu de s’étonner si ces centres eux-mêmes, et non pas seulement certaines des organisations qui leur sont subordonnées, peuvent se trouver, dans bien des cas, en lutte les uns avec les autres, car le domaine où ils se situent est celui où toutes les oppositions se donnent libre cours, lorsqu’elles ne sont pas harmonisées et ramenées à l’unité par l’action directe d’un principe d’ordre supérieur. De là résulte souvent, en ce qui concerne les manifestations de ces centres ou de ce qui en émane, une impression de confusion et d’incohérence qui n’est pas illusoire ; ils ne s’accordent que négativement, pourrait-on dire, pour la lutte contre les véritables centres spirituels, dans la mesure où ceux-ci se tiennent à un niveau qui permet à une telle lutte de s’engager, c’est-à-dire, suivant ce que nous venons d’expliquer, pour ce qui est du domaine des « petits mystères » exclusivement. Tout ce qui se rapporte aux «  grands mystères » est exempt d’une telle opposition, et à plus forte raison le centre spirituel suprême, source et principe de toute initiation, ne saurait-il être atteint ou affecté à aucun degré par une lutte quelconque (et c’est pourquoi il est dit « insaisissable » ou « inaccessible à la violence ») ; ceci nous amène à préciser encore un autre point qui est d’une importance toute particulière.      

Les représentants de la « contre-initiation » ont l’illusion de s’opposer à l’autorité spirituelle suprême, à laquelle rien ne peut s’opposer en réalité, car il est bien évident qu’alors elle ne serait pas suprême : la suprématie n’admet aucune dualité, et une telle supposition est contradictoire en elle-même ; mais leur illusion vient de ce qu’ils ne peuvent en connaître la véritable nature. Nous pouvons aller plus loin : malgré eux et à leur insu, ils sont en réalité subordonnés à cette autorité, de la même façon que, comme nous le disions précédemment, tout est, fût-ce inconsciemment et involontairement, soumis à la Volonté divine, à laquelle rien ne saurait se soustraire. Ils sont donc utilisés, quoique contre leur gré, à la réalisation du plan divin dans le monde humain ; ils y jouent, comme tous les autres êtres, le rôle qui convient à leur propre nature, mais, au lieu d’être conscients de ce rôle comme le sont les véritables initiés, ils en sont dupes eux-mêmes, et d’une façon qui est pire pour eux que la simple ignorance des profanes, puisque, au lieu de les laisser en quelque sorte au même point, elle a pour résultat de les rejeter plus loin du centre principiel. Mais, si l’on envisage les choses, non plus par rapport à ces êtres eux-mêmes, mais par rapport à l’ensemble du monde, on doit dire que, aussi bien que tous les autres, ils sont nécessaires à la place qu’ils occupent, en tant qu’éléments de cet ensemble, et comme instruments « providentiels », dirait-on en langage théologique, de la marche du monde dans son cycle de manifestation ; ils sont donc, en dernier ressort, dominés par l’autorité qui manifeste la Volonté divine en donnant à ce monde sa Loi, et qui les fait servir malgré eux à ses fins, tous les désordres partiels devant nécessairement concourir à l’ordre total7.

[1] Publié dans le numéro de février 1933 du Voile d’Isis et daté : Mesr, 11 ramadân 1351 H. [Note de l’Éditeur].

[2] Des Centres initiatiques, Le Voile d’Isis, janvier 1933. Cet article qui n’a pas fait l’objet lors de son réemploi d’une refonte trop importante répond au chapitre X des Aperçus sur l’Initiation. [Note de l’Éditeur].

[3] Voir Autorité spirituelle et pouvoir temporel.

[4] Suivant la doctrine islamique, c’est par la nefs (l’âme) que le Shaytân a prise sur l’homme, tandis que la rûh (l’esprit), dont l’essence est pure lumière, est au-delà de ses atteintes ; c’est d’ailleurs pourquoi la « contre-initiation » ne saurait en aucun cas toucher au domaine métaphysique, qui lui est interdit par son caractère purement spirituel.

[5] Voir à ce propos notre ouvrage sur L’Erreur spirite

[6] On nous a reproché de n’avoir pas tenu compte de la distinction des « petits mystères » et des « grands mystères » lorsque nous avons parlé des conditions de l’initiation ; c’est que cette distinction n’avait pas à intervenir alors, puisque nous envisagions l’initiation en général, et que d’ailleurs il n’y a là que différents stades ou degrés d’une seule et même initiation.

[7] Pour écarter toute équivoque sur ce que nous avons dit précédemment en ce qui concerne l’état des organisations initiatiques et pseudo-initiatiques dans l’Occident actuel, nous tenons à bien préciser que nous n’avons fait en cela qu’énoncer la constatation de faits où nous ne sommes pour rien, sans aucune autre intention ou préoccupation que celle de dire la vérité à cet égard, d’une façon aussi entièrement désintéressée que possible. Chacun est libre d’en tirer telles conséquences qu’il lui conviendra ; quant à nous, nous ne sommes nullement chargé d’amener ou d’enlever des adhérents à quelque organisation que ce soit, nous n’engageons personne à demander l’initiation ici ou là, ni à s’en abstenir, et nous estimons même que cela ne saurait nous regarder en aucune façon.

 

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